«La désinformation climatosceptique est financée par les milieux pétrolier et minier»

Réchauffement climatiqueLes scientifiques montent au front pour dénoncer les mensonges des climatosceptiques sur la réalité du réchauffement.

Situé à 2250 mètres d'altitude, la langue du glacier du Rhône recule chaque année laissant place à un désert de rochers.

Situé à 2250 mètres d'altitude, la langue du glacier du Rhône recule chaque année laissant place à un désert de rochers. Image: Chantal Dervey

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Face aux attaques, la riposte. La climatologue Martine Rebetez dénonce les tromperies et les méthodes de ceux qui minimisent ou nient l’urgence climatique. Pour elle, c’est le devoir des scientifiques de rétablir les faits. Interview.

Les climatosceptiques, ça vous fait peur ou rire?

Ni l’un ni l’autre. C’est une entreprise de désinformation financée par les milieux pétrolier et minier.

Carrément. Vous y allez fort!

C’est la réalité. Tout cela est fait de manière très bien organisée et professionnelle par des agences, principalement américaines. On les a vues à l’œuvre dès 90 environ, lors des négociations du Protocole de Kyoto. Il y avait le risque de voir baisser la consommation de pétrole et de charbon. En outre, pour certains, il n’était pas question que les États-Unis se fassent imposer quelque limite que ce soit. Pour d’autres contributeurs enfin, il s’agissait d’empêcher toute limite imposée par l’État. Ces agences et leurs méthodes sont connues, elles ont œuvré auparavant pour empêcher les interdictions concernant l’amiante ou la fumée par exemple.

Quelles méthodes?

Dans le domaine du climat, la désinformation se fait en trois étapes. D’abord, on a nié l’augmentation des températures. Lorsqu’il est devenu trop évident que c’était faux, la deuxième étape a consisté à nier la cause humaine. Enfin, lorsque là aussi il n’est plus possible de nier l’évidence, la troisième phase consiste à justifier de ne rien faire. Aujourd’hui, on est majoritairement dans la troisième phase, mais cela n’empêche pas les retours à la première ou la deuxième.

Il y a toujours des gens qui s’opposent à la vision dominante. N’est-ce pas normal que ça existe aussi pour le réchauffement?

On ne parle pas d’une vision dominante, mais d’une réalité factuelle. Il y a d’énormes intérêts financiers en jeu. Si vos revenus proviennent du pétrole ou du charbon, ils sont directement menacés. Je comprends que ces milieux réagissent, mais ce qui n’est pas correct, c’est qu’ils le fassent par le mensonge et la tromperie, au détriment du bien commun, au lieu d’investir une partie de leurs énormes moyens dans le tournant énergétique.

Le monde scientifique est-il unanime sur l’existence d’un réchauffement climatique causé par l’homme?

Celui qui est digne de ce nom, oui.

Il y a eu d’autres épisodes de réchauffement dans l’histoire. Ne peut-on pas parler de cycle naturel?

Les cycles naturels sont bien connus et répertoriés. Mais avec les causes humaines actuelles nous ne sommes pas du tout dans le même ordre de grandeur. Lorsque le président de l’UDC dit que la canicule des derniers jours est normale parce qu’«en été, il fait chaud», il est dans ce schéma de désinformation? Cette affirmation est étonnante aujourd’hui en Suisse où les détracteurs semblent majoritairement avoir passé à la phase 3, soit décrier ce qui est proposé pour lutter contre le réchauffement climatique. Avec ces déclarations, on revient à la phase 1, la négation de l’existence même du problème.

N’est-ce pas intéressant d’entendre ce discours dans le débat actuel?

Tout dépend de ce que vous entendez par discours. Si on parle des solutions proposées, je pense que toutes les idées sont bonnes à entendre et à discuter. Ensuite, il faut évaluer leur impact et le choix devient profondément politique et citoyen. Tout le monde a le droit de dire s’il préfère telle ou telle mesure à partir du moment où l’information est disponible et transparente. Ce que je n’aime pas, c’est qu’on cherche à tromper les gens.

Si on suit votre logique, l’UDC serait dans le sillage d’agences de désinformation. Il peut aussi s’agir simplement d’une rhétorique propre à l’UDC, qui aime s’afficher seule contre tous?

Ce n’est pas à moi d’évaluer les techniques de communication de l’UDC. Je suis une scientifique, pas une politicienne. Par contre ce que je constate, c’est qu’Albert Rösti est président de l’UDC, et aussi président de Swissoil, représentant les intérêts du mazout et du pétrole. En niant les problèmes du changement climatique, il fait passer les intérêts du pétrole avant ceux de la population suisse. Si une partie des 12 à 14 milliards de francs qui partent chaque année à l’étranger pour acheter du pétrole étaient investis en Suisse pour la transition énergétique, ce serait bien plus intéressant pour notre pays.

N’est-il pas normal qu’il y ait une appréciation différente d’un problème entre politiques et scientifiques?

Tout le monde peut avoir sa propre appréciation des actions à entreprendre mais tout le monde ne peut pas mesurer et prévoir le changement climatique. C’est trompeur de laisser entendre que le changement climatique n’existe pas parce qu’on se souvient d’avoir déjà eu chaud par le passé.

Sachant que la majorité des partis reconnaît l’existence du réchauffement climatique, pourquoi la communauté scientifique est-elle si remontée?

Je n’observe pas que la communauté scientifique soit particulièrement remontée. Comme scientifiques, notre travail consiste à analyser et transmettre le résultat de nos recherches à la société. Lorsque des intérêts financiers cherchent à tronquer cette transmission, c’est notre rôle de le dire. Quand Roger Köppel parle «d’allégations infondées et pseudoscientifiques», nous devons poursuivre inlassablement notre effort d’information pour faire face à la désinformation.

Quel est le risque de ce climatoscepticisme ambiant?

Qu’on prenne du retard pour décider de mesures qui sont devenues urgentes aujourd’hui. La meilleure opportunité pour lutter contre le réchauffement climatique, c’était vers 1990. Elle n’a pas été saisie. Aujourd’hui, on a une deuxième opportunité. Bien qu’il y ait déjà beaucoup plus de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, les techniques ont progressé. On a donc des capacités qu’on n’avait pas dans les années 90. Mais trente ans ont passé durant lesquels le CO2 s’est accumulé dans l’atmosphère. Le temps presse.

Et si on attend, que va-t-il se passer?

Plus on attend et plus les conséquences seront lourdes. On a tout intérêt à agir vite pour réduire les coûts financiers et humains, sachant que le tournant énergétique est de toute façon inéluctable. On ne peut pas revenir en arrière avec le réchauffement. Il faut éviter que les coûts des conséquences des changements climatiques ne viennent s’ajouter à ceux du tournant énergétique.

Créé: 07.07.2019, 19h11

Martine Rebetez



Présentation

Cette climatologue est professeure à l’Université de Neuchâtel et collabore avec l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL).

Formation

Elle a fait des études de géographie et climatologie. Elle est d’abord passée par les Université de Lausanne, Zurich, Salford (GB). Avant de poursuivre sa formation notamment à l’EPFL.

Activités

Sportive, elle a fait plusieurs courses de randonnée
à skis. Auparavant, elle a été très active en tennis et en volley-ball.

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