Genève et Vaud ne sont pas chauds pour accueillir Carlos

Justice Des spécialistes jugent que la thérapie du délinquant pourrait mieux réussir en Suisse romande. Réactions.

Brian K. alias «Carlos» se trouve en détention à Pöschwies dans le canton de Zurich.

Brian K. alias «Carlos» se trouve en détention à Pöschwies dans le canton de Zurich. Image: Keystone

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Ce pourrait être un nouveau départ. «Carlos», le détenu le plus connu de Suisse comme il est souvent appelé, doit-il quitter sa cellule de haute sécurité zurichoise pour la Suisse romande? Des deux côtés de la Sarine, des spécialistes du droit soutiennent l’idée d’un transfert du multirécidiviste afin de lui donner une chance de retrouver un jour l’air libre. Mercredi, Brian K., alias «Carlos», était condamné à 4 ans et 9 mois de prison pour avoir tabassé un gardien de prison, agressé des codétenus et saccagé du mobilier pénitentiaire, notamment. Le Tribunal de Dielsdorf (ZH) a commué la peine en mesure thérapeutique institutionnelle. Le délinquant de 24 ans ne pourra être remis en liberté que lorsqu’il ne représentera plus un danger pour la société.

Aux yeux de Daniel Jositsch, professeur de droit pénal et conseiller aux États (PS/ZH), la notoriété de Brian K. et ses relations conflictuelles avec les autorités zurichoises font obstacle aux chances de succès de sa thérapie. Il propose dans les médias alémaniques de l’envoyer dans une autre partie du pays où il ne jouit pas du «statut de vedette» et où il pourrait partir sur de nouvelles bases. «Il sera difficile de donner une nouvelle direction à son cas dans le cadre actuel», complète le Zurichois, contacté. Pense-t-il vraiment que l’affaire Carlos n’a pas fait parler en Suisse romande? Brian K. y est sans doute moins connu, estime-t-il. «De toute manière, la situation sera meilleure qu’à Zurich.»

L’avantage du français

Si la Suisse romande semble être une solution adéquate, c’est aussi pour de raisons linguistiques. Né dans la région parisienne, Brian K. parle allemand et français. Professeur de criminologie à l’Université de Neuchâtel, André Kuhn juge l’idée «tout à fait sensée». «Nous avons affaire à une personne remontée contre les autorités et qui n’aime manifestement pas ses gardiens. Le déplacer dans un nouveau lieu pourrait l’apaiser, lui permettre de se sentir écouté et finalement de se plier à une thérapie. Il faut au moins essayer. Ne rien tenter ne mène qu’à une dynamique de l’échec absolu.»

Un déplacement est-il envisagé? Le Canton de Zurich ne s’exprime pas sur une procédure en cours. L’avocat de Brian K., Thomas Häusermann, a annoncé à la «NZZ» son intention de faire recours. Il juge qu’une mesure thérapeutique sera inefficace vu le parcours de son client. À 15 ans, ce dernier avait été pendant deux semaines attaché à un lit et mis sous sédatifs sans son accord dans une clinique psychiatrique. La semaine dernière, lors de son procès, un expert a souligné le refus du détenu, diagnostiqué avec un trouble de la personnalité, de se faire traiter. Il a jugé faibles les chances de succès d’une thérapie. Thomas Häusermann n’a pas répondu à nos sollicitations et à la question d’une délocalisation.

En Suisse romande, les réactions sont mesurées face à l’éventualité d’accueillir Brian K. Vaud renvoie au canton voisin. «Il existe un établissement concordataire de prise en charge pour ce type de détenus en Suisse romande», affirme la ministre vaudoise Béatrice Métraux, en désignant Curabilis, à Genève. Son homologue genevois Mauro Poggia se dit «a priori peu enthousiaste». «C’est un détenu sur lequel toute l’attention va être focalisée. Mais nous ne se sommes pas fermés.» L’argument de la notoriété, par contre, ne le convainc pas. «Il n’est peut-être pas aussi connu, mais il le sera très rapidement. Sa réputation va le suivre. Ce qui est décisif, c’est de trouver un établissement adapté qui puisse conduire à de meilleurs résultats.»

Yves Nidegger ne veut pas entendre parler d’un transfert dans une cellule romande. L’UDC genevois, membre de la Commission des affaires juridiques du National, juge que c’est à Zurich d’assumer la responsabilité de son détenu vedette. «Il est probablement moins connu ici, mais sa légende a déjà dépassé la Sarine depuis longtemps», rétorque-t-il à Daniel Jositsch. Et d’ajouter comme contre-argument le retard romand en matière de mesures thérapeutiques.

Brian K. a déjà passé plusieurs années derrière les barreaux de diverses prisons zurichoises. En 2013, il avait entamé une grève de la faim pour protester contre son incarcération. Il avait été placé en prison «pour sa propre sécurité» après que son programme de réinsertion à 29'000 francs par mois avait été interrompu sous la pression médiatique et populaire. Le Tribunal fédéral avait critiqué une suspension arbitraire. En 2017, une enquête administrative avait révélé qu’il avait été traité de manière parfois discriminatoire et humiliante lors de sa détention à Pfäffikon (ZH). Brian K. se trouve actuellement dans la prison de Pöschwies (ZH). C’est là qu’il a passé à tabac un gardien alors qu’il purgeait une peine de 18 mois pour avoir cassé la mâchoire d’une connaissance. En juin dernier, à sa demande, il avait été transféré à Lenzburg, dans le canton d’Argovie, invoquant un traitement injuste dans l’établissement zurichois. Il n’y était resté qu’un mois.


Les transferts comme celui de Claude D. restent rares

Transférer «Carlos» en Suisse romande demanderait de le faire traverser le pays et cela n’est pas une mince affaire. Le canton de Zurich appartient en effet au Concordat sur l’exécution des peines de la Suisse orientale. Il s’agirait donc de le placer dans un canton appartenant au Concordat latin (Suisse romande et Tessin). «Le transfert au sein d’un établissement situé dans un autre concordat peut poser problème, explique Blaise Péquegnot, secrétaire général de la Conférence latine des chefs des départements de justice et police. Les établissements ne sont pas obligés d’accepter un détenu.» C’est l’inverse qui prévaut lorsque le transfert a lieu dans un même concordat. Les établissements doivent accepter le détenu s’ils ont de la place pour l’accueillir et s’il n’y a pas d’impossibilité majeure.

Les conditions d’un refus dans le cas de «Carlos» devraient être remplies, selon Blaise Péquegnot. «Zurich devrait d’abord chercher une prison dans son concordat. Le Canton peut toujours faire une demande ailleurs mais a priori j’imagine assez mal un établissement comme Curabilis, à Genève, accepter un détenu qui ne voudra pas suivre un traitement ou qui aura comme intention de mettre les lieux sens dessus dessous», estime-t-il. Un prisonnier qui ne parle pas la langue peut aussi être refusé car il ne sera pas capable de suivre une thérapie, par exemple. Ce n’est pas le cas de Brian K, alias «Carlos», qui parle le français.

Les transferts au sein de cantons appartenant à une même convention sont fréquents pour des questions de places et de spécialités des prisons. Ils sont plus rares entre deux concordats. «Il n’y en a pas beaucoup. Cela concerne généralement des femmes, pour lesquelles peu de lieux sont disponibles, ou des détenus ayant des besoins particuliers. Il y a notamment eu Claude D., qui nécessitait d’aller dans un autre établissement de haute sécurité.» L’assassin de Marie a ainsi été déplacé cet été de la Croisée (VD) au pénitencier de Thorberg (BE).

Les coûts de détention de «Carlos» ont fait polémique par le passé. S’il est transféré, la facture ira au canton de jugement, précise Blaise Péquegnot. Zurich devra donc payer les jours de détention et le déplacement du jeune homme. Par ailleurs, contrairement aux autres, le Concordat latin n’applique pas de majoration aux détenus extérieurs. «Nous considérons que le coût est le même, qu’ils soient autochtones ou non.»

Julien Culet

Créé: 07.11.2019, 21h31

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