Démissionner et rire, c’est bon pour la santé!

Conseil fédéralJohann Schneider-Ammann quitte le Conseil fédéral usé par un jeu politique qu’il n’a jamais vraiment apprécié. Sous-doué en communication, il affiche un bilan meilleur que son image.

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Johann Schneider-Ammann s’est encore une fois pris les pieds dans le tapis. Il devait annoncer sa démission vendredi mais il a dû avancer en catastrophe sa décision en raison des fuites dans les médias. «Je ne voulais pas obliger ma femme et moi-même à mentir ces prochains jours.» Une intention louable mais avec un gros dommage collatéral. Il a torpillé du coup la conférence de presse du Conseil fédéral qui lançait mardi après-midi son importante campagne contre l’initiative UDC sur la primauté du droit suisse. Sur la forme aussi, l’annonce a suscité la perplexité des conseillers aux États. Ces derniers ont appris la nouvelle via leur portable en pleine session alors que le ministre siégeait devant eux et qu’on parlait huile de palme et orangs-outangs…


Lire l'éditorial: Schneider-Ammann, le tousseur


Les pannes de communication du ministre, qui cessera son activité à la fin de l’année, resteront légendaires. Lenteur d’élocution à la limite du supportable, ton désespérément monocorde et visage impassible à l’exception d’un sourcil qui s’élève pour marquer un fait important, il chloroformait le plus souvent son auditoire. Point d’orgue de ce handicap majeur en politique: sa vidéo culte en tant que président lors de la Journée des malades, en 2016. «Rire, c’est bon pour la santé», expliquait-il doctement en affichant une mine de croque-mort à l’écran. La séquence a fait se gondoler toute la Suisse avant de connaître un succès planétaire. Même l’ancien président américain Barack Obama l’a visionnée.

Ces derniers temps, Schneider-Ammann n’avait pas de quoi rire. Pendant l’été, il a été violemment attaqué par les syndicats qui l’accusaient de céder face à l’UE sur les mesures de protection des travailleurs. Il subissait l’ire des paysans qui ne voulaient pas être immolés sur l’autel du libre-échange. Et il lisait de nombreux articles qui le décrivaient fatigué, en train de s’endormir dans les réunions.

Le Bernois jette-t-il l’éponge, un an avant les élections, car il est au bout du rouleau? Il rigole et dément avec humour. «Vous voyez là, je suis réveillé. Et si je ferme les yeux dans certaines réunions, c’est pour mieux me concentrer sur le contenu de ce qui est dit. Il m’arrive certes d’être fatigué. Mais c’est parce que je travaille et je voyage beaucoup. Ce qui implique des jet-lags.» Il explique que sa décision de partir à la fin de l’année a été prise il y a longtemps. «À 66 ans, je veux regagner ma liberté. Et je vais donner la priorité à mes quatre petits-enfants.»

Le drame de Schneider-Ammann au Conseil fédéral, c’est qu’il n’a jamais vraiment été à l’aise dans sa fonction politique. Il est resté un patron d’entreprise persuadé qu’il suffisait d’aligner arguments et chiffres pour convaincre, rassembler et avancer. Il n’a jamais été aussi heureux à l’étranger quand il s’agissait de passer des deals économiques. L’accord de libre-échange avec la Chine restera un de ses grands succès. À Berne, en revanche, il a été traumatisé très tôt par la découverte des petits jeux et intrigues politiques au plus haut niveau. Un épisode l’a marqué: la claque que lui avaient infligée ses collègues lorsqu’ils ont refusé en 2012 de nommer le secrétaire d’État à la formation et à la recherche de son choix. Mardi, questionné sur sa transformation personnelle au Conseil fédéral, il a fait cet aveu étonnant: «Je dois peser mes mots car je ne veux pas provoquer une chasse aux sorcières. Mais je suis devenu plus suspicieux». Et il a appris à manœuvrer. La nouvelle secrétaire d’État à la formation, qu’il a nommé récemment, a cette fois passé l’obstacle sans problème.

Johann Schneider-Ammann considère qu’il a en tout cas rempli son contrat. «La Suisse a bien réagi quand la BNS a abandonné son taux plancher. Nous avons une économie forte, dynamique, globale et très innovatrice. Je pars le cœur léger.» La gauche lui a beaucoup reproché sa mollesse quand des licenciements massifs intervenaient. Ironie de l’Histoire, Novartis vient d’annoncer vouloir biffer 2000 places de travail en Suisse malgré des profits importants.

À cette critique d’inaction, le ministre a toujours répondu par son credo libéral. Une économie compétitive passe par des créations, mais aussi par des suppressions d’emplois. L’essentiel est d’assurer de bonnes conditions-cadres aux entreprises et de juger le résultat global. Pour lui, l’équation joue puisque la santé de l’économie est bonne et le chômage bas. «À l’étranger, nous sommes vus comme un petit paradis. À Berne, ce n’est pas le cas.» Il y a toujours une petite pointe de ressentiment chez Schneider-Ammann, qui se sent souvent incompris. Un reproche pourtant: la digitalisation de la Suisse, qu’il vante urbi et orbi, avance à un rythme de sénateur.

Les partis de droite saluent largement l’action du ministre. À gauche, le Parti socialiste a décidé de ne pas tirer sur le sortant malgré les désaccords. Il loue son engagement inlassable en faveur de la formation duale et de l’apprentissage. Cela tombe bien. En quittant le Conseil fédéral, Johann Schneider-Ammann veut encore réaliser un rêve inassouvi: devenir charpentier.

Créé: 25.09.2018, 21h59

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Christian Lüscher

Vice-président du PLR Suisse

«L’ensemble des ministres de l’Économie de la planète signeraient pour un bilan tel que le sien. On a la prospérité et le plein-emploi.»

Christian Levrat

Président du PS Suisse

«Il faut lui être reconnaissant d’avoir beaucoup promu l’apprentissage, et de l’avoir défendu à la fois en Suisse
et à l’étranger»

Adèle Thorens

Conseillère nationale Les Verts

«Il a été particulièrement peu visionnaire pour ce qui est de la numérisation de l’économie, son impact sur l’organisation du travail et sur les gens»

Céline Amaudruz

Vice-présidente de l’UDC Suisse

«Il a été un bon conseiller fédéral PLR. Il a été le premier à signer un contrat de libre-échange avec la Chine. C’est exceptionnel»

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