Le ministre pondéré cachait un écrivain exalté

PortraitL’ex-conseiller fédéral Didier Burkhalter publie son 4e livre en un an et demi. Où la géopolitique éclaire les turpitudes de l’âme humaine – et inversement.

«Je savais que je voulais écrire, c’était le projet. Mais je ne savais pas que ça viendrait comme une rivière.»

«Je savais que je voulais écrire, c’était le projet. Mais je ne savais pas que ça viendrait comme une rivière.» Image: FLORIAN CELLA

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Lorsqu’on s’apprête à noter sur le calepin le nom du petit chien qui vient japper gaiement à ses côtés pour réclamer une promenade, Didier Burkhalter place une limite: «Laissons de côté les choses privées, d’accord?» Si l’ancien conseiller fédéral nous reçoit en ce frais matin d’avril, c’est pour évoquer sa vie d’écrivain. Dans le coquet jardin d’hiver de la maison neuchâteloise où il sert du thé et du café fumants, on surplombe le lac, mais aussi le stade de la Maladière qu’il avait œuvré à bâtir lorsqu’il siégeait à l’Exécutif de la ville. C’était il y a plusieurs vies.

L’homme vient de publier son 4e livre depuis qu’il a quitté Berne, il y a à peine un an et demi. Avait-il pressenti qu’il avait toute cette littérature en lui? «Je savais que je voulais écrire, c’était le projet. Mais je ne savais pas que ça viendrait comme une rivière. J’ai quitté mes fonctions le 31 octobre 2017. Je m’y suis mis le soir même. Quatorze jours et quatorze nuits plus tard, mon premier livre était terminé. Pendant cette période, j’ai vécu une nouvelle adolescence, un rapport très libre et direct avec l’écriture.»

L’homme s’exprime posément, avec un mélange de retenue et d’enthousiasme, son regard légèrement dans le vague lorsqu’il cherche ses mots. Si la gestuelle des mains trahit les habitudes du politicien, on sent qu’il découvre encore une douceur nouvelle dans l’échange, le plaisir de ne pas avoir à vous convaincre absolument. «Terre minée», son dernier-né, est le 2e volet d’une saga prévue sur trois épisodes. Le roman raconte le destin de protagonistes pris dans les tourbillons du XXe siècle. Les petites histoires y croisent et y façonnent la grande, de la naissance du fascisme en Italie aux horreurs du génocide cambodgien. On y retrouve les fascinations bien connues de l’ancien chef des Affaires étrangères pour la diplomatie internationale, le voyage, l’humanitaire, mais aussi une passion pour l’humain tout court. «Pendant mes années politiques, j’avais beaucoup dû écrire en «je», ou en «nous» quand je parlais au nom du Conseil fédéral. Aujourd’hui j’ai découvert le plaisir de créer des personnages. Un vrai bonheur. Et notamment des personnages féminins! J’ai reçu beaucoup de témoignages de lectrices qui m’ont dit se reconnaître dans ces femmes. C’est un beau compliment.»

Le style est simple, direct, empreint de poésie, avec un petit penchant coupable pour les jeux de mots et les doubles sens. Le résultat plaît: «Chacun de ses livres se vend entre 3000 et 10'000 exemplaires», estime Michel Moret, patron des Éditions de l’Aire. Un très joli score à l’échelle de la littérature nationale. «Didier Burkhalter est très aimé en Suisse, confirme l’éditeur. C’est un homme exigeant, avec les autres mais surtout avec lui-même. Dans le travail, il peut être impatient, mais toujours très généreux dans le temps et l’effort.»

«Ici à Neuchâtel, et ailleurs aussi, on m’arrête souvent dans la rue pour discuter. J’aime bien prendre le temps de le faire»

L’été dernier, l’écrivain avait dû annuler sa venue au Livre sur les quais, à Morges, pour des raisons de santé. Il annonçait plus tard que le mal était un cancer, opéré immédiatement après avoir été détecté. Aujourd’hui, le teint mat et l’air reposé, il paraît en forme. «Jusqu’ici ça va, mais je dois continuer à faire des analyses régulièrement.» On sent qu’il ne va pas s’apitoyer sur son sort. Il a toujours préféré saluer le soutien apporté par son épouse, Friedrun Sabine, complice jusque dans la création de ses livres, puisque ses peintures illustrent les couvertures des trois derniers.

La maladie, Didier Burkhalter ne pourra bien sûr jamais exclure qu’elle ait été un prix à payer pour le «rythme de fou» de ses huit années au Conseil fédéral. Lorsqu’il les évoque, avec ces semaines de sept jours à cent heures de travail, ces dossiers qui vous suivent partout, il le fait comme s’il n’en revenait toujours pas totalement. Une anecdote de 2014, lorsque, à la tête des Affaires étrangères, présidant également l’OSCE, il joue le rôle de négociateur dans la crise majeure qui oppose la Russie à l’Ukraine: «J’aime beaucoup faire à manger, pour décompresser. Je recevais parfois des téléphones de Sergueï Lavrov ou de John Kerry (ndlr: ministre russe des Affaires étrangères et secrétaire d’État des États-Unis à l’époque) et me retrouvais à faire de la diplomatie en touillant ma sauce tomate (il mime le geste). Ça ne s’arrêtait jamais!»

«Une pub pour notre démocratie»

De l’homme, beaucoup de Suisses ont gardé une image: celle de ce chef d’État attendant tranquillement le train tout seul sur un quai de gare en pianotant sur son smartphone. Président normal d’un pays ultrafonctionnel. «On me parle de cette photo aujourd’hui encore. À l’étranger aussi! Ça me touche… Et puis c’était une bonne pub, gratuite, pour notre démocratie!» Lorsque Didier Burkhalter avait choisi de quitter les commandes de cette démocratie, certains y avaient pourtant vu un désenchantement, voire un dégoût. Lors d’une récente interview dans L’Illustré, il lâchait: «Avec une phrase, un livre, on peut déplacer des montagnes.» L’écriture peut-elle des choses que la politique ne peut pas? «Ce n’est pas comme ça qu’il faut le comprendre. Je n’ai pas renoncé à la politique pour laisser s’exprimer mes idéaux. Quelque chose s’est ouvert depuis que j’ai commencé à écrire, c’est vrai, mais j’ai toujours fait de la politique avec un grand moteur d’idéalisme.» Même au sein d’un PLR servant souvent les intérêts de l’économie d’abord? «Je n’ai pas forcément toujours été d’accord avec le parti sur toute la ligne… Cela dit, si je penche à droite, c’est que, pour moi, elle fait primer l’homme sur le système. La gauche fait l’inverse. Vous savez, la Déclaration des droits de l’homme, c’est quelque chose d’incroyablement libéral! Et aujourd’hui, on arrive à un moment de l’histoire où ses principes sont mis en cause.»

On sent chez l’auteur, grand amateur de mer, une sensibilité écologique forte. Le mouvement actuel des grèves du climat ne trouve pourtant pas totalement grâce à ses yeux. «Je n’ai jamais aimé les slogans simplistes scandés avec l’assurance de la vérité. Pour progresser, toute idée doit se confronter au débat avec les autres opinions. Les personnes qui s’engagent ainsi vont devoir se frotter à la politique. Ce qu’il y a d’extrêmement positif en tous les cas, c’est que l’on se remette à respecter notre planète, ce que j’appelle la grande vie.» La grande vie? Didier Burkhalter oppose cette idée aux «petites vies» que sont les nôtres. «La grande vie, c’est le ciel, la nature, la terre… Je suis croyant, pas vraiment au sens religieux du terme, mais je prie tous les jours, en direction de tout cela. Peut-être aussi que la maladie a encore accentué cette façon de voir les choses. Et de les aimer…»

Créé: 25.04.2019, 12h49

Bio

1960 Naissance à Neuchâtel, grandit à Auvernier.

1963 «L’hiver avait été si froid que le lac de Neuchâtel avait gelé. Ce furent mes premiers souvenirs de la nature.»

1983 Rencontre Friedrun Sabine lors d’un séjour linguistique au sud de l’Angleterre. «Elle allait devenir ma femme pour la vie.»

1991 Après avoir envisagé de devenir reporter, commence sa carrière politique à l’Exécutif neuchâtelois.

2003 Élection au Conseil national. Il y siégera quatre ans, puis deux ans aux États.

2009 Devient conseiller fédéral. «Je sais alors qu’il faut enfiler cette seconde peau qui ne va plus me quitter jusqu’au 31 octobre 2017 à minuit.»

2015 Élu Suisse de l’année, notamment pour le rôle diplomatique joué dans la crise russo-ukrainienne de l’année précédente.

2017 Quitte la politique et se lance «le soir même» dans l’écriture.

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