Une mort étrange sur un bateau de la CGN tracasse la justice

VaudLa famille d’un serveur décédé sur l’«Italie», il y a six mois, veut faire la lumière sur le drame et met en cause le management.

Le bateau de la CGN «Italie» a connu un drame le 13 octobre 2018.

Le bateau de la CGN «Italie» a connu un drame le 13 octobre 2018. Image: Keystone

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Que s’est-il passé, exactement, le 13 octobre 2018 en fin d’après-midi sur le bateau Italie, de la Compagnie générale de navigation sur le Léman (CGN)? Aurélien A., un serveur vaudois de 21 ans, a été retrouvé mort dans la cuisine du navire, accroupi, des sacs-poubelles noués autour du cou reliés à une rambarde. C’est sa cheffe qui l’a découvert.

Une passagère, ambulancière de profession, était intervenue pour apporter son aide avec une autre cliente. Elle n’oubliera pas ce qu’elle a vécu ce jour-là à 18 h 20. «Arrivée à Montreux, alors que je me trouvais dans la file de clients qui sortaient du bateau, j’ai entendu tout à coup une femme crier de toutes ses forces», raconte-t-elle. La passagère a effectué un massage cardiaque, sans succès.

Autres pistes?

Depuis ce jour, une enquête est dirigée par le Ministère public. Elle s’oriente vers un suicide. Personne n’est prévenu et le procureur a annoncé son intention de prononcer un classement. La famille estime, elle, que la lumière est loin d’être faite sur cette affaire. En particulier deux des trois frères du jeune homme décédé. Anthony et Andres A., choqués, jugent l’enquête «bâclée». D’autres causes pourraient-elles être à l’origine du drame? «La police a dès le début parlé de suicide. Le procureur ne veut pas dévier de cette première impression», affirment-ils.

L’avocat du père, qui s’est constitué partie civile, va demander de nouvelles vérifications. Le jour des obsèques de leur fils et frère, les proches avaient obtenu que des prélèvements supplémentaires soient effectués in extremis sur le corps, notamment sous les ongles. Les analyses de ces échantillons n’ont jamais eu lieu, même si la famille est prête à en supporter le coût. L’autre point soulevé est celui de la position du corps lorsqu’il a été retrouvé: des témoignages divergent à ce sujet.

«La police a dès le début parlé de suicide. Le procureur ne veut pas dévier de cette première impression»

Interrogé déjà à la fin de l’an dernier, le procureur Gabriel Moret nie s’être engagé sur une voie toute tracée, en relevant notamment qu’il avait ordonné une première autopsie et des analyses toxicologiques: «Le Parquet n’exclut aucune piste (c’est d’ailleurs aussi pour cette raison qu’une autopsie a été demandée), même si la thèse du suicide, sur la base des éléments recueillis en l’état, est celle qui est privilégiée pour l’instant.» Dans un récent courrier à la famille, il affirme avoir refusé les nouvelles analyses car il ne les juge «pas pertinentes».

Dans le contexte de cette affaire tendue, la famille met aussi en cause l’encadrement du personnel appliqué par les sociétés en action sur le bateau Italie: la CGN, Eldora Traiteur SA, qui assure la restauration à bord, et Hotelis SA, une agence de placement qui était formellement l’employeur du serveur décédé.

La cheffe du jeune homme retrouvé mort, de neuf ans son aînée, entretenait une relation avec lui. Amitié? Amour? Il est avéré que les deux projetaient un voyage en Thaïlande en novembre et envisageaient d’ouvrir un commerce ensemble. Mais l’incertitude qui marquait cette relation était source de tensions et de disputes sur le lieu de travail, décrites par plusieurs témoins comme problématiques.

Certains trouvaient cela anormal. «La situation était malsaine et tendue», affirme un témoin, chef de cuisine, qui parle d’une «espèce d’asymétrie dans leur relation». En septembre, la tension avait abouti à un gros clash sur le bateau. Le serveur avait cassé des verres et des assiettes. «Je leur ai alors dit que j’avais l’intention d’informer la direction de leur comportement», déclare le témoin. On ignore s’il y a eu une suite.

Lacunes d’encadrement

Divers éléments mettent en évidence des lacunes d’encadrement sur le bateau. Une vidéo montre la cheffe en soutien-gorge devant plusieurs de ses collaborateurs dans la cuisine du navire. Autre exemple: le jour de sa mort, le serveur est descendu du bateau vers 14 h 30 à Montreux, après de fortes disputes avec le cuisinier et sa cheffe. Le capitaine était au courant autant des clashs que du débarquement. Le serveur est remonté deux heures plus tard lors d’un autre passage au débarcadère de la ville de la Riviera. Selon certains, il aurait bu une bouteille de whisky lors de cette escale. L’analyse toxicologique a montré que son alcoolémie était de 0,58 g par litre de sang, soit un peu plus que la limite imposée pour la conduite sur la route, par exemple. Dans ces circonstances, un meilleur cadre n’aurait-il pas dû s’imposer?

À ces questions portant sur le management, la CGN répond qu’elle ne souhaite pas s’exprimer en raison de l’enquête en cours. Le groupe Eldora se place sur la même ligne: «La Direction générale du Groupe Eldora ne souhaite pas commenter le tragique incident survenu le 13 octobre 2018 à bord du bateau Italie, bateau dont le service de restauration est assuré depuis dix-huit ans par sa filiale Eldora Traiteur SA. Une enquête est en cours et déterminera les raisons qui ont amené un collaborateur temporaire de la société Hotelis SA à mettre fin à ses jours.»

Face à ses interrogations restées sans réponse, la famille songe à engager une action devant la justice civile.

Créé: 01.07.2019, 07h12

Aurélien A., le serveur mort à bord du bateau. (Image: DR)

Courriel envoyé à l’employé décédé

Pour la famille atterrée du serveur mort le 13 octobre sur le bateau de la CGN Italie, l’affaire a pris un tour encore plus glauque le 24 mai dernier. Hotelis, agence de placement spécialiste des métiers de la restauration et de l’hôtellerie, employeur du jeune homme décédé, a envoyé un courriel à son ancien serveur six mois après le drame: «Je vous contacte car, en faisant le calcul de vos heures depuis l’an dernier et au début de cette année 2019, vous avez cumulé assez d’heures pour avoir droit à des formations gratuites.» L’auteur du mail invitait le jeune homme mort à l’âge de 21 ans à prendre contact pour obtenir des informations. Alors qu’une enquête est en cours et que le contexte est tendu, cet envoi ne pouvait tomber plus mal. Hotelis s’explique: «Une action de formation dispensée par nos soins est en préparation. Afin que l’ensemble des collaborateurs puissent en profiter, une liste d’adresses mail a été générée automatiquement pour communiquer notre intention. Dans ce contexte, celle de l’employé décédé n’a pas été ôtée. Étant donné le contexte, nous vous confirmons que nous en sommes sincèrement désolés», déclare Lionel Fontaine, directeur. Quant au drame lui-même, la société ne fait pas de commentaire, tout comme la CGN et Eldora.

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