«Les plus fragiles ont été visés par ces mesures»

Internements administratifsUne commission d’experts est en train de faire la lumière sur les internements administratifs en Suisse. Lorraine Odier, docteure en sciences sociales, a pris part aux recherches.

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En Suisse, 60 000 personnes au bas mot ont été privées de liberté par les autorités de 1930 à 1981 sans avoir commis de délit. Pauvres, mères célibataires, alcooliques, réfugiés, homosexuels, mendiants: des pans entiers de la société étaient visés par ces internements dits administratifs. Depuis 2015, une Commission indépendante d’experts (CIE) documente cette période de l’histoire suisse restée longtemps taboue. Ses trois derniers livres sortent aujourd’hui, avant la publication de recommandations politiques en septembre. Docteure en sciences sociales, Lorraine Odier a pris part aux travaux de la commission. Elle a notamment analysé les lettres d’internés administratifs retrouvées dans leurs dossiers.

Que disent les lettres d’internés administratifs que vous avez analysées?
À nos yeux, c’était un choix important d’aborder la question à partir des lettres. Elles donnent accès à une tout autre lecture des événements. Nous ne sommes plus face à des documents produits par les institutions ou par ceux qui justifiaient ces mesures d’internement administratif. Ces lettres permettent de saisir le point de vue des personnes internées, notamment leur vécu et leur compréhension des événements.

Avez-vous relevé des points communs entre toutes les lettres?
Il y a autant de points communs que de diversité. À ce jour, ce n’est que dans une toute petite minorité des dossiers de personnes internées administrativement que l’on a retrouvé des lettres. Par exemple, à la prison de Bellechasse (FR), sur environ 6000 dossiers, nous en avons découvert dans 180. Mais le doute et l’incompréhension face à l’internement sont très récurrents dans ces écrits: pourquoi suis-je interné? Pour combien de temps? Qui a pris la décision? Comment puis-je sortir? Beaucoup expriment aussi un sentiment d’injustice vis-à-vis des proches qui ont pu les dénoncer ou vis-à-vis des personnes qui ont pris les décisions. Certaines sont aussi très informées et dénoncent des irrégularités de procédures, voire des lois qu’elles jugent non constitutionnelles.

Votre travail souligne aussi le côté genré de l’internement administratif. Quelles différences y avait-il entre hommes et femmes?
Des collègues ont pu constater que toutes les personnes internées qui ont accordé des entretiens à la CIE avaient subi des violences physiques ou sexuelles durant leur enfance ou leur adolescence. Sur ce point, il y a peu de différences entre les femmes ou les hommes, même si les femmes sont davantage touchées par la violence sexuelle. L’aspect genré s’exprime de plusieurs autres manières. Dans les lettres, il ressort dans la mesure où on se rend bien compte que les conditions d’internement auxquelles les personnes étaient soumises n’étaient pas les mêmes pour les hommes ou les femmes. Un des éléments qui a retenu notre attention, c’est la censure du courrier des personnes concernées. Les lettres des femmes, et celles des mineurs également, étaient beaucoup plus surveillées et retenues que celles des hommes. Ce qui reflète un contrôle plus serré de la vie affective et relationnelle des femmes ainsi que les motifs d’internement souvent liés, pour les femmes, à leur sexualité.

Dans quelle mesure ces internements administratifs ont marqué la vie des personnes concernées?
À partir des lettres analysées lors de l’internement, on remarque évidemment une rupture sociale due à l’isolement. La santé tant physique que psychique est fortement affectée aussi par les dures conditions de vie durant l’internement. On note même dans certains dossiers une détérioration au fil des lettres: l’écriture se transforme et devient moins lisible. Il y a aussi le stigmate. Le fait d’être visé par une mesure d’internement était très mal vu. Les personnes concernées étaient associées à des délinquants et assignées à l’opprobre.

Un impact financier aussi?
Absolument. Certains jeunes ont dû interrompre leur formation à cause d’un internement. Des adultes pouvaient être criblés de dettes à leur sortie. Non seulement parce que leurs proches, souffrant du manque à gagner dû à l’internement, n’avaient pas pu payer des charges courantes. Mais ils avaient aussi parfois des dettes à combler vis-à-vis des Communes qui avaient payé la pension durant leur internement. Certains descendants d’internés portent aussi les stigmates. Notamment les enfants des personnes concernées qui ont été placés.

De votre point de vue, que change la reconnaissance, pour les personnes concernées et pour la Suisse?
Cette question nous a traversé l’esprit tout au long de nos recherches. Les personnes concernées ont souffert en raison de lois qui posaient déjà problème à l’époque en regard de la Constitution suisse. Il est absolument nécessaire, d’un point de vue des autorités, de faire un acte important de reconnaissance vis-à-vis de ces personnes. En l’occurrence, elles ont choisi une contribution de solidarité et un travail historique. Il y aurait sans doute d’autres choses à faire dans l’optique d’une réparation. Par rapport à l’image de la Suisse, cette histoire nous montre aussi que la paix sociale et du travail a été acquise au prix d’énormes souffrances humaines. Ce sont finalement les plus fragiles qui ont été ciblés par ces mesures. Il est important que la Suisse s’interroge sur son rapport à la fragilité humaine, et aux mécanismes de marginalisation qu’elle produit encore aujourd’hui d’ailleurs.

Créé: 30.06.2019, 17h56

Lorraine Odier, docteure en sciences sociales, associée aux travaux de la CIE.

Une réparation pour la deuxième génération?

Le débat sur la reconnaissance des victimes d’internements administratifs et de placements extrafamiliaux n’est pas clos à Berne. Sous la pression d’une initiative populaire, le parlement fédéral a accepté en 2014 d’ouvrir la voie à un large travail de mémoire et de créer un fonds de solidarité de 300 millions de francs pour les victimes directes. Mais au terme du délai fixé à fin mars 2018, seules 9000 personnes ont déposé une requête, alors que les autorités estiment entre 12 000 et 15 000 le nombre de survivants qui pourraient y prétendre. La faute au délai, trop bref pour permettre aux personnes concernées de faire valoir leurs droits, dénoncent des associations de victimes rejointes par des élus. Le conseiller aux États Raphaël Comte (PLR/NE) vient ainsi de déposer une initiative parlementaire visant à modifier la loi et prolonger le délai de dépôt des requêtes. Comme le relevait «Le Matin Dimanche», le Conseil fédéral est aussi interpellé par la conseillère nationale Ursula Schneider Schüttel (PS/FR) à propos de la deuxième génération de victimes, les enfants d’enfants placés ou d’internés administratifs. La socialiste relève que le fonds de solidarité ne sera pas utilisé dans sa totalité, si l’on s’en tient aux demandes déposées jusqu’au délai. Elle souligne aussi les conséquences reconnues des mesures de coercition sur la deuxième génération. Ursula Schneider Schüttel interroge ainsi le Conseil fédéral sur les possibilités de reconnaissance et de soutien pour ces enfants de victimes. L.Bt.

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