Pourquoi Berne ne veut pas interdire la spéculation sur le café ou le blé

NégoceLe Conseil fédéral est entré en campagne contre l'initiative «Pas de spéculation sur les denrées alimentaires». Argumentaire.

Pour Johann Schneider-Ammann, l’initiative, pétrie de bonnes intentions, ne guérira pas la faim dans le monde.

Pour Johann Schneider-Ammann, l’initiative, pétrie de bonnes intentions, ne guérira pas la faim dans le monde. Image: Keystone

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Le président de la Confédération, Johann Schneider-Ammann, ne s’est pas gêné de doucher les plus purs idéaux, mardi, à Berne: «L’initiative «Pas de spéculation sur les denrées alimentaires» ne va pas résoudre le problème de la faim dans le monde!»

Interdire les spéculations sur le négoce de matières premières comme le café ou le blé pour éviter que les prix de ces produits n’explosent en bout de chaîne? Ce que demande l’initiative de la Jeunesse socialiste est inefficace, lance le PLR bernois, qui a sonné la charge contre le texte soumis au vote le 28 février. Johann Schneider-Ammann s’explique: le lien entre spéculation et explosion des prix n’est pas si clair: «80% des études montrent que la spéculation a un effet neutre, voire positif, sur les prix.»

«80% des études montrent que la spéculation a un effet neutre, voire positif, sur les prix.»

Et comme on ne change pas une équipe qui gagne, le ministre de l’Economie s’est ensuite appliqué à montrer, comme il l’avait fait contre le salaire minimum ou l’initiative «1:12», en quoi le texte soutenu par la gauche saperait notre économie, les emplois et les rentrées fiscales. «Ce serait un signal très problématique pour la place économique suisse.»

La mise en pratique du texte s’avérerait compliquée et fort bureaucratique, estime l’ancien patron: «Un producteur de chocolat devrait livrer dans sa comptabilité annuelle tous les détails sur ses importations de cacao. Ce sont des coûts!» Et au final, «sans pouvoir intervenir contre la faim et la pauvreté dans le monde, nous aurions discrédité les sociétés à Genève, à Lausanne, à Zoug et à Lugano actives dans ces marchés, avec le risque qu’elles quittent le pays», estime le conseiller fédéral.

Le risque de réputation

Pour autant, le négoce sur les matières premières n’est pas un business sans aspérités. Certains acteurs institutionnels, comme les Fonds de compensation AVS/AI/APG basés à Genève, ont déjà renoncé à investir dans les matières premières agricoles.

Comme cela avait été le cas pour le secret bancaire, certains observateurs voient en effet dans le négoce sur les aliments un business qui risque d’être peu à peu épinglé, vu comme peu moral. Le Conseil fédéral lui-même, dans un rapport publié en 2013, met en garde: «L’évolution du débat public, en Suisse et à l’étranger, doit être observée dans le but de détecter à temps les risques pour la réputation de notre pays et pour la place économique suisse.»

Avec 50% du café et du sucre mis sur le marché mondial négociés dans l’arc lémanique, notre pays est en effet considéré comme un acteur essentiel du secteur. Anticipant des pressions de l’Union européenne et des Etats-Unis, le parlement a même décidé, en juin dernier, d’inscrire dans une loi une possibilité de limiter la spéculation sur les dérivés liés au négoce de matières premières. Au cas où. Une manière de dire que les initiants ont quand même un peu raison? Non, insiste Johann Schneider-Ammann: «Ce n’est pas un contre-projet. Et on ne sait pas si et quand cette limitation sera utilisée.»

Les craintes de 2013 semblent même s’apaiser. Le risque pour la réputation de la place financière suisse peut aujourd’hui être écarté. «Aucun pays au monde n’interdit les opérations spéculatives sur les denrées alimentaires. Finalement, on pourrait même craindre qu’une interdiction suisse, isolée au plan international, ne soit un risque de réputation pour notre place économique», estime Eric Scheidegger, directeur suppléant du SECO.

Créé: 12.01.2016, 22h56

Ce qui serait interdit, ce qui serait permis

L’initiative de la Jeunesse socialiste vise exclusivement le spéculateur, «celui qui est là pour gagner le plus d’argent possible, le plus vite possible», soulignait mardi Samuel Bendahan (PS/VD), docteur en sciences économiques, aux côtés des initiants. Mais le texte n’empêcherait pas l’achat ou le négoce de produits alimentaires. Exemples concrets: un paysan conclut un contrat avec une société agroalimentaire qui lui garantit de pouvoir vendre une certaine quantité de blé à une date et à un prix fixés à l’avance. Ce type d’opération resterait permis. Les opérations entre deux spéculateurs qui ne s’intéressent qu’aux variations de prix seraient interdites. «Mais, entre ces deux extrêmes, vous pouvez avoir une industrie agroalimentaire qui conclut des affaires sur une plate-forme internationale sans savoir exactement qui est son partenaire d’affaires, souligne Eric Scheidegger, directeur suppléant du SECO. L’initiative serait extrêmement difficile à mettre en œuvre.»

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