Dubochet: «Même les fourmis sont altruistes»

Prix NobelJacques Dubochet a été accueilli en héros jeudi matin sur le campus de Lausanne. Tout a changé, mais pas l’homme, ni ses valeurs.

Jacques Dubochet en train de parler de ses erreurs aux étudiants, plutôt que de ses succès.

Jacques Dubochet en train de parler de ses erreurs aux étudiants, plutôt que de ses succès. Image: Vanessa Cardoso

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«Ce n’est pas moi qu’il faut applaudir, c'est Stockholm!» Jacques Dubochet a ainsi répondu aux étudiants qui tapaient dans leurs mains jeudi matin, dans une salle de l’Université de Lausanne (UNIL), pour le féliciter de son Nobel de chimie annoncé la veille. Toute la matinée, des collègues l’ont félicité, lui ont serré la main ou tapé sur l’épaule. «Bravo Jacques, c’est magnifique!» Le professeur retraité (76 ans) estime que c’est trop. Il n’a pas l’impression d’avoir changé sous prétexte que l’Académie royale des sciences de Stockholm a couronné ses travaux. «C’est bizarre, comme si mes collègues me voyaient comme quelqu’un d’autre. Pourtant ils me connaissent, je ne suis pas différent», proteste Jacques Dubochet, poursuivi par des photographes et des cameramans dans le hall du bâtiment Génopode de l’UNIL. «C’est le problème de ces prix scientifiques, qui faussent les relations entre individus», ajoute-t-il.

Quoi qu’en pense le biophysicien retraité, la fierté semble bien réelle dans l’institution. «Son prestige rejaillit sur toute l’Université! Il est un exemple», s’enthousiasme Francesco, un étudiant. Jacques Dubochet, qui est allé mercredi soir siéger au Conseil communal de Morges comme si de rien n’était, est venu ce matin faire un exposé dans le cadre du cours Biologie et société sur le thème «Apprendre de ses erreurs». Il a expliqué à son auditoire des erreurs commises par lui et d’autres chercheurs, à Heidelberg il y a quarante ans. Pour en tirer une morale: «Cherchez tout ce qui peut être faux dans une théorie, puis cherchez encore, même si c’est dur.» A sa sortie, pas de chaise à porteurs: le lauréat du Nobel est monté sur son vélo, comme d’habitude, pour rejoindre son bureau dans le bâtiment d’à côté. Questions.

Avez-vous bien dormi cette nuit après l’annonce de ce Nobel?
J’ai pris quelque chose pour dormir. Oh, pas grand-chose, mais c’était à titre prophylactique. Il faut dire que 600 mails m’attendent dans ma boîte… J’en ai lu quelques-uns et ils sont touchants. Tout cela me met un peu sens dessus dessous, il n’y a pas de doute. Je trouve que tous ces applaudissements, c’est trop. L’homme qui m’a appelé de Stockholm mercredi matin m’a affirmé que le Nobel allait changer ma position dans la société et que j’allais sortir de ma tour d’ivoire de scientifique. Mais pas du tout! Je n’ai jamais été dans une tour d’ivoire: la moitié de mon travail à l’Université était de faire en sorte que mes étudiants soient aussi bon citoyens qu’ils sont biologistes.

Il y a vingt ans, vous déploriez qu’on ne parlait pas assez de la recherche scientifique alors que l’anthropologue Jeremy Narby était dans tous les médias. Aujourd’hui, vous êtes servi!
Oui, un Nobel, cela vous expose et on n’y est pas préparé. La rencontre avec Jeremy Narby était un moment extraordinaire et nous sommes restés en contact. Lui est un mystique, mais pour moi la science est la seule manière de connaître. Dans la vie quotidienne, dans la politique mondiale ou au Conseil communal de Morges, le savoir doit à mon sens être basé sur des faits.

Ce n’est de loin pas toujours le cas.
C’est bien le problème! Les gens ne réfléchissent pas de manière scientifique, ils n’arrivent pas à prendre en compte la réalité et en tirer les conséquences. Prenez le changement climatique actuel: c’est un événement de taille comparable à la disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années. Et nous, qu’est-ce qu’on fait? On parle de nos problèmes de circulation et de nos voitures.

Pourquoi faites-vous allusion à Mai 68 dans votre curriculum vitae?
J’ai eu de la peine comme enfant, j’avais cette dyslexie et des difficultés d’apprentissage. En famille, nous avions vécu nos premières années en Valais car mon père construisait des barrages. J’étais très peu intégré. Au service militaire, j’ai appris à sortir, à découvrir le monde, cela a été une sacrée paire de claques. Des amis m’ont enseigné la théorie politique marxiste au service militaire. En 1968, j’ai encaissé un deuxième choc. J’étais alors à Genève, dans un petit groupe d’orientation écologique. Il faut imaginer un gentil garçon vaudois, sage et un peu protégé, qui s’ouvre au monde.

Quel est le lien entre les opinions politiques et la science?
Pour moi, la meilleure définition de la gauche et de la droite, on la trouve en biologie. L’altruisme est quelque chose de moral chez l’être humain, mais en biologie c’est une façon de fonctionner. Les fourmis ouvrières sont totalement altruistes car elles travaillent pour la reine, c’est le système qui le veut. En tant qu’êtres sociaux, nous vivons ensemble: nous occuper les uns des autres, ce n’est pas de la bonté, c’est simplement ne pas être stupide, c’est vital pour notre bien commun. Ce n’est pas une valeur morale, c’est une notion d’intelligence: la gauche, c’est l’intelligence, et la droite, c’est l’égoïsme. Ce que je dis va faire quelques vagues mais tant pis, je n’ai pas changé d’avis à ce propos.

L’altruisme est-il aussi important pour vous que le réchauffement climatique?
Il y a deux questions majeures: le réchauffement climatique et le vivre ensemble. En famille, nous sommes très sensibles aux problèmes des migrants. Depuis la retraite, j’ai passé du temps à enseigner les mathématiques au foyer des mineurs non accompagnés à Malley. C’est une richesse de pouvoir rencontrer ces personnes, cela me fait beaucoup de bien. Nous avons accueilli une personne à la maison. Elle aimerait trouver une place d’apprentissage et c’est difficile. Tiens, je me demande si un Prix Nobel en chimie ne va pas pouvoir l’aider! (TDG)

Créé: 05.10.2017, 22h09

Les honneurs de la presse mondiale pour un Vaudois

S a ns surprise, Jacques Dubochet a fait la une de toute la presse suisse, jeudi. Et occupait une belle place dans les médias du monde. Il n’était pas simple, pour ne pas dire impossible, de trouver un site d’information qui n’évoque pas le sujet et ne mentionne le nom du Morgien – ainsi que des deux autres chercheurs avec qui il se partage la distinction. Un honneur rare pour un Vaudois, qu’a également connu Stan Wawrinka après ses sacres à Roland-Garros et à l’US Open. Revue de presse.

«Leur travail a aidé les scientifiques à déchiffrer des processus dans des cellules jusque-là invisibles», écrit le New York Times. CNN, CBS, le Financial Times, El Pais, Japan News, Le Monde ou encore The Guardian relèvent également l’exploit. «Cette méthode (de cryo-microscopie électronique) a commencé à être élaborée à la fin des années 1970, à Heidelberg (Allemagne). D’abord, Jacques Dubochet a lancé les techniques de base et la vitrification des molécules biologiques», détaille de son côté Le Figaro.

Derrière les louanges, comme relevé sur les réseaux sociaux, le CV tout en humour de Jacques Dubocher n’a pas non plus échappé à Paris Match. «Jacques Dubochet, colauréat du Nobel de chimie cette année, a un CV loufoque qui vaut le détour, entre expériences personnelles et révélations scientifiques», écrit le magazine, ajoutant que «le drôle de CV d’un Prix Nobel semble tiré d’un épisode de The Big Bang Theory».

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