«La hausse de la retraite des femmes à 65 ans, c’est liquidé»

Christian LevratDans une grande interview, le président du PS Christian Levrat justifie son soutien à la réforme fiscale des entreprises après le «deal» surprise sur l'AVS.

Le conseiller aux États fribourgeois Christian Levrat défend un «compromis» qui permettrait «l’assainissement de l’AVS jusqu’en 2024-2025».

Le conseiller aux États fribourgeois Christian Levrat défend un «compromis» qui permettrait «l’assainissement de l’AVS jusqu’en 2024-2025». Image: RAPHAËL MOSER

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La bombe politique a explosé la semaine dernière. Une commission des États, tous partis confondus, accepte à l’unanimité un grand marchandage. C’est oui à la réforme fiscale des entreprises, mais elle sera accompagnée d’un versement de 2 milliards à l’AVS. Le «cadeau» sera payé par une hausse des cotisations salariales, par la TVA et par un coup de pouce de la Confédération. Les États examineront le projet le 7 juin. Un des artisans du «deal» est le sénateur et président du PS, Christian Levrat.

L’homme qui avait coulé en référendum la précédente réforme des entreprises. La presse alémanique y voit déjà les prémices d’un «gouvernement de l’ombre», plus efficace que le Conseil fédéral.

– Vous faites partie d’un gouvernement de l’ombre?
– Non. Je fais, avec quelques autres, le boulot pour lequel j’ai été élu: trouver des solutions majoritaires sur les grands dossiers. C’est l’essence même de la politique. La discussion de lier la réforme fiscale à l’AVS a commencé il y a quatre mois. Elle a connu un coup d’accélérateur avec les mauvais chiffres de l’AVS, qui enregistrent un déficit de fonctionnement de 1 milliard. Bien plus que prévu.

– Le contribuable dans les cantons devra-t-il passer à la caisse pour cette réforme?
– Cela dépendra de ce que décide chaque canton. Au niveau fédéral, nous avons une marge de manœuvre d’environ 2 milliards d’excédents par année. La majorité de droite veut les utiliser pour la réforme de la fiscalité des couples les plus aisés, pour la suppression du droit de timbre, l’achat de nouveaux avions de combat et la garantie aux JO. De ces quatre projets, aucun ne me semble aussi important que l’assainissement de l’AVS. Notre compromis permet un assainissement jusqu’en 2024-2025. Il éloigne la perspective d’augmenter l’âge de la retraite des femmes.

– Pourquoi les employés devraient payer 600 millions pour assainir l’AVS alors qu’on baisse les impôts des entreprises? Ce n’est pas social.
– Il faut bien comprendre le mécanisme de financement de l’AVS. Qui paie et qui profite? Aujourd’hui vous avez 93% des personnes qui reçoivent plus de l’AVS que ce qu’ils paient. Le système est en fait financé par les 7% des actifs les plus riches, car les cotisations ne sont pas limitées, alors que les prestations le sont. C’est une extraordinaire machine de redistribution. Les 600 millions dont vous parlez sont essentiellement financés par les 7% des employés les plus riches.

– Et pour la classe moyenne?
– Elle touchera plus d’AVS qu’elle n’a cotisé. La limite où l’on verse plus qu’on ne touche se situe à un salaire constant de 130'000 francs brut pendant toute sa vie professionnelle. Un revenu que nous ne toucherons pas, ni vous ni moi. Cela fait quarante ans que les cotisations AVS n’ont pas été modifiées et que l’on se bat pour les augmenter. C’est donc une percée historique. Il n’y a pas plus social que cela.

– Pourquoi les actifs doivent assainir l’AVS et pas les rentiers?
– Les rentiers ne sont pas des privilégiés. Il y en a beaucoup parmi eux qui n’ont pas de 2e pilier. Ils ont aussi dû payer l’augmentation de la TVA. Celle-ci, selon les plans du Conseil fédéral, pourrait subir une nouvelle hausse. Voilà pourquoi il ne me paraît pas injuste d’augmenter les cotisations salariales, qui n’ont pas été touchées depuis 1975.

– Certains à droite veulent inclure dans le deal l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans?
– C’est de la pure provocation. Si la hausse de l’âge de la retraite des femmes est votée par le parlement, nous lancerons un référendum.

– Cela signifie que l’UDC est déjà hors jeu, puisqu’elle a exigé que le compromis englobe la retraite des femmes à 65 ans.
– C’est tactique. On voit que certains UDC aux États ont accepté le compromis, que l’USAM grommelle mais finira par dire oui. Il y a d’un côté des gens qui trouvent des solutions constructives et, je l’admets, originales. Et il y a l’UDC. Si le premier parti veut faire de l’opposition stérile, libre à lui.

– La gauche dure à Genève parle d’un mauvais deal. Vous acceptez des baisses d’impôts pérennes alors que les versements à l’AVS seront limités en fonction des pertes fiscales.
– Non, le versement à l’AVS sera pérenne aussi. Le chiffre de 2 milliards de pertes fiscales a servi à fixer le montant qui sera versé année après année au fonds AVS. On les finance par une augmentation de la part de la Confédération (de 19,5 à 20,2%), on verse l’entier du 1% de TVA et on a encore les cotisations de 0,3% sur les salaires. Ces trois prélèvements sont de plus dynamiques. Ce qui signifie que si l’économie va bien, ils rapporteront plus de 2 milliards.

– Et si un référendum est quand même lancé?
– À la place de l’extrême gauche, je me poserais des questions. On a une solution qui empêche l’élévation de l’âge de la retraite des femmes et qui assainit l’AVS en lui versant 2 milliards supplémentaires. En s’y opposant, l’extrême gauche ferait peu de cas des intérêts des milieux populaires. Sur la fiscalité, l’analyse doit être faite canton par canton, et le combat doit y être conduit à chaque fois que c’est nécessaire. Les taux d’impôts sur le revenu, l’imposition des dividendes et celle du bénéfice des entreprises relèvent exclusivement du niveau cantonal.

– Le peuple a dit non à la réforme fiscale et à celle des retraites. Vous voulez lui faire avaler la pilule en mélangeant arbitrairement les deux. Ce n’est pas très démocratique.
– L’unité de la matière s’applique pour des initiatives populaires et non pour des lois fédérales. On a déjà pratiqué le mélange des genres pour la péréquation financière intercantonale. Sur le fond, on a deux dossiers majeurs qui sont bloqués. Si l’on trouve une solution pour les débloquer, je ne vois pas le problème. On fait avancer le pays et on sauve une législature que la droite a complètement plantée.

– La percée sur l’AVS dans la réforme fiscale a quelle conséquence pour la réforme des retraites?
– La droite va tenter de faire croire que rien ne change, que la réforme doit suivre son cours. Mais elle vient de perdre son principal argument: l’urgence financière à assainir l’AVS. Elle comptait dessus pour corriger à la baisse les prestations. Cela vient de s’écrouler en tout cas jusqu’en 2025. Pour le PS, la question de l’élévation de l’âge de la retraite des femmes est liquidée. Rendez-vous compte, cette élévation aurait rapporté 1,3 milliard au fonds AVS. Avec notre compromis, ce sont 2 milliards qui ont été trouvés.

Créé: 26.05.2018, 13h45

Pourquoi Zurich, et pas Genève et Vaud

– Vous acceptez le principe du NID (notional interest deduction), soit la déduction d’intérêts fictifs. Lors de la campagne sur RIE III, le PS parlait de vol sur ce point…
– Non, on exclut le principe… à l’exception du canton de Zurich. Pourquoi? Parce que Zurich reste avec un taux d’imposition assez élevé, entre 18 et 19%. Soit 5 points plus haut que les cantons de Genève ou de Vaud. Zurich estime que son taux d’imposition est uniquement tenable si elle peut intervenir de manière très ciblée sur certaines entreprises qui s’occupent de financement de holdings de grands groupes internationaux. C’est donc une pesée des intérêts. Je trouve souhaitable que le principal moteur économique de la Suisse affiche un taux d’imposition supérieur à 18%.

– Vaud était très demandeur du NID, aussi…
– Pour moi, c’est exclu. Vous ne pouvez pas avoir un taux d’impôt très bas et ajouter des instruments spécifiques pour
les entreprises. On a eu une discussion orageuse sur ce point en commission. Quand Zoug vient nous dire qu’il veut le NID, c’est une plaisanterie. Le taux d’imposition minimum pour obtenir le NID sera donc fixé à 18,1%. Voilà pourquoi seul Zurich pourra y recourir.

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