«Du Jura à la Catalogne, il y a des rapports historiques»

InterviewCarles Puigdemont, ex-président de la Catalogne, exilé depuis le référendum d’octobre de l’an dernier, était ce week-end à Delémont l’invité de la 71e Fête du peuple jurassien.

Carles Puigdemont a tenu a entonner la «nouvelle Rauracienne», entre Pierre-André Comte, secrétaire général du Mouvement autonomiste jurassie (à g.), et Laurent Coste, secrétaire général du MAJ. Et caché par le drapeau: François Lachat.

Carles Puigdemont a tenu a entonner la «nouvelle Rauracienne», entre Pierre-André Comte, secrétaire général du Mouvement autonomiste jurassie (à g.), et Laurent Coste, secrétaire général du MAJ. Et caché par le drapeau: François Lachat.

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Comment avez-vous rencontré François Lachat?
En avril dernier, lors de mon dernier passage en Suisse. Nous avions tout de suite parlé de cette invitation à la Fête du peuple jurassien. Il y a des rapports historiques entre la Catalogne, le Jura ou d’autres endroits en Europe qui se battent pour l’autodétermination.

Vraiment, les Catalans connaissent le Jura?
Nous avons eu des contacts avec les Flamands, les Corses, les Baltes, les Écossais, les Irlandais et aussi les Jurassiens… C’est normal de se reconnaître des préoccupations communes, malgré les grandes et évidentes différences entre ces cas particuliers.

L’internationalisation de la cause catalane, par les voyages que vous faites depuis votre exil d’Espagne, en octobre dernier, après les remous et arrestations qui ont suivi le référendum sur l’indépendance, cela participe-t-il d’une stratégie de communication?
Oui, il s’agit de cela. Avant d’être reconnu comme nation, il faut être connu. Nous devons jouer avec les circonstances. On nous offre la possibilité d’internationaliser, comme vous dites, nous le faisons: la Catalogne est devenue un sujet international en Europe. Profiter de cet exil pour m’exprimer où c’est possible, c’est aussi mon devoir de politicien.

L’histoire européenne de ces trois derniers siècles, ce fut plutôt de réunir des nations jusque-là morcelées de comtés en baronnies. Défaire cela, est-ce revenir en arrière?
Je vous réponds qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus d’États en Europe qu’il y a cinquante ans. Ce n’est pas ou en tout cas plus vrai que la tendance est au regroupement en grandes nations. C’est au contraire de reconnaître la diversité. Bien sûr, le besoin d’unité est légitime. Il n’empêche pas de lutter contre l’uniformisation et le centralisme. L’unité, c’est celle des efforts à fournir ensemble pour combattre, par exemple, le changement climatique, la crise humanitaire en Méditerranée, les inégalités socioéconomiques, etc. Longtemps, l’idée politique fut effectivement d’y arriver en créant de grands États. Désormais, aux portes de la quatrième révolution industrielle, celle du numérique et de la mondialisation, alors que la technologie a effacé les frontières, je crois que les plus petits ensembles ont une capacité d’agir plus rapidement et efficacement. Face aux défis d’aujourd’hui, il n’est pas évident que ce soient les plus grands qui soient les plus sages, et ils ne sont en tout cas pas les plus agiles. L’indépendance n’a rien à voir avec la fragmentation, la division: nous sommes des fédéralistes européens. Notre unité finale, c’est l’Europe. Mais l’Europe, comme vous savez le faire en Suisse, doit reconnaître et protéger sa diversité. C’est à partir de cette diversité qu’elle est la plus forte, qu’elle rassemble ses citoyens autour de ses valeurs humaines et démocratiques.

La Catalogne a pourtant, depuis quarante ans et la Constitution espagnole, connu un formidable développement à l’intérieur de l’Espagne, non?
Non. La Catalogne représente 16% de la population, mais environ 19% du PIB (c’est, de ce point de vue, la première région du pays) et 25% des exportations. Mais ce ne sont que des indicateurs relatifs: comment cette richesse se traduit-elle dans la politique? Comment sont respectés notre langue, notre culture, nos besoins de financement pour continuer à être l’un des poumons économiques du sud de l’Europe? Nous avons cherché la façon de nous entendre, mais l’Espagne ne joue plus le jeu depuis 2010, ne respectant plus le statut d’autonomie adopté quatre ans plus tôt par les parlements catalan et espagnol, confirmé par référendum. À partir de là, la situation s’est tendue.

Le nouveau premier ministre espagnol, le socialiste Pedro Sánchez, mis en place après Mariano Rajoy, grâce notamment aux voix des indépendantistes, a proposé d’aller vers un nouveau référendum sur l’autonomie. Qu’en pensez-vous?
Il faut reconnaître un changement de climat et de vocabulaire. C’était indispensable si l’on souhaite chercher des accords. Mais la recette Sánchez est la même que celle de Rajoy. Pedro Sánchez a certes annoncé quelque chose de surprenant, mais peu clair: ce référendum sur l’autonomie. Mais c’est aussi reconnaître que l’autonomie actuelle n’existe pas. Nous avons été limpides en demandant une république indépendante. À l’Espagne de savoir s’il y a, oui ou non, un projet espagnol pour la Catalogne.

Y aurait-il une manière d’autonomie qui vous satisferait, vous ferait rester en Espagne, ou il n’y a que l’indépendance?
Le statut de 2006 prévoyait l’autonomie. Nous avons déjà parcouru ce chemin. Pourquoi l’Espagne persiste-t-elle à nous y emmener? Pourquoi ça n’a pas marché? Ont-ils quelque chose à corriger, à nous dire sur ce processus? Pedro Sánchez propose-t-il la même chose qu’il y a douze ans? Si c’est ça, ça ne servira à rien. C’est une boucle qui recommencera. Nous en avons assez. Les gens qui manifestent en Catalogne ne le font pas pour l’autonomie, mais pour l’indépendance et l’autodétermination. Plus de 2,3 millions de Catalans ont participé au référendum. Depuis 2012, des millions défilent chaque année. Que faut-il encore pour prendre conscience que ça ne va pas s’arrêter? Un peuple est en marche, qui veut décider de son avenir. Si on ne le comprend pas, si on ne sait pas se mettre dans la peau de l’autre, on n’y arrivera pas.

Attendez-vous un geste du premier ministre, comme la libération des neuf personnes encore en prison?
On peut parler de tout, sans conditions préalables. Mais pour arriver à un accord, il est évident que c’est incompatible avec la répression, la criminalisation de notre mouvement, les prisonniers politiques. Leur libération faciliterait les choses. Et c’est aussi incompatible avec l’impunité dont jouit l’extrême droite en Catalogne, ou celle de la police espagnole face à sa responsabilité au moment des violences du 1er octobre de l’an dernier, jour du vote.

Le roi peut-il jouer un rôle?
Felipe VI a commis une grave erreur dans son discours du 3 octobre 2017, agissant comme un politicien se contentant de suivre la voix répressive de son premier ministre. Il n’a pas du tout tenu, durant la crise, le rôle de modérateur que lui donne la Constitution. Aujourd’hui, en Catalogne, il y a beaucoup plus de républicains que d’indépendantistes: le roi a perdu la Catalogne. C’est à mon sens définitif. Il doit s’écarter.

Sur quelles bases imaginer les discussions avec Madrid?
Nous ne devons pas seulement nous mettre d’accord avec l’Espagne sur l’organisation d’un référendum, mais surtout nous engager à appliquer le résultat. Premièrement, il faut envisager la date: nous ne sommes pas pressés, peut-être n’est-ce pas possible dans les prochains mois, il faut s’entendre sur un délai clair. Deuxièmement, la question: choisir seulement entre un statu quo qui ne satisfait personne et l’indépendance? Ou existe-t-il de la part de l’Espagne une troisième voie, une proposition concrète d’«autonomie maximum», qui puisse être concurrente de l’indépendance? Enfin, on doit se mettre d’accord sur la majorité nécessaire pour appliquer le résultat: le Monténégro avait par exemple exigé une participation de 51% et une majorité de 55%. Après, quel que soit le résultat, il faut s’y tenir au minimum pour une génération: on ne va pas tout remettre en question chaque année. Si c’est un non? Eh bien on l’acceptera.

Ce mardi, c’est la «Diada», la fête nationale catalane, la première depuis le référendum, les violences et votre exil. Qu’en attendez-vous?
C’est une année spéciale. Mais elle va montrer de nouveau une capacité de mobilisation. Si vous pensez que tout est terminé, que la volonté des Catalans d’être écoutés est affaiblie, alors regardez demain les rues de Barcelone. (TDG)

Créé: 09.09.2018, 22h53

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Un accueil de pop star

Un temps splendide, un complice heureux. François Lachat, figure historique du Mouvement autonomiste jurassien, ne cachait pas, dimanche, le sourire de celui qui a réussi un très joli coup: faire venir en week-end à Delémont l’ex-président catalan Carles Puigdemont, fêté façon pop star. En route à pied vers la joyeuse cantine aux discours, il s’est prêté au jeu des selfies et des autographes avec tous ceux, souvent compatriotes, qui souhaitaient lui parler quelques secondes.

Ses opposants en Suisse se sont quant à eux rassemblés à Genève, devant l’ONU. Quelques dizaines de personnes y ont dénoncé l’accueil d’un «délinquant de droit commun» dont la «propagande» est relayée par les médias. À 200 kilomètres de là, Carles Puigdemont chantait l’hymne jurassien après une courte intervention appelant les participants au «courage»: «Vous trouverez toujours une part de Jura en Catalogne, comme nous trouvons une part de la Catalogne ici.» La punch line a fait mouche auprès d’un public conquis d’avance.

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