«Le Conseil fédéral doit avoir plus de courage»

Ignazio CassisC’est vendredi qu’il saura si le PLR le désigne sur son ticket officiel. Le Tessinois Ignazio Cassis assume avec décontraction son rôle de favori dans la course au Conseil fédéral.

Ignazio Cassis confirme mener son groupe avec fermeté.

Ignazio Cassis confirme mener son groupe avec fermeté. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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C’est le favori incontesté à la succession de Didier Burkhalter. Le conseiller national tessinois Ignazio Cassis trace sa route vers le Conseil fédéral sans trop se préoccuper de la concurrence valdo-genevoise. Accusé de «vendu» aux assureurs, il réplique fermement.

Tout le monde - y compris au PLR - vous voit figurer d’office sur le ticket. C’est une campagne tranquille pour vous?

Pas du tout. Pour le parti, le siège qui se libère est un siège latin, les trois candidats ont leur chance, pas juste celui du Tessin. Avec Isabelle Moret et Pierre Maudet, j’ai face à moi deux concurrents solides. Sincèrement, je ne vois pas cela comme une campagne tranquille.

Lors de la tournée des candidats cette semaine, c’est Pierre Maudet qui a fait le show. Ca vous énerve?

Pas du tout. Il le fait bien. L’avantage qu’Isabelle Moret et moi avons sur lui, c’est d’être au Parlement depuis 10 ans. Sa faiblesse à lui, c’est justement son manque de notoriété à Berne. Si Isabelle Moret ou moi-même faisions la même chose, nos collègues ne comprendraient pas ce qui se passe.

Quel est votre adversaire le plus dangereux?

Nous avons trois profils différents, et complémentaires. Pierre Maudet est jeune et plein d’énergie. Il a fait de la politique son métier. Et on sent très bien dans sa manière de s’exprimer ou de se présenter qu’il est un professionnel. Isabelle Moret est comme moi une milicienne. Elle est solide et intelligente. En très peu de temps, elle est capable d'assimiler une quantité d’informations et de les synthétiser. Ce sera difficile pour le Groupe PLR de trancher, s’il décide d’un ticket à deux.

Faut-il en conclure qu’il faut un ticket à trois?

Ce n’est pas à moi de le dire. Cette responsabilité revient au groupe PLR. D’ailleurs comme membre du groupe, je pourrais voter pour décider du ticket, mais je m'abstiendrai. Ce ne serait pas correct par rapport à Pierre Maudet.

En Suisse romande, vous passez souvent pour un «vendu» aux assureurs. Avez-vous l’indépendance pour faire le job?

Quand j’étais Vice-Président à la FMH, j’entendais les pires choses sur les assureurs-maladie assimilés à des ennemies. J’ai donc voulu comprendre de l’intérieur ce qui se passait dans ces organisations, voulues par les Suisse pour participer au système de santé. Prendre la présidence de Curafutura, c’était un acte de courage. Comme à la FMH, j’ai dit d’emblée que je ne serai pas leur lobbyiste. Lorsqu’il faut trancher, je le fais en faveur du PLR, c’est pour cela que j’ai été élu. Cela m’est déjà arrivé de voter contre la position de Curafutura. J’ajouterais aussi qu’il n’y a pratiquement aucun membre du Parlement qui ne soit pas lié d’une façon ou d’une autre à une association.

Tous les mandats ne se valent pas. Vous gagnez 180’000 par année pour un lobby au coeur du pouvoir qui exerce une influence direct sur la santé

Je gagnais la même somme à la FMH et cela ne dérangeait personne. D’ailleurs Curafutura publie chaque année les salaires qu’elle me verse. Combien d’associations - y compris les syndicats - font preuve de la même transparence? Avec ces attaques, j’ai l’impression qu’on oublie l’importance des associations dans notre système politique. En 1947, on leur a donné un rôle institutionnel majeur, comme chaîne de transmission du savoir et des règles entre l’industrie et l’Etat.

Seriez-vous intéressé à reprendre le Département fédéral de l’Intérieur?

Pourquoi pas. J’y vois des avantages comme des inconvénients. Je connais ce département assez bien. Ce serait assurément un grand plus. Par contre, quand on est conseiller fédéral, il faut aussi avoir le recul nécessaire pour s’extraire du détail et voir les axes stratégiques. Je ne ferme donc aucune porte. Ma curiosité m’amènerait avec un grand plaisir à assumer la direction de n’importe quel département.

Quels sont vos solutions pour contenir les coûts de la santé?

A court terme, il y a deux chantiers qui sont très importants, le premier porte sur les tarifs. C’est le fameux Tarmed dont on parle actuellement. Il est crucial de le mettre à jour régulièrement. C’est colossal, il compte pour 11 milliards par année. Mais il y a derrière les intérêts divergents des médecins, des hôpitaux et des assureurs qui n’arrivent pas à s’entendre. Si Curafutura a été créé, c’est justement pour sortir de ce blocage. Aujourd’hui, il y a une révision qui est largement inspirée de notre vision. Si la hausse des primes 2018 sera limitée à 2 ou 3%, c’est en grande partie grâce à l’engagement de Curafutura. Et j’en suis fier.

Et l’autre chantier?

Il faut un même financement pour le stationnaire et l’ambulatoire. Aujourd’hui, si vous allez chez votre médecin, 100% de la facture est payée par les primes. Si vous allez à l’hôpital, 55% est payé par les impôts et 45% par les primes. Cela crée des incitations perverses. Tout le monde est d’accord, sauf les cantons. Dans un pays fédéraliste comme la Suisse, rien n’est fait sans leur volonté. Il faut donc réussir à les convaincre. Le potentiel d’économie est énorme, de l’ordre de 1 milliard par année.

L’accord cadre avec l’UE, plus personne n’en veut. Burkhalter s’est-il trompé dans sa politique européenne?

L’accord cadre? Il n’existe même pas en brouillon. L’élément qui me dérange, ce sont les juges étrangers. Qu’une personne extérieure à la Suisse puisse juger de notre droit, ça ne passe pas. C’est contraire à 700 ans d’histoire suisse. Il faut chercher d’autres pistes. La Suisse a 120 accords bilatéraux qui créent une bureaucratie énorme. Dans le même temps, nous devons aussi étendre ces accords. Qu’on appelle cela accord cadre, accord transversal, ou accord institutionnel, ce dont on a besoin, ce sont des règles qui simplifient les choses.

Et alors qui devrait trancher en cas de litige entre l’UE et la Suisse?

S’il y avait une solution simple, on l’aurait déjà trouvée. Nous devons donc continuer à chercher, sans pression. La maison n’est pas en train de brûler. Il faut voir comment l’UE évolue avec ses problèmes, comme le Brexit, et continuer le dialogue. Je rejoins Pierre Maudet sur l’idée d’un tribunal arbitral composé de manière paritaire, avec un juge neutre. C’est une piste à explorer.

L’UDC vous considère comme le moins euroturbo des candidats, or sur l’immigration de masse, vous avez pactisé avec le PS contre l’UDC. Comment vous l’expliquez?

Quand vous voyez le monde tout en noir ou tout en blanc, comme le PS ou l’UDC, vous oubliez qu’il est composé de différentes nuances de gris. Le PLR - comme le PDC - sont les partis de la nuance. Ce sont eux qui assurent l’équilibre de la Suisse.

Vous serez donc le Conseiller fédéral des 50 nuances de gris?

Je serai le candidat du réglage fin, d’une Suisse qui a toujours vécu grâce à la capacité de créer de subtils consensus qui sont l’origine de son succès.

La loi d’application que vous avez concoctée va impliquer une bureaucratie énorme. Bureaucratie que votre parti combat. Il y a un côté schizophrène. Non?

Tout à fait. Et c’est bien pour cela que nous ne voulions pas de cette initiative. Mais le peuple l’a acceptée. Cet article est dans la Constitution, nous devions en tant qu’élu le mettre en œuvre. Nous avons choisi une application light, car une majorité du Parlement ne voulait pas casser les accords bilatéraux. D’ailleurs, une application à la lettre aurait engendré encore plus de bureaucratie.

Vous avez un côté sympathique, mais on dit aussi que vous avez une main de fer sur votre groupe. Qui êtes-vous?

J’ai ces deux facettes. En tant que politicien, j’ai le contact facile avec mes collègues, mais lorsque je dirige le groupe, j’ai d’autres responsabilités. Lorsqu’une décision est prise, il faut s’y tenir et la faire respecter. C’est le rôle d’un président de groupe.

Vous vous êtes droitisé avec les années. C’est par conviction ou par opportunisme?

Par conviction. Je suis arrivé en politique à 42 ans. Je suis passé ensuite directement de ma commune au Conseil national. Avec mon bagage de médecin cantonal, j’avais le rôle d’un administrateur qui applique des règles étatiques. Ma formation de médecin de santé publique m’a appris que les mesures structurelles ont un impact plus puissant que les mesures comportementales. Pour limiter le tabagisme, il est par exemple plus facile d’interdire la fumée dans les restaurants que de faire des campagnes de prévention. Mais peu à peu, j’ai réalisé que ce n’était pas à l'État de dicter le comportement des gens. La liberté et la responsabilité des individus me semblent aujourd’hui plus importantes.

Donc en tant que politicien, vous renoncez à encadrer la société au nom de la liberté des individus ?

Le libéralisme n’est pas synonyme d’anarchie. Il a comme but premier de garantir la liberté des citoyens. Les grands dérapages dans l’histoire ont été imposés par des pouvoirs autoritaires qui confisquaient les libertés individuelles. Ces dernières ont été conquises avec du sang et des larmes. Nous voyons chaque jour comment dans d’autres pays cette liberté est mise sous forte pression par ce besoin biologique humain d’avoir la suprématie sur quelqu’un d’autre. Voilà pourquoi le rôle principal de l’Etat est de défendre la liberté des citoyens. Quant à ma ligne personnelle, elle est libérale sur le plan économique et progressiste sur les sujets de société. Je ne vais pas changer.

Avec vous le Conseil fédéral sera-t-il plus à droite qu’il ne l’était avec Burkhalter, critiqué pour voter souvent avec la gauche?

Je ne sais pas comment vote le Conseil fédéral. Mais ma ligne est claire: je suis un homme de centre droite. Je veux moins de règles contraignantes pour l’économie et plus d’éthique et de responsabilité pour les entreprises.

Vous allez au Conseil fédéral pour faire bouger les choses ou gérer les affaires courantes? Vous traînez une image de politicien conciliant qui va se faire avaler par le système.

Je ne brigue pas le Conseil fédéral pour prendre des vacances. J’y vais pour m’investir à fond. Je sais qu’il s’agit d’un travail de longue haleine ou les résultats sont rarement spectaculaires. La Suisse fonctionne ainsi. Elle s’est développée contre toute concentration des pouvoirs. Il n’y a pas de place pour Napoléon.

Napoléon, c’est Maudet?

Non. La métaphore signifie que les anticorps institutionnels expulsent les personnes très puissantes. On l’a encore vu récemment au Conseil fédéral.

Vous dites que la Suisse n’existe pas sans l’italianità. Ca veut dire qu’il faut un siège italophone permanent?

Non, je suis contre les quotas et contre la garantie d’avoir toujours un italophone au Conseil fédéral. Le peuple a voulu une représentation linguistique adéquate. Il n’y a pas de règle temporelle, mais les élus doivent sentir quand le moment est opportun. Sans sa minorité italophone, la Suisse n’existe pas.

Etes-vous vraiment le représentant du Tessin, on dit dans votre canton que vous êtes surtout un politicien... bernois.

C’est le destin de ceux qui s’engagent au Parlement fédéral. Je ne peux pas être en même temps sous la Coupole et en même temps au bistrot sur les rives de Lugano. Mais il y a une grande partie de la population tessinoise qui se réjouit de ma candidature.

Quand avez-vous eu envie de devenir vraiment conseiller fédéral?

C’est au moment où j’ai réfléchi à briguer la présidence du groupe PLR. Après deux législatures comme conseiller national, j’ai eu envie de progresser. Impatient, je ne peux pas rester 30 ans à faire la même chose. Accéder à la présidence d’un groupe, c’est un changement important et peut être aussi un tremplin vers le Conseil fédéral. Mais quand Guy Parmelin a été élu, j’ai pensé que les carottes étaient cuites. Puis il y a eu la démission surprise de Didier Burkhalter...

Élu, vous seriez le 2ème médecin de l’histoire du Conseil fédéral. Quel remède pourriez-vous lui prescrire?

Un peu de bonheur, un peu de convivialité, mais surtout beaucoup de courage. C’est ce qui lui a manqué ces dernières années, notamment lors des votations populaires. Il fut un temps ou lorsque le Conseil fédéral disait quelque chose, le peuple le suivait aveuglément. On savait que le collège faisait la synthèse du problème et représentait la majorité des Suisses. Cette confiance et cette crédibilité se sont un peu perdues.

C’est ce qui explique la défaite sur la grande réforme fiscale des entreprises?

Oui, ou celle sur l’initiative contre l’immigration de masse. Qui s’est vraiment bougé et a fait un tour de Suisse pour expliquer les enjeux à la population? (TDG)

Créé: 25.08.2017, 20h00

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