La mère maquerelle de Lausanne prend 3 ans

Canton de VaudUne Nigériane de 36 ans a été condamnée ce jeudi à trois ans de prison et à 8 ans d'expulsion de Suisse pour avoir notamment contraint plusieurs de ses compatriotes à faire le trottoir.

La Cour correctionnelle de Lausanne.

La Cour correctionnelle de Lausanne. Image: Keystone

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Christina, son prénom fictif de prostituée, est analphabète. En détention provisoire depuis près de deux ans, elle clame son innocence. Elle-même travailleuse du sexe, elle s'est jetée au sol en hurlant au terme de la lecture du jugement.

Malgré le jugement de culpabilité, elle pourrait être libérée prochainement. Si elle venait à bénéficier d'une libération conditionnelle, possible aux deux tiers de la peine, elle sera libre d'ici la fin du mois.

Reconnue coupable de traite d'êtres humains qualifiée, blanchiment d'argent et infraction à la loi fédérale sur les étrangers, elle est condamnée, outre les trois ans de prison, à une peine pécuniaire de 1800 francs, ainsi qu'à une expulsion de Suisse pour une durée de huit ans.

«La Cour a acquis la conviction certaine que la plaignante dit la vérité», a déclaré le président Philippe Colelough lors de la lecture du verdict. «Au contraire de la prévenue, une mère maquerelle sans scrupule ni compassion, qui a menti face aux enquêteurs», a-t-il ajouté en qualifiant cette dernière de «cruelle et cupide» pour avoir «constamment harcelé la plaignante en la maintenant dans la terreur».

Christina est accusée d'avoir agi avec la complicité de l'un de ses frères, basé au Nigéria. Au printemps 2015, ce dernier aurait recruté et expédié au moins quatre filles (originaires du même village qu'elle) vers l'Europe, après leur avoir fait miroiter des études ou un travail de nettoyeuse.

Magie noire

Avant de quitter l'Afrique, les victimes ont été séquestrées chez ce frère durant plus d'une semaine, surveillées par un gros chien. Elles y ont été contraintes à subir un rituel de magie noire, le «juju», consistant en un prélèvement de sang, de cheveux, de rognures d'ongles et de poils pubiens.

Les jeunes femmes acquièrent alors la conviction que le sorcier a les moyens de leur infliger un mauvais sort, à elles ou leurs familles, si elles venaient à désobéir. Cette pratique animiste a permis à Christina et son frère d'assujettir à la prostitution les candidates, âgées de 16 à 18 ans.

Elle-même travailleuse du sexe entre Berne et Bienne - en séjour illégal - depuis 2012, la trentenaire a financé leur prise en charge jusqu'à Milan par des intermédiaires nigérians à leur arrivée en Italie six mois plus tard, le temps de traverser la Méditerranée sur une embarcation de fortune aux côtés de 150 personnes.

Christina les a ensuite accompagnées en train jusqu'à Lausanne, après quelques jours passés à Berne. C'était début 2016.

Peur du «juju»

Ses compatriotes devaient se prostituer et reverser leurs gains à la proxénète, sous prétexte d'un remboursement des frais de voyage. A en croire l'une des victimes, la seule à avoir été identifiée et localisée, Christina lui a demandé de lui rembourser la somme de 35'000 francs. Non sans préciser qu'elle devrait travailler dur pour y arriver, et que le «juju» serait invoqué contre elle au cas où elle s'enfuirait ou parlerait à la police.

Après cinq mois sur le trottoir, les deux adolescentes auraient remis entre 2200 et 2400 francs chacune à la prévenue. Laquelle se serait rendue à Lausanne deux fois par semaine pour collecter son dû.

La trentenaire ne nie pas avoir envoyé près de 30'000 francs au Nigéria entre les mois de janvier 2015 et août 2016, mais ce montant ne serait que le fruit de sa propre activité de prostituée. L'argent a en tout cas servi à la construction d'une maison au pays pour son frère.

«Elle et ses frères m'avaient dit que si je ne faisais pas ce qu'ils me disaient, ils me tueraient avec le juju», a déclaré mardi la plaignante nigériane, aujourd'hui âgée de 20 ans et mère depuis janvier. Et d'ajouter qu'elle reste persuadée que le rituel animiste constitue toujours «une menace sérieuse» pour elle.

«Il m'arrive encore de me réveiller en sursaut à cause du juju». La jeune femme a également déclaré avoir refusé tout suivi psychothérapeutique, de peur de perdre la garde de son bébé. L'enfant lui a déjà été retiré durant l'été en raison d'une tentative de suicide.

Une première

Le procureur Eric Mermoud, qui a été suivi sur toute la ligne par les trois juges, a exprimé sa satisfaction de voir "cette magie vaudou reconnue comme un moyen de contrainte dans ce contexte de traite des migrantes nigérianes. Pour moi, c'est une première, en tout cas dans le canton de Vaud, a-t-il précisé.

L'avocat de la défense avait quant à lui plaidé un acquittement au bénéfice du doute. Me Youri Widmer pense que sa cliente ne fera vraisemblablement pas appel de ce jugement, a-t-il indiqué à Keystone-ATS. (ats/nxp)

Créé: 06.12.2018, 20h17

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