«J’ai été témoin de la violence qu’elle subissait»

Canton de VaudLa police et le SPJ étaient déjà intervenus au sein du foyer de Carole, pour des faits de violence conjugale. Son compagnon a fini par la tuer. Aurait-on pu éviter cette tragédie?

Fanny Rosconi, ici devant le domicile de son amie Carole, estime que les autorités sont aussi responsables de l’homicide de la jeune femme.

Fanny Rosconi, ici devant le domicile de son amie Carole, estime que les autorités sont aussi responsables de l’homicide de la jeune femme. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Plusieurs voisins de Carole, une Yverdonnoise de 31 ans retrouvée morte vendredi dernier, l’affirment: ils ont appelé la police à de nombreuses reprises pour signaler que la jeune femme subissait les coups de son compagnon. «Ici, au chemin de Sous-Bois, tout le monde savait que Carole vivait un calvaire, confie une de ses voisines, en tentant tant bien que mal de retenir ses sanglots. Elle venait parfois se réfugier chez nous, le visage meurtri par les poings de son conjoint. On a alerté les autorités, et pas qu’une fois!» La Police Nord vaudois confirme être intervenue au sein du domicile de la victime par le passé, mais ne donne «pas d’informations sur les circonstances de ces interventions, une enquête étant en cours».

P. N., un Suisse âgé de 28 ans, partageait la vie de la mère de trois enfants en bas âge, de deux précédents lits, depuis deux ans environ. L’homme, décrit comme un «toxicomane notoire» par des proches de la victime, s’est rendu au poste de police vendredi dernier, vers 9 h. Il a probablement tué Carole la nuit précédente, bien que des voisins assurent avoir déjà entendu des «bruits violents» dans la nuit de lundi à mardi.

Détresse dénoncée

Fanny Rosconi, une amie de la victime qui a rapporté à une institution sociale locale l’enfer que traversait la victime il y a «plus ou moins un an et demi», a été d’accord de livrer son témoignage, après avoir été entendue par les forces de l’ordre en qualité de témoin sur délégation du Ministère public: «Carole était une fille au tempérament de feu. Elle était une mère aimante qui a malheureusement toujours été mal entourée. J’ai été témoin de la violence qu’elle subissait en juillet 2017. C’est à ce moment que j’ai vu pour la première fois P. N.»

Aujourd’hui, Fanny Rosconi, dont la rencontre avec Carole remonte à une quinzaine d’années, ne veut pas «trop rentrer dans les détails à cause de la procédure en cours». Elle raconte toutefois avoir constaté, lors d’un rendez-vous, que la victime avait le visage tuméfié. «Je l’ai découverte avec un œil au beurre noir et des traces de coups sur les bras.»

Choquée, la jeune femme, elle aussi âgée aujourd’hui de 31 ans, décide de signaler la situation à une de ses connaissances active dans le milieu socio-éducatif. «Je ne l’ai pas fait à visage découvert en m’adressant directement au Service de protection de la jeunesse (SPJ) car je ne voulais pas que Carole pense que j’agissais contre elle. Elle était une victime, mais son dernier fils, qui était le seul de ses enfants à vivre sous son toit, était lui aussi en danger.» Joint par téléphone, le professionnel alors sollicité par Fanny Rosconi confirme ses propos, mais souhaite rester anonyme: «Après avoir entendu ce témoignage, j’ai téléphoné au SPJ. La personne qui m’a répondu, que je connais d’ailleurs très bien, m’a dit de ne pas m’inquiéter pour l’enfant car un dossier était déjà ouvert. Comme les services adéquats étaient sur l’affaire, j’ai estimé que tout était fait pour protéger Carole et son fils.»

Fanny Rosconi est loin de partager cet avis. Si elle ne peut pas «s’empêcher de se sentir coupable», se reprochant sans cesse depuis le jour du drame de ne pas «avoir suffisamment fait», elle estime, les yeux embués de larmes, que les autorités sont elles aussi responsables de cet homicide: «Le fils de Carole a même été placé dans un foyer avant de finalement revenir à son domicile. Je ne comprends pas cette décision.» Frédéric Vuissoz, directeur ad interim du SPJ, ne s’exprimera pas sur les mesures entreprises par son service. «Il y avait des soupçons de violences conjugales, mais les faits n’ont jamais pu être constatés, explique-t-il toutefois. L’enfant était suivi par le SPJ et il n’y a jamais eu de violences observées contre lui.» Et d’ajouter: «La situation semblait même évoluer dans le bon sens.»

Deux avocats, trois avis

Les autorités compétentes ont-elles failli à leur mission? Comme l’exige la loi suisse depuis 2004, les violences conjugales doivent être poursuivies d’office et sans dépôt de plainte pénale de la victime. Mais pour un travailleur social qui connaît bien l’affaire, tout n’est pas aussi simple. «P. N. passait plusieurs nuits par semaine chez Carole, mais ils n’habitaient pas officiellement ensemble. Et il faut être en ménage pour que les violences conjugales soient poursuivies d’office. Dans le cas qui nous intéresse, il aurait fallu qu’elle dépose une plainte. Mais Carole était complètement sous l’emprise de celui qu’elle aimait. Elle répétait «qu’il l’aimait et qu’il l’aidait» et niait tout geste violent. Pour elle, ce n’était pas nos affaires. C’était une situation horrible: nous étions totalement impuissants.»

Toute cela repose donc sur un point de droit précis: le couple était-il légalement en ménage commun, ce qui aurait entraîné des poursuites d’office, selon la gravité des faits constatés? Christophe Dubrit, chef de service des centres d’aide aux victimes LAVI dans le canton de Vaud, nuance l’appréciation de la loi du travailleur social. «Je ne connais pas ce cas précis, mais on peut cependant parler de vie commune s’il s’avère qu’un auteur est, de fait, domicilié chez une victime. En fonction du rapport de police, il appartient au Ministère public de statuer.»

De son côté, François Danthe, procureur général adjoint au Ministère public central, nous assure dans un courriel que P. N. «n’a jamais fait l’objet d’une instruction pénale dans le canton de Vaud pour des faits de violence conjugale; et sa victime n’a jamais déposé de plainte à son encontre pour de tels faits.» Il ajoute qu’«aucune des interventions de police n’a mis en évidence des actes impliquant l’ouverture d’office d’une procédure pénale, étant au demeurant précisé que les personnes concernées ne faisaient – alors – pas ménage commun. Aucune mesure n’a été prise à l’initiative du Ministère public; ce dernier n’avait, à teneur de ce qui précède, pas à le faire.»

Pourtant, un arrêt du Tribunal fédéral daté du 25 mai 2016 explique que la définition légale d’une relation de concubinage n’est pas seulement déterminée par l’adresse du couple. «La relation de concubinage doit être comprise comme une communauté de vie d’une certaine durée, voire durable, entre deux personnes […], qui présente une composante tant spirituelle que corporelle et économique, et qui est parfois désignée comme une communauté de toit, de table et de lit.» Différents éléments cités semblent s’appliquer au couple de Carole et P. N.

Dès lors, qui croire? Irène Schmidlin, juriste au Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes du canton de Vaud, rappelle que, «sans avoir les détails de l’affaire, on peut dire de manière générale que s’il y a deux adresses différentes pour les deux personnes d’un même couple et que la situation n’est pas claire, il appartient au Ministère public de pondérer les différents éléments qu’il a en sa possession.»

Créé: 23.11.2018, 07h36

P. N. était en couple avec Carole depuis plus ou moins deux ans, selon nos informations. Il s’est rendu de lui-même au poste de police vendredi dernier.

«Il était très speed et un peu parano»

Il n’est pas simple de trouver des informations sur P. N., qui s’est rendu de lui-même à la police vendredi dernier après avoir tué son amie. Son profil sur les réseaux sociaux est verrouillé et presque la totalité de ses proches refusent de s’exprimer sur l’affaire.

Presque. Un jeune homme qui l’a côtoyé à de multiples reprises a été d’accord de le décrire à «24 heures».
«Je partageais un local avec des potes où nous jouions aux jeux vidéo, explique notre source. On croisait régulièrement P. N. dans les couloirs car il venait rendre visite à des personnes qui étaient dans le même bâtiment que nous.» Rapidement, P. N. a commencé se rapprocher du groupe de jeunes. «On ne l’a jamais vu se droguer, mais ça se voyait qu’il avait des problèmes. Il était toujours très speed et il avait un peu des délires paranoïaques… Il essayait de lire dans les pensées des gens car, selon lui, tout le monde lui mentait constamment. Il semblait toujours soucieux.»
Pourquoi donc continuer de le fréquenter? «Il avait aussi des bons côtés… Il était souriant et semblait gentil. Je ne l’ai jamais vu piquer une colère, même si j’avais le sentiment au fond de moi qu’il valait mieux éviter de le contrarier.»

Ce sont surtout les «histoires drôles» de P. N. qui plaisaient au petit groupe de geeks. «Il nous racontait un tas de trucs: qu’il allait en Espagne voir des prostituées, qu’il ramenait de ce pays de l’argent et que s’il arrivait à vendre sa maison, il en aurait bientôt en quantité. On est sûrs que c’étaient des conneries, mais ça nous faisait rire.»

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