«J’ai décidé d’être un homme à ma manière»

RécitS’affirmer trans aujourd’hui demande plus d’un coming out. Né dans le corps d’une fille, Noah s’est battu pour être reconnu à l’école, au travail, par ses proches et par lui-même.

Noah a dû affronter l’incompréhension et le regard des autres.

Noah a dû affronter l’incompréhension et le regard des autres. Image: Christian Brun

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«Maman, pourquoi je ne suis pas comme mon frère?» À l’âge de 7 ans, c’était la question d’une petite fille à sa mère. C’était aussi la première fois qu’il mettait des mots sur ce qu’il ressentait. Aujourd’hui, Noah, 25 ans, l’affirme: «Je suis un homme.» Tout simplement.

Pour arriver à cela, parvenir à le dire à ses parents, à ses amis, à l’école et à l’accepter soi-même, il a fallu du temps. En effet, si aujourd’hui les établissements scolaires sont sensibilisés à cette question, si le Conseil fédéral travaille à simplifier les procédures de changement de sexe, la reconnaissance des personnes transgenres n’est que récente.

Assis à la table d’une terrasse à Payerne, il sirote un soda en fumant des cigarillos. Coupe rase sur les côtés, tatouages sur les bras, il a tout d’un gars du coin. En cette fin d’après-midi, le jeune homme vient de terminer sa semaine de cours en maturité professionnelle. Il arrive au bout d’une année particulière. Avant la rentrée, l’automne dernier, il a écrit une lettre à la doyenne de l’école. À l’époque, ses papiers arboraient encore un prénom féminin. Ce qu’il voulait: qu’on l’appelle Noah.

«Elle a fait en sorte que tout soit inscrit correctement dans les registres administratifs de l’école, même si le changement n’avait pas encore été fait à l’état civil», sourit-il. Pour la première fois de sa vie, il n’y a pas eu d’explication à donner, ni aux profs ni autres élèves. Pas de coming out à faire. Un sentiment tout nouveau, car des coming out, il y a en a eu.

Enfance verrouillée

«Celui que l’on fait vis-à-vis de soi-même est peut-être le plus difficile», confie Noah. À 7 ans déjà, la question était pourtant là, innocente, presque évidente. Mais la peur verrouille tout, même quand il faut parler à ses parents. Surtout à eux. «Je n’ai pas du tout assumé. J’ai senti le malaise et je n’ai pas insisté. Après, j’ai tout fait pour porter une étiquette. J’ai joué le jeu du maquillage et des vêtements de fille.»

Mais son corps, qu’il décrit comme très masculin, complique les choses. «À 14 ans, j’ai arrêté tout ça. J’ai commencé à m’habiller comme je voulais.» Et à affronter les mots des autres, impitoyables. Demi-garçon. Monstre. «Moi aussi, je me voyais comme un alien.»

À l’école, au village, et même dans sa tête, les transgenres, ça n’existe pas. «Un peu avant mes 18 ans, un de mes ex-copains a commencé une transition. C’est seulement là que j’ai appris que c’était possible. Même dans le milieu LGBT, on ne parlait pas de ce que le T signifiait. Pour moi, c’était T pour travesti.»

Entamer une transition est une chose. L’annoncer en est une autre. Du temps «d’avant», Noah n’a gardé que deux amis. «Il y a bien sûr ceux que j’ai perdus de vue», précise-t-il. Mais il y a aussi ceux qui n’ont pas caché qu’il serait toujours une fille à leurs yeux. «Ça m’a encore pris un peu de temps pour en parler à mes parents.» Non sans penser à un plan de repli. Un soir après le repas, il a osé tout leur dire. «Je m’étais arrangé pour pouvoir déménager chez une amie.» Une précaution pourtant inutile. «En fait, ma mère en parlait à mon père depuis quelques années déjà. Elle espérait juste avoir tort, car elle s’inquiétait pour moi avant tout.»

À l’époque, dans le grand magasin où il est apprenti, son badge arbore encore son prénom d’avant. Il fuit les regards et évite ses collègues, jusqu’au jour où sa cheffe lui demande ce qui ne va pas. «Elle a fait le nécessaire pour que je puisse être la personne que je voulais être. Aujourd’hui encore, je la vois comme un cadeau du ciel.» Cela passe par lui demander ce qu’il souhaite: changer son badge, réunir ses collègues? «Elle en a parlé aux autres chefs, puis elle a fait une annonce aux employés de mon rayon. Je ne voulais pas être là, mais j’ai été touché que mes supérieurs s’en occupent. À un moment aussi difficile à assumer, c’est important d’avoir des gens derrière soi.»

À l’école, les choses sont moins roses. «Dans ma classe, tout le monde était au courant de la situation. Certains l’acceptaient, d’autres pas du tout. J’avais peur que l’institution me rejette aussi.» Pourtant, quand il approche enfin une enseignante, en deuxième année, elle aussi fait ce qu’il faut. La direction s’implique, les autres enseignants sont avertis et une médiatrice intervient en classe pour mettre les choses à plat: Noah est un garçon. «Plusieurs élèves n’ont pas fait d’efforts particuliers. On m’a même félicité pour mon courage, tout en refusant de me traiter autrement que comme une fille.» Certaines attitudes sont encore plus violentes: «Une personne me promettait que je brûlerais en enfer.» La médiatrice a dû intervenir une deuxième fois.

L’auteur des insultes les plus graves risquait sa place. «Je pense que l’école m’aurait soutenu si je l’avais vraiment alertée.» Le jeune homme y voit pourtant une sanction trop lourde. «Je crois que cela m’a aidé d’être patient et de rester calme, même quand les gens se trompaient. La plupart sont perdus et maladroits. Pour qu’ils nous acceptent mieux, il faut aussi apprendre à être pédagogue.»

La chance d’avoir été femme

Aujourd’hui, Noah se destine à l’université et à l’enseignement. Et il a décidé d’assumer pleinement son identité: «En maturité professionnelle, j’ai passé une année à être un homme biologique pour tout le monde, mais je n’étais pas complètement à l’aise avec cette étiquette.» Cacher à tout prix sa transition lui a donné le sentiment de se terrer. «Prendre les gens dans ses bras n’est pas aussi bien accepté de la part d’un homme.» Alors pourquoi y renoncer? «Je vis comme une chance d’avoir été une femme pendant toutes ces années. Ça m’a rendu fort. Aujourd’hui, j’ai envie d’être l’homme que je suis. Un homme à ma manière.»

Ce qu’il a vécu, il ne le souhaite à personne, mais il ne regrette rien, ou presque. «Ce qui m’a manqué, c’est qu’on en parle à l’école obligatoire. Je ne sais pas si ça aurait accéléré les choses, mais j’aurais au moins pu mettre des mots sur mon mal-être.»

Créé: 15.06.2018, 09h00

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