Les inondations menacent les vies de 65'000 Suisses

CatastrophesPour la première fois, des cartes permettent de visualiser l'étendue des zones mises en danger par les crues et les avalanches en Suisse. Les mesures de protection ont parfois des années de retard.

Dégâts causés par une inondation à Reichenbach, dans le canton de Berne, en août 2005.

Dégâts causés par une inondation à Reichenbach, dans le canton de Berne, en août 2005. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

En Suisse, plus de 65’000 personnes, 100 écoles et 10 hôpitaux se trouvent dans une zone où une inondation peut menacer des vies et causer des «destructions soudaines» de bâtiments. C’est ce que révèlent les cartes des dangers naturels élaborées par les cantons. La cellule enquête et les datajournalistes de Tamedia les ont analysées et assemblées pour la première fois en une carte nationale.

Ces cartes, qui couvrent plus de 97% du territoire, révolutionnent la vision des risques naturels qui pèsent sur la Suisse. Notamment grâce à l’utilisation de modèles informatiques qui les rendent beaucoup plus précises. Elles montrent qu’un million de Suisses environ vivent dans des zones où les inondations peuvent causer des «dommages matériels importants». Ces régions à risque abritent aussi plus de 200'000 bâtiments et un tiers des places de travail du pays.


Vivez-vous en zone de danger ?

Pour le savoir, consultez notre outil interactif :

Contactez notre rédaction si vous avez connaissance d’un bâtiment particulièrement exposé, à l'adresse cellule-enquete@tamedia.ch.


La menace des digues

Et ces menaces sont loin d’être théoriques. En janvier 2018, après de fortes pluies, la Suisse romande a vécu une belle frayeur dans les cantons du Jura et de Vaud notamment. Dans la plaine de l’Orbe, les digues érodées proches de la prison de Bochuz (VD) ont dû être renforcées en urgence par des pièces métalliques.

Des plaques métalliques renforcent la digue du Rhône à Fully (VS).

Dans la plaine du Rhône valaisan, on consolide en ce moment même des digues fragilisées qui présentent un risque de rupture. «C’est une situation potentiellement mortelle», avertit Tony Arborino, chef de l’Office cantonal de la construction du Rhône. «Les digues en Suisse ont 150 ans. Une digue, ça devrait être épais et étanche, or nos digues sont fines et poreuses. Elles peuvent lâcher.» Les communes les plus menacées de Suisse se trouvent toutes en Valais, avec un record à Fully où 5000 des 9000 habitants vivent en zone rouge, le niveau de risque le plus élevé pour les inondations.

Terrains à risque

Les cartes de dangers naturels révèlent à quel point la Suisse a construit sur des terrains à risque. Durant la seconde moitié du XXème siècle, le boom économique et le manque de règles d’aménagement ont coïncidé avec l’absence de grandes inondations pendant 40 ans. Il a fallu attendre les années 1990 pour que la Confédération réagisse et demande aux cantons de cartographier les dangers naturels.

Aujourd’hui, ces cartes sont quasiment achevées. Notre outil interactif en ligne permet à chacun de voir si l’endroit où il vit se trouve dans une zone de danger élevé, moyen ou faible d’inondation ou d’avalanche. Selon la définition de l’Office fédéral de l'environnement, le niveau élevé signifie que «les personnes sont en danger à l’intérieur et à l’extérieur» et qu’il «faut s’attendre à des destructions soudaines de bâtiments». Le niveau moyen veut dire que les personnes peuvent être en danger à l’extérieur des bâtiments, mais que «des destructions soudaines sont improbables». Le niveau faible annonce un danger «presque inexistant» pour les personnes, mais «des dommages matériels importants » peuvent survenir.

Inondation à Berne en mai 2015.

La Confédération estime à 50 milliards de francs la valeur des ouvrages de protection existants contre les dangers naturels. Chaque année, les autorités et les privés dépensent quelque trois milliards de francs supplémentaires. A Châtel Saint-Denis (FR), la création d’un dépotoir à 2,58 millions de francs – sorte de fosse pouvant accueillir pierres et troncs d’arbres – a permis de sécuriser une école primaire potentiellement menacée par une crue de la Veveyse. La Haute école d’ingénieurs de Sion, qui se trouvait en zone rouge, a été mise à l’abri des crues par une chenalisation de la Sionne.

Mais il faudra encore investir beaucoup pour mettre à l’abri toutes les populations menacées. Ainsi en Valais, le réaménagement de la plaine du Rhône entre St Léonard et Vétroz, qui doit être mis à l’enquête dans les deux ans, devrait coûter quelque 500 millions de francs.

Même jugés prioritaires, certains travaux de sécurisation ont pris du retard. A Granges (VS), entre Sion et Sierre, la réfection des digues du Rhône, qui aurait dû s’achever en 2015, vient à peine de commencer.

La stratégie nationale contre les dangers naturels prévoit que les déficits de protection soient comblés d’ici 2030. Mais cet objectif ne pourra pas être atteint, reconnaît Bruno Spicher, président de la commission d’experts Planat, qui conseille la Confédération dans ce domaine: «Parce que la mise en œuvre de mesures de protection est souvent plus simple sur le papier que dans la réalité.»


Quatre points chauds sur la carte des dangers naturels

A l’Université de Lausanne, une protection à 70 millions

Extrait de la carte des dangers naturels montrant le site de Dorigny.

Trois bâtiments de l’Université de Lausanne se trouvent en zone de danger élevé d’inondation. Dont le château de Dorigny, qui abrite une partie de la direction, et l’Institut suisse de droit comparé, construit en 1981. La menace, c’est l’inondation des sous-sols par une crue brutale de la rivière Chamberonne, alimentée par un violent orage sur l’ouest Lausannois et le ruissellement des eaux dans une région qui s’est beaucoup urbanisée depuis 40 ans.

«Un vaste projet de sécurisation et de renaturation est en cours d'étude», notamment pour élargir la Chamberonne dans le secteur de l’université, indique Philippe Hohl, responsable des dangers naturels pour les crues et cours d’eau du canton de Vaud. Pour un coût total de 70 millions de francs, il s’agirait d’élargir le lit de la rivière ainsi que les galeries passant sous la route cantonale voisine. Une galerie souterraine serait aussi creusée depuis Jouxtens, quelques kilomètres plus haut, jusqu’à Dorigny afin de mieux évacuer les eaux de l’Ouest lausannois. «C’est un investissement important mais une inondation coûterait beaucoup plus cher», note Yann Jeannin, responsable du site de l’Université. La mise à l’enquête du projet devrait intervenir début 2020.

Près du Rhône, des écoles en péril

Carte des dangers naturels montrant la plaine du Rhône entre Fully et Riddes (VS).

Sur les 100 écoles suisses exposées à un danger élevé d’inondations, 33 se trouvent en Suisse romande, dont 21 en Valais. Dans la plaine du Rhône, potentiellement menacée par une rupture de digues vieillissantes, on a construit des écoles et des quartiers flambant neufs dans des zones où le risque d’inondation est maximal. C’est le cas à Vétroz, où l’eau pourrait monter de deux mètres. Ou à Fully : le complexe scolaire est bien visible depuis la digue, qui fait l’objet de travaux urgents en raison d’un risque de rupture. Ces deux communes ont conduit des exercices d’évacuation. A Massongex, l’école et la crèche du village se trouvent à quelques mètres d’un quartier menacé par une inondation qui pourrait être dévastatrice à cause de la vitesse du courant. Les travaux de renforcement de la digue doivent démarrer cet été.

A Genolier, un danger inattendu

Extrait de la carte des dangers naturels avec la zone de danger modéré en jaune.

Les nouvelles cartes de dangers naturels révèlent parfois des risques sous-estimés ou passés inaperçus. C’est le cas à Genolier (VD), où est apparu un risque limité de crue touchant la voie de chemin de fer et la clinique privée qui domine le village. Le problème vient du ruisseau voisin de La Joy, qui peut déborder en cas de grosses pluies. «Lors de l'établissement des cartes indicatives des dangers naturels en 2005, ce ruisseau n’était pas répertorié», indique Yves Châtelain, spécialiste de la protection contre les crues à l’Etat de Vaud. Déjà sujet à des débordements périodiques, le ruisseau pourrait causer des inondations beaucoup plus importantes en cas d’orage centennal et au-delà. De premières discussions ont eu lieu avec les communes de Genolier et d’Arzier pour construire une zone inondable en amont de la clinique. Coût total estimé : quelque 800'000 francs. La clinique de Genolier précise quant à elle que les bâtiments abritant des patients «sont en dehors du périmètre potentiel inondable» et qu’elle est en contact avec les autorités communales.

L’Université de Genève les pieds dans l’eau

Au bord de l'Arve, la carte des dangers montre des poches d'inondations potentielles à l'intérieur des bâtiments.

L’un des points chaud du territoire genevois sur la carte cantonale des dangers naturels se trouve en plein centre-ville. Deux bâtiments de l’Université situés au bord de l’Arve, Uni-Mail et l’ancienne Ecole de Médecine, abritent en leur sein de petites poches de danger élevé d’inondation. Le risque: qu’une crue de la rivière, gonflée par des pluies ou des chutes de neige, fasse remonter des eaux souterraines à l’intérieur des bâtiments. Ce phénomène s’était déjà produit en 2015 au bâtiment des Sciences, situé un peu en aval. Autre scénario, une montée de l’Arve qui sortirait de son lit et envahirait très vite les bâtiments. «On a une stratégie en cas de crue, qui s’intégrerait à la gestion de crise pilotée par les services de l’Etat», rassure Sandro Doudin, directeur de la Division Bâtiment, Logistique et Sécurité de l’Université. Il s’agit notamment de plans d’évacuation consistant à monter les équipements scientifiques et les livres rares dans les étages. Les personnels, eux, ne travaillent que rarement dans les sous-sols qui risquent d’être inondés.

Créé: 01.06.2019, 08h12

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.