Une flotte controversée de vélib sauvages cible la Suisse

MobilitéAprès une entrée fracassante à Zurich, la start-up de Singapour Obike vise la Suisse romande.

Trois cents vélos jaunes et gris – puis 600 de plus – ont envahi en une nuit les rues de la ville de Zurich. Face aux critiques, la start-up Obike a dû réduire la voilure.

Trois cents vélos jaunes et gris – puis 600 de plus – ont envahi en une nuit les rues de la ville de Zurich. Face aux critiques, la start-up Obike a dû réduire la voilure. Image: Keystone

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Les Zurichois se sont réveillés un matin de juillet dernier et ont découvert leur ville un peu changée, légèrement plus colorée. En une nuit, la société Obike avait déployé 300 vélos jaunes et gris aux alentours de la gare. Basée à Singapour, la start-up inaugurait de manière spectaculaire son service de location en libre-service. Ce déferlement inattendu a mis les autorités dans l’embarras et déclenché un débat remuant qui ne semble pas près de s’essouffler. La start-up asiatique ambitionne de faire rouler ses cycles dans toutes les grandes villes du pays, Genève et Lausanne comprises. Deux firmes chinoises ont aussi annoncé leurs intentions de conquérir les rues de Suisse.

Une app' qui chamboule tout

Obike propose une application qui permet d’enfourcher un vélo pour 1 fr. 50 la demi-heure. Contrairement aux vélib publics de Lausanne ou de Paris, ces cycles ne doivent pas être ramenés à une station fixe. C’est le système free floating, plébiscité par les nouveaux acteurs d’un secteur en plein boom mondial. Le mouvement vient de Chine où, en un an, une vingtaine de nouvelles start-up sont nées, précipitant la mutation du secteur du vélo partagé. Valorisé à plus de 1 milliard de dollars, le leader s’appelle Ofo et revendique 20 millions d’utilisateurs, surtout dans l’Empire du Milieu. Obike est, elle, déjà présente à Taïwan, en Angleterre, en Allemagne ou aux Pays-Bas.

Si ce nouveau modèle fait grincer des dents, c’est surtout qu’au terme de leur trajet, des utilisateurs sont tentés de laisser l’engin où bon leur semble, sans égard pour les riverains et les piétons. La tendance ne s’est pas démentie à Zurich. Cinq jours après le lancement du service, la Ville a dû ramasser 150 vélos jaunes et gris encombrant la voie publique. Des Obike ont même été repêchés au fond de la rivière, d’autres retrouvés à Saint-Gall. Les plaintes de citoyens agacés se sont amassées sur le bureau du Département des transports. Le mécontentement a pris de l’ampleur alors que la firme continuait son expansion à la hussarde. Uster a même confisqué une vingtaine de deux-roues déposés sans son autorisation dans la commune.

Zurich a fini par poser des conditions. Elle tolérera la présence des cycles si Obike s’engage à ne pas saturer les parcs à vélos (pas plus de 10% de l’espace). La start-up a aussi dû réduire sa flotte à 500 unités; elle a recruté deux personnes pour partir à la recherche d’engins mal parqués. Enfin, ceux qui gênent le passage seront emportés et rendus contre une amende de 50 fr.

Accueil tiède à Lausanne et à Genève

Cette première expérience zurichoise pousse la firme de Singapour à davantage de prudence dans ses projets d’expansion alors que son activité et son utilisation de l’espace public semblent tomber dans une zone grise. Elle a notamment pris contact avec les autorités de Lucerne, qui ont annoncé qu’une autorisation préalable serait nécessaire, après avoir d’abord affirmé le contraire. Les discussions sont en cours pour dessiner le cadre auquel devra se conformer l’entreprise.

En Suisse romande, l’accueil est tiède. «Le concept paraît excellent, mais il y a aussi un risque de gabegie. Or nous n’avons pour l’instant pas reçu la garantie que ces vélos n’envahiront pas l’espace public», rapporte Stéphane Bolognini, délégué vélo de Lausanne, selon lequel une deuxième start-up du genre est intéressée à s’implanter dans la capitale vaudoise. Une autre inquiétude réside dans le fait que, dans une ville pentue comme Lausanne, ces engins finiront tous par se retrouver au bord du lac car dépourvus de moteur électrique. Le partenaire officiel des autorités, Publibike, comptera dès novembre 180 e-bikes dans le réseau de vélib publics Lausanne-Morges. La Municipalité exigera-t-elle et accordera-t-elle une autorisation à Obike? «Nous n’en sommes pas encore à ce stade de la réflexion.»

Au Canton de Genève, on est catégorique: l’accord des municipalités est impératif pour mettre en œuvre un système de vélib sur l’espace public. Pas sûr que la Cité de Calvin et d’autres communes donnent le feu vert à la firme de Singapour et à d’autres start-up sur ses traces. La Ville soutient en effet le projet lancé par l’Exécutif cantonal, qui ne souhaite qu’un seul service de vélib dans ses rues, le sien. Reste que celui-ci peine depuis plusieurs années à se concrétiser. Basé sur le modèle de stations fixes, il est au point mort en raison d’une procédure juridique initiée par un concurrent privé. L’affaire est devant le Tribunal fédéral.

Comme un cheveu sur la soupe

En ville de Zurich, l’arrivée en masse de vélos partagés fait aussi l’effet d’un cheveu sur la soupe. Quelques jours à peine avant l’arrivée du peloton jaune et gris, la Municipalité se réjouissait d’annoncer le lancement l’an prochain d’un projet avec Publibike, au terme de dix ans de gestation dont deux de bagarre juridique. Le réseau Züri Velo proposera 2250 deux-roues violets répartis sur 150 stations fixes. La Ville s’était déjà fait griller la politesse par La Mobilière et son application Smide, qui propose 200 bicyclettes électriques sans bornes. Le succès est au rendez-vous, affirme une porte-parole. «Nous allons nous développer encore à Zurich et dans d’autres villes.» Dans la ville de Zwingli, des élus remettent désormais en cause l’opportunité d’un vélib public face à l’explosion de l’offre privée, qui pourrait encore prendre de l’ampleur. Outre les deux sociétés chinoises Onebike et Ofo, le danois Donkey Republic cible aussi les bords de la Limmat et d’autres villes – la société est déjà présente avec quelques vélos sur le campus de l’EPFL.

Pro Velo Suisse est partagé face au boom helvétique du free floating. «Tout ce qui peut encourager l’utilisation du vélo est à saluer. Mais il ne faut pas que cela se fasse au détriment de son image», avertit Matthias Aebischer, président de l’association et conseiller national PLR. Il redoute que, comme en Chine, des centaines de deux-roues s’accaparent l’espace public et restent désespérément inutilisés. Il appelle, de concert avec l’association Mobilité piétonne suisse, à l’élaboration de cadres réglementaires clairs pour s’assurer notamment du bon état des vélos. Le débat est lancé.

(TDG)

Créé: 02.09.2017, 13h37

«On n’en verra plus dans deux ans»

Ils font désormais partie du paysage, visibles à tous les coins de rue de la ville de Zurich. Encensés ou honnis, les vélos jaunes et gris de la société Obike polarisent. Nous avons fait le test.

Le service fonctionne de manière assez simple, à condition d’avoir un smartphone et une carte de crédit. Après avoir téléchargé l’application, l’utilisateur s’enregistre puis doit payer un dépôt de garantie de 129 francs avant de pouvoir louer une bicyclette. A l’écran, une carte de géolocalisation permet de repérer le vélo le plus proche et de le réserver (étape qui n’est pas nécessaire). Avec son mobile, on scanne ensuite un code-barres près du guidon, ce qui débloque l’antivol intégré au vélo connecté et enclenche le compteur. Le tarif: 1 fr. 50 la demi-heure. Ne pas oublier, une fois la course terminée, de refermer manuellement le cadenas.

Les avantages sont évidents: les vélos se trouvent partout au centre-ville, le système est intuitif, les tarifs bas, et nul besoin de se soucier de trouver une borne de retour. Mais il ne faut pas s’attendre à enfourcher un engin de compétition. Le vélo roule bien – si l’on ne tombe pas sur un modèle défectueux, comme cela nous est arrivé à une occasion –, mais il faut espérer qu’une montée ne se dresse pas sur le chemin: il n’y a pas de vitesse. Le directeur de Pro Velo Zurich, Dave Durner, a aussi essayé. Il est loin d’être convaincu. «C’est de la camelote. A mon avis, dans deux ans, on n’en verra plus en ville.»

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