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Deux patrons de radios face à «No Billag»

Florian Jeanneret et Antoine de Raemy font les deux du service public, mais seule la radio du premier touche la redevance. Portraits croisés.

Florian Jeanneret (à gauche), directeur de Radio Chablais, et Antoine de Raemy, patron de Media One.
Florian Jeanneret (à gauche), directeur de Radio Chablais, et Antoine de Raemy, patron de Media One.
ODILE MEYLAN / PATRICK MARTIN

Sur le comptoir de la réception de Radio Chablais, à Monthey (VS), une pile de brochures contre «No Billag» attend le visiteur. «Ce que vous devez savoir!» crie la couverture du bulletin réalisé par les adversaires de l’initiative qui exige la suppression de la redevance radio-TV, et sur laquelle le peuple se prononcera le 4 mars prochain.

À l’étage, c’est un directeur en campagne qui nous attend dans son bureau avec vue sur les Alpes enneigées. «Je dois sauver l’entreprise!» s’exclame Florian Jeanneret, à la tête de la radio privée régionale depuis 2014, dont la zone d’émission s’étend à cheval entre les cantons de Vaud et du Valais, de la périphérie de Sion à celle de Lausanne en passant par Château-d’Œx. L’homme a notamment organisé en janvier des soirées d’information sur «No Billag», parce que «beaucoup de mensonges circulent sur Facebook».

«Sans redevance, nous fermons boutique en 2020 au plus tard»Florian Jeanneret, directeur de Radio Chablais

C’est que si le texte venait à être accepté, Radio Chablais risque très gros, s’alarme le quadragénaire valaisan. Le diffuseur fait partie des 21 radios locales et régionales concessionnées qui bénéficient d’une part de la redevance payée par les Suisses. Il reçoit un peu plus de 1,5 million de francs par an, car il se trouve dans une région où le potentiel économique (taille de la zone de diffusion, bassin de population, force économique) ne permet pas un financement par le secteur privé uniquement, selon l’Office fédéral de la communication (OFCOM).

Cette somme représente 32% du budget de la radio. Les 3,5 autres millions proviennent à 61% de la publicité et à 7% d’une contribution des communes, actionnaires de la station à hauteur de 2% (l’Association du Chablais détient le reste).

«Sans redevance, c’est fini»

«Sans redevance, nous fermons boutique en 2020 au plus tard», prophétise Florian Jeanneret. N’est-il pas possible de survivre avec un budget amputé d’un tiers, sachant que des radios comme One FM ou LFM, qui ne touchent aucun denier des citoyens, tournent avec 3 millions chacune? «Une radio comme la nôtre n’a d’intérêt que parce qu’elle fait de l’information régionale, répond l’ancien chef d’antenne. Or sans redevance, nous ne pouvons plus faire d’information.»

Il sort sa calculatrice. «Ici, nous avons 35 collaborateurs. Les 60% du budget servent à payer les salaires, qui sont les seuls coûts compressibles. Prenons une rémunération moyenne de 80 000 francs par an, et encore je suis gentil. Je dois licencier dix-neuf personnes. Avec seize employés, qu’est-ce que je fais comme radio? Celle de 1990, et là nous plongeons à 200 sujets par an au lieu de 3000 actuellement, car je dois essentiellement économiser dans la rédaction qui compte douze journalistes.» Et la pub? «Prétendre qu’il n’y a qu’à l’augmenter est une idiotie. Nous sommes au maximum.»

En revanche, si «No Billag» ne passe pas, Florian Jeanneret a de quoi se réjouir puisque la part de la redevance accordée aux radios mais aussi aux TV privées augmentera à 81 millions de francs par an dès 2019, contre 67,5 millions actuellement. Pour le média chablaisien, cela signifie environ 300 000 francs de plus. Que ferait-il de cet argent? «Le but est toujours de renforcer nos programmes d’information. Mon rêve, c’est de créer une cellule enquête.» Il ajoute ne réaliser aucun bénéfice avec la radio. La loi contraint en effet les diffuseurs ayant droit à une partie de la redevance à réinvestir tous les profits dans la station.

Pas d’argent public

La situation est autre pour les radios qui n’ont pas accès au magot public, à l’instar du groupe Media One, qui réunit les chaînes genevoises One FM et Radio Lac (ex-Yes FM) ainsi que Lausanne FM (LFM). Toutes les trois émettent sur les cantons de Genève et de Vaud et elles ne perçoivent pas une miette de la redevance, car l’arc lémanique dispose d’un potentiel économique suffisant pour les financer, selon l’OFCOM.

«Le système actuel est garant de stabilité. En cas de oui à l’initiative, les concessions seront redistribuées et mises aux enchères.»Antoine de Raemy, patron de Media One

Elles doivent néanmoins respecter le même mandat de prestations que Radio Chablais. Il s’agit en premier lieu d’assurer aux heures de pointe des informations régionales sur la politique, l’économie, la culture, la société et le sport, de manière variée et en veillant à refléter une grande diversité d’opinion. Malgré tout, le patron, Antoine de Raemy, qui dirige le groupe avec son fils Alexandre, est lui aussi contre «No Billag».

«Le système actuel est garant de stabilité», considère l’entrepreneur de 59 ans, qui a passé vingt-cinq ans dans la grande distribution avant de se lancer dans la radio et de racheter One FM et LFM en 2003, puis Radio Lac l’an dernier. «En cas de oui à l’initiative, les concessions seront redistribuées et mises aux enchères», explique ce passionné d’hélicoptères, qui craint l’appétit des groupes étrangers: «Nous ne sommes pas sûrs de pouvoir régater. Toute la publicité risque aussi d’être aspirée.»

Liberté d’entreprendre

Il faut dire aussi que, non lié par la redevance, le Genevois bénéficie de la liberté d’entreprendre. En outre, les radios ont une marge de manœuvre par rapport au mandat de concession. Ainsi, One FM et, dans une moindre mesure, LFM sont plus orientées sur le divertissement que Radio Chablais par exemple. Radio Lac est par contre clairement axée sur l’information.

«Pour le moment, Radio Lac est subventionnée par One FM et LFM. Nous espérons parvenir à la rentabilité d’ici à deux ans», indique Antoine de Raemy. Faire de l’info coûte cher. Ce qui fait dire au chef d’entreprise qu’il ne serait pas contre une fraction de la redevance pour cette station… «Si «No Billag» est rejetée, il faudra un jour se mettre à table pour rediscuter de la distribution des quotes-parts de la redevance de manière plus équitable, juge-t-il. Nous aussi, nous faisons du service public.»

Les critères d’attribution sont quelque peu surannés, à son avis: «La distinction entre radios de grandes villes et périphériques date des années 1980. Beaucoup de diffuseurs se sont professionnalisés et pourraient selon moi désormais vivre sans la redevance.»

Discussions «nécessaires»

Autres questions soulevées par Antoine de Raemy: «La SSR (ndlr: qui touche plus de 90% de la redevance) doit-elle se battre sur tous les fronts? Est-il normal qu’une société du service public nécessite autant de publicité? Nous, nous luttons avec nos moyens. Il faudra redéfinir le mandat de l’institution et ouvrir le débat sur le service public.» Pour lui, ces discussions ne sont pas urgentes, mais «nécessaires». Du côté de Radio Chablais, Florian Jeanneret se dit sensible aux critiques proférées à l’encontre du service public et se montre lui aussi favorable à un examen de fond: «Ce débat doit avoir lieu!»

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