Le bodybuilding est gangrené par le trafic de produits dopants

DopageLe nombre de séquestres d’anabolisants à la frontière explosent. Les dealers sont parfois des champions de bodybuilding. Les peines sont inexistantes, alors que les risques pour la santé sont élevés.

Pilules, ampoules et armes à feu: une enquête antidopage dans le canton de Vaud avait conduit à la saisie d’un véritable arsenal (à g.). En bas, la photo d’un des deux bodybuilders vaudois condamnés.

Pilules, ampoules et armes à feu: une enquête antidopage dans le canton de Vaud avait conduit à la saisie d’un véritable arsenal (à g.). En bas, la photo d’un des deux bodybuilders vaudois condamnés. Image: Police cantonale vaudoise

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Les médias le présentaient, il y a plus de dix ans, comme l’homme le plus beau de la planète. Beat*, nouveau champion du monde de bodybuilding, révélait alors les secrets de sa réussite: des jaunes d’œuf, des pommes de terre et des breuvages protéinés. Un régime alimentaire naturel. Rien d’illégal. «Tout le monde pense qu’il faut se doper pour y arriver», dénonçait le culturiste. Alors que lui, se vantait-il, était la «preuve vivante» qu’un athlète pouvait atteindre les sommets sans tricher.

Des années après ce triomphe, la donne a changé. La justice reproche désormais à Beat d’avoir vendu des substances dopantes pour un total de 550'000 francs. En août 2018, il a même été condamné à 6 mois de prison ferme, plus 2 ans avec sursis, dans le canton d’Argovie. Beat a fait recours contre cette décision. Contacté, il n’a pas voulu faire de commentaire.

Beaucoup d’autres sportifs suisses ont connu des problèmes à cause du dopage. Nous avons pu consulter, grâce à la loi sur la transparence, toutes les décisions de justice dans ce genre d’affaire en 2018. L’analyse permet de mieux comprendre le fonctionnement de ces trafics. Première révélation: ces documents montrent que les condamnés ne sont pas que des amateurs; parmi eux, il y a aussi des ex-champions.

On découvre également que les disciplines les plus touchées par ce commerce organisé sont le body-building, le fitness et les sports de combat. Par ailleurs, le choix des substances illicites est large: «Stéroïdes anabolisants, stimulants hormonaux et autres stimulateurs de croissance, stimulants érectiles et coupe-faim», lit-on dans un verdict.

Un bénéfice de 890%

Ces documents dévoilent des cas exemplaires. Comme celui de Beat. Selon le procureur, le sportif était impliqué dans un réseau international ambitieux, la plus grosse affaire de dopage que la Suisse ait connu. Nom de code de l’opération de police qui a mis un terme à tout cela: «Action pump». Le réseau démantelé, selon le parquet, était dirigé par Patrick*, un autre champion helvétique, dans l’athlétisme celui-là.

La filière s’approvisionnait apparemment en Chine et en Suisse. Selon les enquêteurs, c’est Patrick qui apprêtait la marchandise pour la revendre à des intermédiaires, pour un bénéfice moyen de 890%. Jusqu’en 2012, l’homme a mis en circulation des produits dopants d’une valeur de 4,3 millions de francs. Cette affaire est toujours ouverte dans le canton d’Argovie. Patrick et Beat restent présumés innocents.

Il n’y a pas que le bodybuilding; la boxe thaïe est aussi touchée par le dopage. L’ex-champion du monde de la discipline, Paulo Balicha, a été dans le collimateur de la justice bâloise. Le sportif est connu en Suisse alémanique. En 2012, il provoque une bagarre générale dans un centre sportif de Reinach (BL). La police intervient et trouve dans ses affaires personnelles du matériel douteux: ampoules, listes de prix, argent liquide.

Les indices sont sérieux. Par ailleurs, une analyse d’urine du champion révèle la présence de stéroïdes anabolisants. Mais il n’y a aucune preuve d’un éventuel trafic. Les autorités ne peuvent donc rien faire. Elles ont condamné Paulo Balicha pour voies de fait et lésions corporelles graves, mais pas pour dopage.

En Suisse, la seule consommation de produits dopants n’est pas illégale. La loi indique en effet que la production, l’acquisition, l’importation, l’exportation ou la détention à des fins de consommation personnelle ne constituent pas une infraction.

«Comme dans la mafia»

Cette tolérance de la loi pose problème, selon Laurent Contat, procureur dans le canton de Vaud. «Les consommateurs connaissent les règles. Ils ne passent que des petites commandes. Comme cela, s’ils sont pris, ils diront que c’est pour leur consommation personnelle.»

Le magistrat est un spécialiste de ce marché très organisé qui reste imperméable. «Il y règne l’omerta, comme au sein de la mafia. Personne ne dit où il se fournit.» Le procureur cite le contre-exemple de l’Allemagne, où la consommation de stéroïdes anabolisants est illégale depuis 2015. «De gros réseaux ont ainsi pu être démantelés.»

Et en Suisse romande? La police y a enregistré de bons résultats. Dans le canton de Vaud, un ancien champion du monde de bodybuilding (encore un!), Luca*, a plongé dans un trafic d’anabolisants. Les documents de justice indiquent que lui et son père, ancien champion de Suisse, en ont vendu pendant plusieurs années.

Les injections se faisaient dans la salle de sport de Luca, selon les enquêteurs. Son père s’y rendait avec des culturistes de haut niveau, à qui il injectait les substances illicites. Au total, les autorités ont saisi 1600 comprimés, plus de 1000 seringues et 400 ampoules de stéroïdes et d’hormones de croissance.

Le profil du consommateur évolue. Le docteur Walter O. Frey, du centre médical de Swiss Olympic, explique: «Les trafiquants ne se tournent plus seulement vers les sportifs de haut niveau. Ils s’adressent aussi aux amateurs de fitness. Ils se rendent aussi dans les écoles et les universités pour toucher les jeunes.» Ces nouveaux consommateurs privilégient l’esthétique. «L’accent est mis sur l’apparence, le modelage du corps.»

Il y a pire encore. La consommation dans les salles de sport augmente. Les saisies à la douane soulignent ce constat. Pour cela, il faut se référer aux chiffres de la Fondation Antidoping, qui reçoit automatiquement toute saisie de la douane suisse. «Cette année, nous aurons atteint plus de 650 cas déclarés», explique le directeur de la Fondation, Ernst König. En 2015, ce nombre était de 569 seulement...

Détruit de l’intérieur

Cette augmentation représente un danger sérieux pour la santé, insiste le médecin Walter O. Frey. «Les substances dopantes sont censées renforcer le corps. Au lieu de cela, elles le détruisent de l’intérieur.» En plus des maladies mentales, les stéroïdes anabolisants peuvent causer des dommages au foie et des caillots sanguins. Mais c’est surtout le cœur qui est touché (voir encadré).

La vie des sportifs est en danger. Il y a deux mois, le culturiste italien Daniele Pozzi participait à une compétition dans son pays. Le jeune homme de 23 ans, qui fréquentait le Tessin, a remporté quatre médailles d’or. Quelques heures après son triomphe, il a été retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel. Une enquête a été ouverte. Son entraîneur a déjà déclaré que son poulain avait pris des substances «qui pourraient être mauvaises pour le cœur».

*Prénom d’emprunt

Créé: 26.11.2019, 20h32

Crise de foie et dépression

Les stéroïdes anabolisants augmentent la tension artérielle et mettent à rude épreuve le système cardiovasculaire. De plus, ils élèvent le taux de lipides dans le sang et donc le risque de crise cardiaque. Ces mêmes substances peuvent aussi entraîner des lésions hépatiques. La testostérone est la substance la plus couramment utilisée par les sportifs. Les femmes qui en consomment peuvent souffrir de troubles du cycle menstruel. Les hommes, d'impuissance.

La Société allemande d'endocrinologie met également en garde contre les conséquences psychologiques de ces produits dopants. Les consommateurs actifs deviennent agressifs et maniaques. Un arrêt des stéroïdes anabolisants peut aussi provoquer une dépression grave. Il est clair pour l’ensemble des experts interrogés que des conséquences négatives peuvent survenir si ces produits sont consommés sans encadrement clinique adéquat.

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