Comment les millions du pétrole angolais ont atterri à Zoug

Luanda LeaksUn ancien élu du PDC a géré la holding de la famille de l'ex-président. Elle a fait des affaires florissantes, peut-être un peu trop...

Les nouveaux quartiers d'affaires de Zoug.

Les nouveaux quartiers d'affaires de Zoug. Image: Emanuel Ammon

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Malgré les accusations de népotisme qui pèsent sur eux depuis des années, la fille de l'ancien président angolais, Isabel dos Santos, et son mari Sindika Dokolo ont pu compter en Europe sur une armée de consultants, d’avocats et de banquiers. Y compris en Suisse, où un ancien élu zougois du PDC a géré durant quinze ans un élément clé de leur empire.

Cet avocat dirigeait la holding qui a un temps détenu la participation de la famille de l’ex-président dans le joaillier genevois De Grisogono. Basée à Zoug, cette holding a aussi joué un rôle dans un domaine bien plus lucratif, le pétrole. L’Angola est le deuxième plus gros producteur d’Afrique. Sa société pétrolière nationale, la Sonangol, forme un État dans l’État aux ordres directs de la présidence.

Le président angolais José Eduardo dos Santos en 2012, avec derrière lui sa fille Isabel.

En 2006, la Sonangol a acheté une participation dans la société de pétrole et de gaz portugaise Galp. Mais au lieu de conserver cet actif coûteux, la société d’État angolaise en a cédé 40% à une société hollandaise détenue par la holding zougoise de Sindika Dokolo.

Remboursée dix ans plus tard

La valeur des actions Galp a depuis doublé et a rapporté quelque 400 millions d’euros à la holding. Une superbe affaire, car Sindika Dokolo n’a presque rien dû payer durant dix ans, l’achat ayant été couvert grâce à un prêt consenti par la société pétrolière d’État Sonangol.

Réservoirs de pétrole de la Sonangol à Luanda, 2010.

En 2016, le président angolais José Eduardo Dos Santos a nommé sa fille Isabel à la présidence de la Sonangol. Ce n’est qu’un an plus tard que la holding propose enfin de rembourser la société d’État. Mais pas en euros, une monnaie solide, mais en kwanzas, la très volatile devise angolaise. Sonangol accepte, et Isabel dos Santos confirme cette décision qui avantage fortement son mari.

Peu après, l’empire Dos Santos commence à se fissurer. En 2017, le président malade quitte le pouvoir. Son successeur Joao Lourenço promet de s’attaquer à la corruption et au favoritisme du régime. Il commence par limoger Isabel dos Santos de la présidence de la Sonangol. Depuis, la question de savoir si le prêt de Sonangol à la holding a été remboursé ou pas fait l’objet d’un bras de fer entre les deux camps. Sindika Dokolo estime avoir intégralement payé ce qu'il devait à l'automne 2017.

Un couple d'entrepreneurs

Que dit l’avocat et politicien zougois de ces transactions? Lorsqu’il occupait ses fonctions d’élu local, il s’était déclaré «opposé au mandarinat et pour la modestie». Ce qui ne l’a pas empêché de participer aux affaires de la famille Dos Santos en présidant le conseil d’administration de leur holding.

«Je n'ai jamais eu d'indices qui m'auraient fait douter de la légitimité des transactions», déclare-t-il aujourd’hui. «Notamment parce que Sindika Dokolo siégeait au conseil d’administration de Galp et que des sociétés occidentales renommées travaillaient avec lui et Isabel dos Santos.»

L’avocat considère le couple comme des entrepreneurs qui ont voulu faire avancer l’Angola. Il ne s’est pas préoccupé de ce qu’il advenait dans les filiales de sa holding, comme De Grisogono. «Les filiales ont leurs propres organes et ceux-ci gèrent leur activité de manière indépendante, explique-t-il aujourd’hui. Mon travail consistait à m'assurer que tout fonctionnait et était correctement documenté au sein de la holding suisse.»

Selon ses déclarations, l’ancien élu PDC gagnait environ 100'000 francs par an pour ses activités à la tête de la holding. Il a mis fin ce mandat peu après avoir été confronté aux résultats de nos recherches sur les «Luanda Leaks».


L’affaire des consultants de Dubaï menace Isabel dos Santos

Depuis 2018, le ministère public angolais enquête contre Isabel dos Santos, la fille de l’ancien chef de l’État. L'affaire concerne des dizaines de millions de dollars versés sous sa direction par la société pétrolière d'État Sonangol pour de prétendus services de conseil. Des documents obtenus par le collectif de journalistes ICIJ font peser des doutes sur la légalité de ces paiements.

Il y a d’abord la société de Dubaï à laquelle Sonangol a transféré plus de 100 millions de dollars en 2017. Isabel dos Santos a nié publiquement avoir un lien avec cette entreprise. Mais des documents venus de Dubaï montrent qu’elle est contrôlée par certains de ses proches associés.

Ensuite, il y a les circonstances entourant les paiements. Selon Isabel dos Santos, Sonangol, alors en grandes difficultés, a fait appel à des sociétés de conseil renommées comme Pricewaterhouse Coopers ou Boston Consulting Group. Mais l’entreprise d’État n'a pas mandaté directement les consultants. Elle a fait appel au cabinet de Dubaï comme «coordonnateur» de l’ensemble des contrats.

Les paiements les plus délicats sont trois transferts datés du 16 novembre 2017, pour un montant d'environ 57,8 millions de dollars. La veille, le 15 novembre, Isabel dos Santos avait été démise de ses fonctions à la tête de Sonangol. Les paiements étaient basés sur un contrat entre la filiale britannique Sonangol et la société de Dubaï, qui n'a été conclu que le 10 novembre.

Toutes les factures que la société de Dubaï a envoyées à Sonangol ont été émises en novembre 2017. Elles décrivent les services prétendument fournis de manière très vague. Une facture de 880'000 dollars, datée du 12 novembre 2017, porte la simple mention de «Projet Plus».

En tant que directrice de Sonangol, Isabel dos Santos a-t-elle détourné des dizaines de millions de dollars dans sa propre poche? Dans une déclaration écrite à l'ICIJ, elle nie toute accusation d'enrichissement ou de corruption. Elle estime avoir réformé avec succès la Sonangol et réussi à réduire considérablement les coûts des consultants externes par-rapport au passé.

Créé: 20.01.2020, 11h35

L'essentiel en 5 points

- Une nouvelle fuite de documents, les «Luanda Leaks», montre comment la famille de l’ex-président angolais a profité de fonds de l’État.

- Une partie de ces profits a été réinvestie en Suisse. À Genève, le joaillier de Grisogono a reçu – et dépensé ­– plus de 140 millions de francs de l’État angolais.

- Personnage central des «Luanda Leaks», Isabel dos Santos, 46 ans, est la fille de l’ancien président angolais. Elle passe pour la femme la plus riche d’Afrique.

- Le nouveau pouvoir angolais accuse Isabel dos Santos et son mari d’avoir dilapidé un milliards de dollars de fonds publics. Le couple rejette les accusations.

- L'apparition prévue d'Isabel dos Santos cette semaine au World Economic Forum de Davos n'aura pas lieu.

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