Le marché des médias est à la recherche d’un modèle numérique solide

En 2018, «Le Matin» semaine devient un pur digital. Le dernier numéro papier paraîtra le 21 juillet.

En 2018, «Le Matin» semaine devient un pur digital. Le dernier numéro papier paraîtra le 21 juillet. Image: Reuters

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Professeurs ou cinéastes, spécialistes des médias, nombreux sont les observateurs à déplorer la perte du «Matin» semaine sous sa version papier. «Je sais qu’un certain monde élitaire, académique, va se dire que ce n’est pas grave, mais c’est faux! insiste Philippe Amez-Droz, professeur de communication et des médias au Medi@lab de l’Université de Genève. C’était un journal, dit de boulevard, ou people, qui tenait bien son rang, et sa disparition me cause infiniment de tristesse pour les employés touchés et l’appauvrissement de la presse en Suisse romande.»

Prétendre qu’il en était la voix «serait sans doute exagéré», convient Alain Clavien, professeur à l’Université de Fribourg et auteur du livre «La presse romande». Mais, après le «Journal de Genève», pour un certain lectorat, «La Suisse» et «Le Nouveau Quotidien» dans les années 1990, «L’Hebdo» l’an dernier, la fin du «Matin» sonne presque le glas de la presse suprarégionale. Il ne reste guère que «Le Temps».»

Le seul journal qui se retrouvait sur toutes les tables des bistrots romands «faisait manifestement doublon avec «20 minutes», plus encore depuis la mort du «Matin Bleu» (ndlr: en 2009, suite au rachat d’Edipresse, l’éditeur romand, par le groupe alémanique Tamedia), et cette fin n’est hélas pas une surprise. La densité des titres en Suisse est telle, historiquement, comparée aux pays voisins, que la liste des disparitions n’est hélas pas finie», ajoute-t-il. Certes, le titre était déficitaire depuis de nombreuses années, mais Alain Clavien déplore le cercle vicieux initié par les grands groupes de presse: «La seule logique qui vaille est celle du profit. Or ces groupes ont confisqué les petites annonces, les ont mises à part, et ne redonnent rien aux journaux alors que la publicité diminue, journaux dont ils exigent par ailleurs des taux de rentabilité insensés. Conséquence: on diminue les moyens, les effectifs, la qualité s’en ressent, les lecteurs s’éloignent, et les annonceurs aussi.»

Le support papier, pour des quotidiens, «est plus ou moins condamné à terme», estime pour sa part Dieter Fahrer, dont le film «Le quatrième pouvoir», sorti ce printemps, s’attachait à la vie de quatre rédactions suisses. «Je pense qu’il y aura encore des journaux papier pour des hebdomadaires ou des mensuels. De plus, je vois se dessiner une ligne de fracture entre des plateformes Internet qui relaieront l’actualité immédiate, et, je l’espère, des journaux qui iront plus en profondeur, car ils doivent se libérer de cette maladie de l’immédiateté, de l’hypnose par l’actualité.» Comment les financer? «Il est clair qu’en l’absence de publicité, il faut que les lecteurs soient d’accord de payer un certain prix, mais s’il est trop élevé cela représente à nouveau un risque de discrimination dans une démocratie où les gens moins fortunés n’auraient pas accès à une information de qualité.»

Le cinéaste repose frontalement la question du subventionnement par les collectivités publiques: «Mais avec la difficile question de l’indépendance des titres, certes.» L’aide directe ne séduit pas Philippe Amez-Droz, qui préfère la notion d’«accompagnement»: «Il faudrait imaginer des aides indirectes pour la formation continue des journalistes, pour le passage au numérique de qualité. Car je vois tant de journalistes de 45 ans et plus totalement déprimés, licenciés ou craignant de l’être, et se résignant à aller dans la communication, mais quel gâchis!» D’autant que la rentabilité d’un journal numérique n’est pas pour demain, précise-t-il: «Voyez «La Presse+», au Québec, qui a coulé en moins d’un an… Accumuler des clics, ou des visiteurs uniques, ne sert à rien si vous n’avez pas les data, les algorithmes, la machine de guerre qui permet de transformer ce minerai en argent.

Or seuls Facebook et Google, ce duopole mondial qui agrège 80% de la publicité, ont cette force de frappe. De plus, les visiteurs n’intéressent pas les annonceurs pour établir une «expérience client», c’est pourquoi ils préfèrent les influenceurs aux sites d’information.»

Créé: 07.06.2018, 21h46

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