Maisons et usines polluent les cours d’eau urbains

EnvironnementLes produits utilisés dans la construction finissent dans les rivières à la moindre pluie. Ils nuisent fortement à la faune, selon des experts.

Les polluants finissent leur course dans les rivières en passant à travers des déversoirs. Celui-ci se trouve au bord de l’Aire, à Lancy (GE). Il charrie les eaux de ruissellement issues de la zone industrielle de Plan-les-Ouates.

Les polluants finissent leur course dans les rivières en passant à travers des déversoirs. Celui-ci se trouve au bord de l’Aire, à Lancy (GE). Il charrie les eaux de ruissellement issues de la zone industrielle de Plan-les-Ouates. Image: DAVID WAGNIÈRES

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«La qualité de l’eau me fait un peu peur. Je ne sais pas si je peux le laisser jouer dans la rivière.» Cette grand-mère qui se promène ce mercredi avec son petit-fils au bord de l’Aire, à Lancy (GE), fait bien de se poser la question. Le cours d’eau subit en effet une pollution en grande partie invisible due à des produits charriés par les eaux de pluie. Sur les lieux, Christophe Ebener, président de la Fédération des sociétés de pêche genevoises, montre une de ces grosses conduites par lesquelles ces flots viciés sont jetés dans la rivière. «Ces déversoirs amènent l’ensemble des eaux pluviales de la zone industrielle de Plan-les-Ouates, explique le pêcheur. À chaque averse, les produits chimiques qui se trouvent sur les bâtiments finissent dans l’Aire.»

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Christophe Ebener affirme s’apercevoir des dégâts occasionnés aux cours d’eau urbains de Genève et d’ailleurs. «On accuse souvent les agriculteurs d’utiliser des pesticides, mais les rivières qui passent près d’habitations ou de zones industrielles ne sont pas moins polluées», rapporte-t-il. Ainsi, le pêcheur constate une forte baisse de la quantité de poissons dans l’Aire. «Il ne reste que des chevesnes ici, regrette Christophe Ebener. C’est une espèce qui résiste à tout, à la pollution, aux températures élevées.»

L’une des causes de la disparition des espèces se trouve sous un caillou. «Ça devrait grouiller d’insectes alors qu’il n’y a plus rien. Avant, on y trouvait des larves d’éphémères, de vers d’eau dont se nourrissent les poissons, rapporte le président de la Fédération des sociétés de pêche. Quand j’ai commencé à pêcher, je ne m’attendais pas à connaître un jour la fin de la présence des éphémères.»

Toutes les villes touchées

Plus en aval sur l’Aire, un peu avant l’Arve, le ruisseau des Voirets n’a, lui, plus aucun poisson. Il serpente entre des villas. «Il n’y a que des maisons et des routes. Pas d’agriculteurs ou d’industries», souligne Christophe Ebener. Ce dernier rapporte que les riverains ont reçu pour consigne de ne pas laisser leurs enfants jouer avec l’eau de ce ruisseau, pollué aux métaux lourds.

Les scientifiques confirment les observations du pêcheur et l’impact des produits utilisés dans la construction sur la pollution des cours d’eau urbains. «Nous avons longtemps cru que les eaux de pluie n’étaient pas contaminées. Ce n’est plus le cas, constate Nathalie Chèvre, écotoxicologue à l’Université de Lausanne. On sait maintenant que le ruissellement emporte de nombreux polluants.» Toutes les villes de Suisse sont touchées, d’après les études menées. «En milieu urbain, nous trouvons dans les cours d’eau une quantité de polluants du même ordre de grandeur qu’en zone agricole», précise la scientifique. Les lacs sont relativement moins touchés car, en proportion, la concentration en polluants est plus faible dans une grande quantité d’eau. Les experts notent toutefois qu’il y a un manque d’études sur le sujet.

Les matériaux utilisés dans la construction des maisons et immeubles polluent de diverses manières. Les peintures des façades contiennent ainsi des produits antialgues ou antimousses. «Nous voyons des taches noires sur les bâtiments anciens, qui ne sont pas traités, et c’est ce qu’on essaie d’éviter avec ces produits. La tendance est de ne pas vouloir de mousse ou de champignons et d’avoir des murs immaculés», décrit Nathalie Chèvre. Régulièrement arrosés par les averses, les composants des peintures délivrent leurs effets au contact de l’eau. Ces antialgues et antimousses se retrouvent ainsi dans les cours d’eau, impactant la faune et la flore. Le cuivre souvent présent dans les gouttières et les toits a aussi pour propriété d’être antimousses. Le problème est qu’il se décompose en petites particules qui finissent dans les rivières à la moindre averse.

Pour les chercheurs, il n’est pas toujours évident de mesurer la teneur en produits chimiques des eaux. En effet, les fabricants de peintures ne sont pas obligés de préciser le détail des composants. «La plupart ne sont pas notés sur les pots, confirme la professeure lausannoise. Or nous avons besoin de savoir ce que nous cherchons dans une rivière pour pouvoir le faire. Une vaste étude a été menée à Rapperswil sur ces composants, et il a été relevé que de nombreuses choses pouvaient être larguées dans les cours d’eau.»

Sensibilisation nécessaire

Les polluants terminent dans les rivières car les eaux pluviales ne sont pas traitées. Ils passent dans une bouche d’égout en bord de route, par exemple. «Il faut sensibiliser la population à ne pas jeter n’importe quoi dans ces ouvertures ou ces grilles», alerte Luca Rossi, spécialiste en assainissement des eaux urbaines à l’EPFL. Il explique que la qualité des cours d’eaux n’est pas bonne en Suisse romande. «C’est déjà trop tard lorsque nous constatons un impact sur la faune piscicole, rapporte Luca Rossi. Nous cherchons d’abord la présence ou non d’insectes, puisque les poissons s’en nourrissent. C’est un indicateur approprié et nous savons qu’il n’est pas bon.»

Le développement accru des villes est en cause. «Nous imperméabilisons toujours plus les sols. Les eaux de pluie ruissellent et finissent dans les rivières», insiste le scientifique. Ce dernier se veut toutefois positif et veut croire qu’il est possible d’inverser la tendance (lire l’encadré). Cela passe par des solutions consistant notamment à traiter les eaux pluviales et à favoriser l’infiltration des sols en bétonnant moins.

Créé: 23.08.2019, 19h08

Des solutions techniques existent

Si la situation des rivières urbaines romandes est alarmante, les scientifiques se veulent positifs. En effet, pour eux, l’état de ces cours d’eau n’est pas irrévocable. «Si l’on maîtrise l’arrivée de polluants, nous pourrons atteindre un bilan écologique satisfaisant et connaître une repopulation, explique Luca Rossi, de l’EPFL. Mais nous ne parviendrons pas pour autant à l’état naturel initial.» Ainsi, lorsqu’un cours d’eau est laissé tranquille, débarrassé de pollution pendant quelque temps, la situation s’améliore vite, rapporte-t-il.

Une solution serait de traiter les eaux pluviales avant qu’elles ne finissent dans les rivières. Cela est possible mais demande un investissement certain, d’après les spécialistes. «Cela consiste à placer des chaussettes filtrantes ou une autre technologie du même genre dans les bouches d’égout, explique Nathalie Chèvre, écotoxicologue à l’Unil. La technique est assez chère et demande un entretien régulier, mais ce système est efficace.» L’écotoxicologue évoque aussi le nettoyage des routes pour récupérer les poussières et la mise en place plus systématique de tranchées filtrantes au pied des bâtiments.

Au niveau des produits utilisés dans le milieu de la construction, il s’agirait de mieux légiférer. Les composants ne sont pas aussi bien détaillés que dans d’autres domaines, l’agriculture notamment, rapporte Nathalie Chèvre.

En imposant une meilleure déclaration des agents chimiques, les professionnels et les amateurs qui se procurent des peintures, par exemple, seraient mieux informés quant aux risques qu’ils font courir à la nature.

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