La CIA a mené une opération d'espionnage planétaire via la Suisse

CryptoLeaksUne société basée à Zoug a vendu des dispositifs de cryptage à un État sur deux, avec une porte cachée pour les services secrets américains. Le Conseil fédéral a ouvert une enquête.

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L'une des opérations des services secrets les plus importantes et les plus réussies depuis la Seconde Guerre mondiale est désormais révélée au grand jour – et la Suisse y a joué un rôle absolument central. Depuis près de cinquante ans, la société Crypto AG, basée dans le canton de Zoug, a vendu des dispositifs de chiffrement manipulés, afin que les États-Unis puissent lire les communications de gouvernements, de militaires et de diplomates étrangers. Cet arrangement, qui touche au total 130 pays, a prospéré pendant des décennies et avait cours jusqu’à très récemment.

Un haut responsable allemand confirme

Le service de renseignement extérieur américain, la CIA, a contrôlé la société basée à Zoug à partir des années 1970 par le biais d'une société écran au Liechtenstein. Et cela avec la complicité du service de renseignement allemand, le BND. Bernd Schmidbauer, coordinateur du renseignement sous le chancelier Helmut Kohl, confirme aujourd’hui l’opération américano-allemande devant les caméras de l’émission «Rundschau» de la télévision alémanique, dont l’émission sera diffusée jeudi en français par «Temps présent». L'opération «a certainement contribué à rendre le monde un peu plus sûr», y déclare l’ancien haut responsable allemand.

Le Cryptocom CRM-008 servait à sécuriser toutes les communications vocales, indiquait la brochure de l'époque. DR

Les dispositifs de cryptage fabriqués à Steinhausen, dans le canton de Zoug, devaient permettre aux gouvernements et aux armées de «protéger» leurs messages les plus secrets. Les appareils de Crypto AG étaient utilisés en temps de guerre ou dans les câbles diplomatiques sensibles entre ambassades et gouvernements.

On ne sait pas précisément jusqu’à quand cette opération a duré. En 2018, Crypto AG a été scindée en deux: une société basée à Zoug, qui sert exclusivement des clients suisses; et une société appelée Crypto International pour les clients étrangers, qui opère à la fois depuis le canton de Zoug et depuis la Suède.

Des porte-paroles de chacune des deux sociétés affirment qu’elles appartiennent désormais l’une comme l’autre à des privés et qu'elles n'ont aucune relation avec les services de renseignement étrangers.

280 pages de documents

Alors pourquoi ces révélations ont-elles lieu aujourd'hui? Des soupçons pèsent sur Crypto depuis des années. Mais pour la première fois ces faits sont confirmés par des documents. Le journaliste indépendant allemand Peter Müller, qui travaille pour ZDF, la seconde chaîne de télévision publique allemande, a selon ses propres indications reçu l'année dernière environ 280 pages de dossiers sur l'affaire Crypto. Il a partagé ces documents avec la «Rundschau» et le «Washington Post». Après des mois d'enquête, les journalistes qui les ont analysés sont convaincus de leur authenticité: les documents proviennent bien de la CIA et du BND.

Parmi les acquéreurs peu méfiants: l'Égypte, l'Iran, la Libye ou l'Argentine

Selon les journalistes, les dossiers décrivent en détail et précisément comment l'entreprise suisse a vendu deux versions de ses dispositifs de cryptage: sécurisée et non sécurisée. Grâce à ces dispositifs manipulés, les services secrets américains et allemands ont pu espionner les clients de Crypto grâce à une porte dérobée intégrée. Parmi ces acquéreurs peu méfiants, on trouve par exemple des États comme l'Égypte, l'Iran, la Libye et l'Argentine, qui ignoraient tout de la facilité avec laquelle leurs communications cryptées pouvaient être décryptées.

Révolution iranienne, Malouines, Panama

Les clients de Crypto AG faisaient confiance à la technologie de pointe helvétique ainsi qu’à la neutralité du pays, les principaux arguments de vente de la société zougoise. La CIA et le BND en ont profité, par exemple lors des négociations avec l'Iran pour la libération d’otages américains, dans le conflit au Moyen-Orient ou dans l'enquête sur les attaques terroristes des Libyens contre les États-Unis.

Le croiseur argentin «General Belgrano» est torpillé par la marine britannique le 1er mai 1982. Celle-ci aurait bénéficié d'informations déchiffrées par les États-Unis. Photo: Keystone

Pendant la guerre des Malouines, les Américains ont pu décoder les messages des Argentins et les transmettre aux Britanniques. Les informations fournies par les dispositifs de cryptage manipulés ont également joué un rôle dans l'invasion américaine du Panama en 1989.

Le soupçon que Crypto AG avait été infiltrée par les services secrets américains et allemands est apparu publiquement pour la première fois au début des années 1990. À cette époque, le représentant suisse de Crypto, Hans Bühler, avait été arrêté en Iran. L'entreprise a toujours nié avec force les accusations de manipulation. Il n'y a jamais eu aucune preuve d'infiltration.

En 1993, c’est-à-dire en plein cœur de l'affaire Bühler, le BND a abandonné Crypto. Pourtant, comme on peut le constater dans les documents du journaliste Peter Müller, les Américains ont continué. Un passage indique de façon relativement claire que la CIA a continué à gérer l'entreprise basée à Zoug et, ainsi, poursuivi l'opération elle-même jusqu'en 2012 au moins.

Ni la CIA ni le BND n'ont jusqu'à présent répondu aux demandes de la rédaction de Tamedia.

Les Suisses étaient au courant

D'anciens employés de Crypto et d'anciens membres du service de renseignement suisse ont confirmé à la rédaction de Tamedia que l'équipement de Crypto AG avait été trafiqué et que les services secrets américains et allemands étaient derrière ces manipulations.

Une des questions centrales est de savoir à partir de quand des entités de l’administration fédérale à Berne ont été informées de cette opération. Selon la «Rundschau», les documents de la CIA se référant au début des années 1990 indiquent que de «hauts fonctionnaires» du service de renseignement militaire suisse avaient connaissance «dans les grandes lignes du rôle joué par l'Allemagne et les États-Unis chez Crypto AG». Selon les documents, les Suisses auraient couvert l'opération. Les «personnes clés du gouvernement» auraient également été au courant du dispositif.

Un juge fédéral doit enquêter

Le Service de renseignement de la Confédération (SRC) souligne qu'il n'existe que depuis 2010 et qu'il ne «commente pas les décisions ou les activités des services qui l'ont précédé». Le Département fédéral de la défense (DDPS) écrit que les événements entourant Crypto AG sont «difficiles à reconstituer et à interpréter». Le 15 janvier, le Conseil fédéral a nommé l'ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer pour «éclaircir les faits». Il doit rendre un rapport au DDPS avant la fin du mois de juin. Il est soutenu dans ce travail par le cabinet d'avocats Kellerhals-Carrard.

Le ministre de l’Économie Guy Parmelin s’est senti obligé d’agir. Alarmé par ces recherches, le conseiller fédéral UDC a suspendu l'autorisation générale d'exportation de Crypto International depuis la mi-décembre 2019 – «jusqu'à ce que les faits et les questions en suspens aient été éclaircis», comme le confirme le Département fédéral de l'économie (DEFR). Il s'autorise à traiter les demandes d'exportation au cas par cas. Et effectivement d'autres demandes d'exportation de Steinhausen sont en attente, mais n'ont pas été approuvées à ce stade, rapporte le département.


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Créé: 11.02.2020, 13h10

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