Johann Schneider-Ammann: «A long terme, c'est la mort de l'agriculture productrice»

Votations 23 septembreLe conseiller fédéral PLR bat la campagne contre l'initiative d'Uniterre «pour la souveraineté alimentaire». Il s'explique.

Johann Schneider-Ammann: «Je pourrais même imaginer que l’on augmente encore la production de notre agriculture.»

Johann Schneider-Ammann: «Je pourrais même imaginer que l’on augmente encore la production de notre agriculture.» Image: FRANZISKA ROTHENBUEHLER

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Il est usé et ne s’en cache pas. Avec les consultations intenses sur les mesures d’accompagnement (lire encadré), le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann a eu peu d'occasions jusqu’ici de débattre des initiatives agricoles soumises au vote le 23 septembre prochain. Le PLR bernois s’occupe de l’initiative d’Uniterre pour la souveraineté alimentaire, tandis que le texte cousin des Verts, qui milite pour des aliments équitables, est du ressort de son collègue Alain Berset. Johann Schneider-Ammann se livre sur le contenu de son assiette et ce qu’il souhaite pour celle des autres.

Un pays qui se nourrit de produits locaux, de qualité, et qui font vivre la paysannerie, ça fait rêver non?

Nous vivons aujourd’hui déjà de manière privilégiée, avec notre propre production agricole qui est de qualité. Nos standards sont très élevés. Nous produisons 60% des denrées alimentaires que nous consommons. C’est déjà remarquable, d’autant plus que l’immigration dans notre pays a été importante. Autrement dit, nous avons été capables, ces dernières années, d’améliorer la productivité de notre agriculture. J’en suis fier. Et je pourrais même imaginer que l’on augmente encore la production. Mais il y a aussi des limites naturelles à cela. Par conséquent, cette initiative qui revendique la souveraineté alimentaire et veut un secteur agricole plus important en recourant au protectionnisme est une illusion.

Mais 35'000 fermes ont disparu en 30 ans en Suisse. N’est-ce pas le dernier moment pour inverser le mouvement?

Nous devons rester compétitifs sur le plan international. Il faut toujours rappeler que nous gagnons un franc sur deux à l’étranger dans différents secteurs hors agriculture. Le fait que les exploitations individuelles tendent à s’agrandir va dans la bonne direction. Si l’on a des surfaces plus importantes, il est plus facile d’amortir les machines par exemple. Les exploitations deviennent plus rentables. S’adapter aux marchés ne signifie pas un manque de respect pour l’agriculture. C’est une nécessité qui accompagne le développement de la société et augmente aussi les chances des paysans concernés de gagner leur vie correctement.

Vous condamnez les petits paysans à mourir…

Le 1er août, j’ai rendu visite à un paysan du canton de Lucerne. Il s’est spécialisé dans les herbes aromatiques. Il a un client principal, qui s’appelle Ricola. Le papa, la maman, les enfants et les petits-enfants m’ont parlé de leur 10 à 12 heures de travail quotidiens, en récoltant sur les genoux ces petites plantes, avec le dur labeur que l’on peut imaginer. Mais ils m’ont dit: «Nous sommes les plus heureux du monde.» C’est à mes yeux très digne. Ce n’est pas le volume seul qui compte. Notre agriculture est petite, mais très qualifiée, par sa qualité et sa productivité. C’est respecté partout dans le monde.

L’initiative d’Uniterre se soucie aussi de la qualité de nos assiettes. C’est une lame de fond. Et vous, vous mangez quoi?

C’est assez personnel. Mais je vous répondrais ceci: dans ma vie, jusqu’à maintenant, je pense avoir davantage mangé ce que j’ai tiré de mon sac à dos, du pain et du fromage, que fréquenté les meilleures tables des hôtels cinq étoiles. Il y a une expression qui me correspond bien: «Ce que le paysan ne connaît pas, il ne le mange pas.»

Mais vous achetez vos salades au marché? Vous mangez local?

Nous sommes privilégiés. Nous mangeons presque tous les jours des produits frais, récoltés le matin. À Langenthal, il y a encore deux fois par semaine un marché de légumes, en complément à celui de Berne. Ma femme aime ces marchés. Elle y choisit pour nous des produits de la région.

C’est bien le vœu d’Uniterre: des produits durables vendus sans intermédiaire?

Mais cette initiative limite le choix des consommateurs. Elle contribuera à augmenter les prix. Et si les prix augmentent, l’offre pour un client au porte-monnaie moins épais va diminuer. Il n’aura plus la possibilité de tout acheter. Cela changerait l’équilibre des ménages et augmenterait en conséquence le tourisme d’achat. Nous ne voulons pas de cette évolution.

À long terme, cela pourrait entraîner la mort de notre agriculture productrice parce que cela aura des conséquences négatives sur l’ensemble de notre économie. Ça coûterait plus cher? Combien?

Nous ne disposons pas de chiffres précis. Mais la différence entre les prix dans notre pays et ceux pratiqués au-delà de nos frontières pourrait alors dépasser 40%.

Cette initiative serait antisociale?

Oui c’est une initiative qui est à la longue antisociale. Et c’est une proposition de beau temps. Si nous entrons en récession, elle devient tout de suite dangereuse.

Des paysans disent que ce texte, c’est la seule manière de vous freiner, avec vos projets de libéralisation à tous crins.

C’est me faire beaucoup trop d’honneur! Tous ceux qui veulent me freiner doivent être honnêtes et admettre qu’ils sont prêts à consommer des produits plus chers. Nous avons besoin de l’accès aux marchés des pays tiers pour nos exportations et nos places de travail.

Mais pour beaucoup, cette initiative prendra la forme d’un vote pour ou contre Johann Schneider-Ammann…

Je ne le vois pas comme cela. Un ministre n’a pas autant de pouvoir. Les paysans, s’ils sont honnêtes – je n’en connais que des honnêtes – savent parfaitement que je m’engage pour améliorer leur situation. Mais je suis aussi un promoteur d’accords de libre-échange parce que des petites entreprises, par exemple les producteurs de pièces détachées dans la vallée du Rhin, doivent pouvoir livrer leur production dans les usines automobiles en Amérique du Sud pour se développer. Sinon elles iront dans le Bade-Wurtemberg voisin et nous n’aurons pas non plus le pouvoir d’achat suffisant pour acheter les produits de nos paysans!

Très concrètement, si les Suisses disent oui à cette initiative, les négociations sur le Mercosur, par exemple, sont terminées?

Probablement oui. Les experts de mes offices sont très clairs: en acceptant de telles initiatives, nous prenons le risque que des acteurs industriels ou des investisseurs se désengagent, parce que nous nous isolerions et deviendrions trop chers.

Des patrons de l’agroalimentaire vous l’ont dit? Nestlé?

Les entreprises prennent rarement position de façon formelle. Mais il est représenté par EconomieSuisse comme d’autres acteurs du secteur. Et ceux-ci disent clairement que des initiatives telles que celle de la souveraineté alimentaire causent du tort à notre place économique. (TDG)

Créé: 25.08.2018, 09h49

«Nous manquons cruellement de temps»

Vous êtes absorbé jour et nuit par les discussions sur les mesures d’accompagnement. Aurez-vous une solution à présenter le 1er septembre?

Je ne peux pas vous répondre par oui ou par non. Nous sommes en train de discuter de toutes les possibilités imaginables. Le processus est constructif. Malheureusement, une partie des personnes invitées à la table ne sont pas là. Mais tous les autres prennent part aux discussions. Une solution serait un instrument qui défend les salaires actuels, qui réduirait l’administratif, qui serait capable de passer le cap d’un référendum et, last but not least, qui serait susceptible d’être acceptée par nos partenaires, c’est-à-dire l’Union européenne. Il est difficile de trouver une solution qui remplit tous ces critères.

Et vous ne l’avez pas mentionné: une solution qui reste suisse et n’est pas soumise au droit européen?

C’est théoriquement une possibilité. Je ne l’ai pas mentionné parce que ce n’est guère réaliste. Pour cette raison, ma priorité est d’obtenir des garanties de l’UE. Un ancrage dans un accord assurera aussi une meilleure sécurité du droit. Comme vous le savez, il nous reste quelques jours pour détailler ce que nous avons trouvé jusqu’à maintenant et pour créer un mécanisme théorique au moins. Si je n’arrive pas avec une première idée le 1er septembre, je le ferai durant le mois. Il nous faut trouver quelque chose.

Sans les syndicats et la gauche, une solution n’a aucune chance au vote. Vous êtes optimistes sur le fait qu’ils s’y rallient à la fin?

Honnêtement, je ne sais pas quand nous pourrons à nouveau les avoir à nos côtés, mais nous renouvelons régulièrement notre invitation. Je travaille avec les syndicats depuis 35 ans. Nous avons toujours trouvé des solutions qui ont permis de préserver la confiance mutuelle. Je sais que cette fois-ci nous nous battons dans un environnement plus politisé. Et du coup, il faut – semble-t-il – un peu de spectacle. Par conséquent, on ne peut pas tout de suite accepter l’idée de son vis-à-vis. C’est malheureusement très gourmand en temps, qui nous manque cruellement.

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