Mattmark, tragédie oubliée

CommémorationIl y a 50 ans, 88 ouvriers décédaient sur le chantier du barrage haut-valaisan. Retour sur le drame.

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C’est une page noire de l’histoire de la construction en Suisse. L’accident du travail le plus grave que notre pays ait connu. Le 30 août 1965, 88 personnes âgées de 17 à 70 ans meurent sur le chantier de Mattmark, situé dans le Haut-Valais, à 2200 mètres d’altitude. Les victimes – 56 Italiens, 23 Suisses, 4 Espagnols, 2 Allemands, 2 Autrichiens et un apatride – construisent un barrage dont les travaux ont débuté dix ans plus tôt. Ce jour-là, vers 17 h 15, près de deux millions de mètres cubes de glace et d’éboulis se détachent du glacier de l’Allalin, situé juste en dessus. En moins de trente secondes, les baraques du chantier sont submergées par l’équivalent de 5000 maisons familiales.

Ensevelis sous la glace

Ilario Bagnariol est l’un des rescapés du drame. A l’époque, il a 23 ans et conduit un bulldozer à Mattmark. «Ce lundi 30 août, j’évacuais des cailloux de la moraine du glacier, se souvient-il. Beaucoup de blocs étaient déjà tombés le samedi et le dimanche. Des collègues construisaient d’ailleurs un petit barrage pour éviter d’abîmer les machines. Avec le bruit de mon appareil, je n’entendais rien: mon chef m’a averti en me lançant un caillou. Je me suis retourné, tout s’est effondré d’un coup et il y a eu un énorme souffle.» L’avalanche de glace et de pierres dévale la pente. L’Italien, originaire du Frioul, saute de son véhicule pour se protéger. «La coulée est passée à sept mètres et s’est écrasée sur les baraquements. Tout le monde a été emporté. Il y avait de la poussière, tout était blanc. J’ai entendu les cris de personnes à la recherche de proches.»

Les victimes sont ensevelies sous des mètres de glace, de roche et de terre. Ce qui rendra difficiles les opérations de dégagement des corps, auxquelles Ilario Bagnariol participera durant deux semaines et demie. «Le premier cadavre que j’ai découvert était entier. C’était celui d’un homme avec la main sur la bouche. Il est mort asphyxié. On m’a alors proposé un thé, j’ai demandé un cognac», raconte-t-il. L’Italien vit aujourd’hui à Anet, dans le Seeland. Dans son jardin, il raconte les événements avec force détails, photographies et documents: «J’ai tous mes amis en tête. Je me souviens où se trouvait chacun. Dans mon équipe, nous étions comme des frères. Suisses ou étrangers, c’était la même chose. La moitié ont disparu. Parfois, je me demande pourquoi j’ai été sauvé et pas les autres… Peut-être que Dieu n’a pas voulu.»

Solidarité et racisme

Henri Casal, lui, a 8 ans en août 1965. Il est en vacances en Espagne, son pays d’origine, avec ses frères et sa sœur. Ses parents sont censés les rejoindre, mais sa maman arrivera seule. Son père est décédé dans le drame. Aujourd’hui dessinateur au Nouvelliste, il se souvient de l’émotion suscitée par l’événement en Suisse et à l’étranger: «La Croix-Rouge est intervenue et la Chaîne du Bonheur a organisé une collecte de fonds. Sur place, il y avait aussi énormément de journalistes.»

L’événement jette une lumière crue sur la condition des travailleurs immigrés dans notre pays. Beaucoup de Suisses se solidarisent avec les victimes, mais Henri Casal n’a pas non plus oublié le racisme qui régnait à cette époque. Ni l’attitude officielle de notre pays: le drame est présenté comme une terrible catastrophe naturelle. Cette question fait l’objet d’une polémique. En cause, le fait que les baraquements accueillant la cantine, les ateliers et une partie des logements ont été construits sous un glacier instable.

L’enquête traîne jusqu’au procès, en février 1972 à Viège, de 17 ingénieurs et fonctionnaires inculpés d’homicide involontaire. Des non-lieux sont prononcés. Pour les juges, le drame était impossible à prévoir. «C’est clair, les ouvriers étaient étrangers. Et on ne voulait pas attaquer une entreprise suisse», commente Henri Casal. En Italie, ce jugement crée d’autant plus l’indignation que la moitié des frais de justice sont reportés sur les familles des victimes. En Suisse, certains pointent aussi du doigt la logique de rentabilité, la volonté des maîtres d’ouvrage de terminer à tout prix le chantier avant l’hiver.

La polémique rebondit

Henri Casal est persuadé que l’éboulement était prévisible. «Dès les années 50, des ingénieurs ont dit qu’il fallait faire attention», renchérit le sociologue genevois Sandro Cattacin, qui présente aujourd’hui la première étude socio-historique sur le sujet. «Des baraquements ont été construits là pour perdre le moins de temps possible à l’heure des repas. Et les travaux ont continué jusqu’en août alors que le glacier se détachait.»

Cinquante ans après le drame, ces critiques réapparaissent. Un documentaire de la Télévision alémanique remet en question la thèse officielle. Dans la NZZ am Sonntag, Gregor Benisowitsch estime aussi que «les responsables n’ont pas respecté leur devoir de diligence». Ce spécialiste des accidents de montagne a enquêté sur la tragédie dans le cadre de son travail de doctorat et a eu brièvement accès à une expertise qui n’est pas encore publique.

Commémorations sur place

Ilario Bagnariol balaie ces questions qui ne rendront pas la vie à ses camarades. Le 30 août, il se rendra à Mattmark, comme la famille d’Henri Casal. Une messe sera célébrée au pied du barrage par Mgr Jean-Marie Lovey, évêque de Sion, et par Mgr Giuseppe Andrich, évêque italien de Belluno-Feltre. Une stèle sera aussi inaugurée. Henri Casal salue le geste mais en attend un autre, plus fort encore: des excuses officielles. (TDG)

Créé: 28.08.2015, 07h39

Le drame de Mattmark a eu des conséquences dans le monde ouvrier. «Il a marqué en quelque sorte le début d’une prise de conscience. Celle qu’il faut se battre pour la santé et la sécurité des ouvriers, et pas uniquement pour leurs salaires ou leurs conditions de travail», souligne Dario Mordasini, secrétaire syndical chez Unia.

Cette tragédie n’a pas conduit à des décisions immédiates. Mais Dario Mordasini est persuadé qu’elle a influencé le débat sur la sécurité au travail jusqu’à l’adoption, en 1984, de la loi fédérale sur les accidents professionnels. «Une vingtaine de personnes meurent chaque année dans le secteur principal de la construction, précise-t-il. Mais une catastrophe comme celle de Mattmark est beaucoup moins probable aujourd’hui. Des progrès importants ont été réalisés ces dernières années, même s’il reste encore beaucoup d’efforts à faire.»

Les accidents du travail sont en recul dans notre pays. On en compte encore 250 000 par année, dont un quart dans la construction, précise Dario Mordasini. Cent huitante-huit ouvriers du bâtiment sur mille se blessent ainsi chaque année, contre environ trois cents il y a vingt ans. Cette évolution est notamment due à une meilleure formation des employés et des employeurs, aux progrès techniques, aux contrôles et aux mesures de prévention prévues dans la loi, ainsi qu’à un engagement de tous les acteurs concernés.

Des lacunes? Le syndicaliste les voit surtout dans la prise en compte des risques psychosociaux. «Le manque de main-d’œuvre, les délais plus courts et les imprévus accroissent la pression sur les employeurs et les employés. Outre les maladies qu’elle peut engendrer, cette pression risque à son tour d’augmenter les accidents.» En se rappelant la tragédie de Mattmark, Dario Mordasini évoque aussi les intempéries: «Le froid, la pluie, la neige, la chaleur et l’ozone constituent des risques qu’il faut mieux régler dans les lois et les conventions collectives», conclut-il.

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