L’eau potable a sa pasionaria

AgricultureFranziska Herren a fait aboutir une initiative fédérale contre l’usage de pesticides et d’antibiotiques.

Franziska Herren, lors du dépôt des signatures de son initiative, en janvier, à Berne.

Franziska Herren, lors du dépôt des signatures de son initiative, en janvier, à Berne. Image: Keystone

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Les bras croisés dans un blazer bleu, la «terreur des paysans» semble presque gênée. Cette femme réservée à laquelle le Blick a donné un surnom digne d’un film d’horreur, c’est Franziska Herren, 50 ans, mère de famille, prof d’aérobic et auteure de l’initiative populaire fédérale «Pour une eau potable propre et une alimentation saine». Le texte veut priver d’aides directes les exploitations utilisant pesticides et antibiotiques à titre prophylactique. Un projet validé récemment par la Chancellerie qui, s’il était accepté, bouleverserait l’agriculture helvétique (lire encadré).

Le peuple devrait se prononcer dans deux ou trois ans sur la proposition de Franziska Herren, initiante d’une douceur désarmante. Le regard n’en est pas moins déterminé, les idées très claires. «Je ne suis pas la terreur des agriculteurs, dit-elle en esquissant un sourire. Les paysans s’en rendent compte lorsque je leur explique mes motivations.»

Militante redoutée

Elle donne rendez-vous à Soleure, dans un espace de coworking au bord de l’Aar, à quelques kilomètres de Wiedlisbach. C’est dans cette commune bernoise de 2300 âmes entourée de terrains agricoles qu’elle vit et gère son petit studio de fitness, au rez-de-chaussée de la maison familiale. Comment cette mère de deux enfants, formée comme employée de commerce, un temps hôtesse de l’air, est-elle devenue une militante redoutée capable de mettre sa timidité de côté pour engager un combat public qui s’annonce passionné?

L’envie de s’engager pour une nouvelle forme d’agriculture a germé dans l’esprit de Franziska Herren un jour de 2011. Lors d’une promenade, elle assiste aux pleurs «déchirants» d’une vache séparée de son veau. Elle se renseigne, apprend que pour renforcer les défenses immunitaires, les éleveurs administrent aux petits bovins privés de lait maternel un surplus d’antibiotiques. Une recherche mène à une autre, et cette «Bio-Kind» biberonnée aux produits d’origine biologique, sensibilisée dès son plus jeune âge aux questions environnementales, tombe de sa chaise. «Je ne me rendais pas compte à quel point l’agriculture détruit nos terres et notre eau. Et c’est nous qui payons pour cela», argumente-t-elle en élevant un peu la voix.

En 2016, la Confédération a versé près de 2,8 milliards d’aide directe à l’agriculture. Franziska Herren rêve de voir cet argent soutenir un nouveau modèle. «Ce n’est pas une utopie. La voie à suivre est celle des exploitations bio.»

Du nucléaire aux sols

Avant de lancer une initiative, la Bernoise a emprunté la voie associative. Mais elle dit s’être heurtée à un mur lorsqu’elle a demandé aux autorités de faire respecter la loi. «Celle-ci interdit déjà les paiements directs aux exploitations qui polluent, mais elle n’est pas appliquée. On m’a ri au nez», affirme-t-elle.

Ce n’est pas la première fois que Franziska Herren fait usage de ses droits de citoyenne pour défendre une cause environnementale. Après la catastrophe de Fukushima, elle s’était attaquée au nucléaire dans son canton de Berne. Soutenue financièrement par un entrepreneur partageant son idéal, elle avait lancé une initiative cantonale demandant de débrancher la centrale de Mühleberg. Le texte avait échoué en votation en 2014. Quatre ans plus tard, c’est reparti. La bataille nationale promet d’être bien plus âpre. Franziska Herren en est consciente lorsqu’elle décide de lancer son initiative fédérale, sans le soutien d’un parti politique. Elle met sur pied un comité de huit personnes. Le marathon débute en mars 2017. Franziska Herren se lève tous les jours à 4 h du matin, se charge de la communication, de répondre aux agriculteurs remontés et de coordonner la récolte des signatures.

Les premières semaines sont compliquées. «La problématique n’était pas connue. Il fallait sensibiliser la population alors que l’industrie suisse propage l’image d’une agriculture respectueuse de la nature et des animaux.» En avril, une étude de l’Institut fédéral de recherche sur l’eau souligne que les rivières suisses demeurent fortement polluées par des pesticides. «D’autres études tirant les mêmes conclusions ont suivi. Leur médiatisation nous a beaucoup aidés», dit-elle.

«Comme d’accoucher»

En neuf mois, les initiants récoltent plus de 110'000 signatures. Franziska Herren respire. «C’était comme mettre un enfant au monde.» Le travail est loin d’être terminé. Elle s’affaire en ce moment à développer son réseau, notamment en Suisse romande, à chercher des sources de financement pour la campagne de votation à venir, à sensibiliser la population.

Franziska a décidé qu’après la votation, elle allait changer de métier. «C’est mon rêve de montrer que l’on peut vivre avec moins. Nous produisons et consommons beaucoup plus que nos besoins.» Les contours de ce futur combat ne sont pas encore déterminés, mais elle exclut de se lancer en politique pour le défendre: «Cela prendrait trop de temps. Je veux changer les choses sur le terrain.» (TDG)

Créé: 17.04.2018, 09h16

Couper les aides directes

L’initiative «pour une eau potable propre» prévoit que les aides directes ne doivent pas être versées aux paysans qui administrent des antibiotiques à titre prophylactique à leurs animaux ou dont le système de production requiert l’administration régulière d’antibiotiques.

Les subventions sont par ailleurs réservées aux exploitations qui peuvent nourrir leurs effectifs d’animaux avec le fourrage produit sur place. Les initiants regrettent en effet que «le nombre élevé d’animaux d’élevage dans les fermes conduit à devoir importer plus d’un million de tonnes de fourrage». «À l’échelle européenne et par rapport à la superficie du pays, seuls les Pays-Bas émettent davantage d’ammoniac – qui endommage gravement les écosystèmes et les eaux – que la Suisse. C’est une conséquence directe des énormes importations de fourrage.»

L’initiative fâche l’Union suisse des paysans. «Elle remet en cause l’ensemble de la politique agricole et aurait pour conséquence de nous fragiliser encore», critique son directeur, Jacques Bourgeois.
Une seconde initiative fédérale sur le même thème est en cours de récolte de signatures. Elle vise une interdiction des pesticides de synthèse.

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