Berne planifie le retour des Suissesses de Daech

DjihadismeL’Administration fédérale prévoit tout à coup de rapatrier en Suisse les «voyageuses du djihad». En mars, le Conseil fédéral n’entrait en matière que pour leurs enfants.

Malika*, 13 ans, alors encore en chaise roulante, ses soeurs et leur mère, la Genevoise Sahila F.* (à dr.).

Malika*, 13 ans, alors encore en chaise roulante, ses soeurs et leur mère, la Genevoise Sahila F.* (à dr.).

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C’est un revirement à 180 degrés qui se profile. L’administration prépare le retour des voyageuses du djihad et une majorité du Conseil fédéral semble se dessiner pour entériner cette proposition. Le 8 mars dernier, le gouvernement s’était encore montré intransigeant, excluant tout rapatriement d’adultes, femmes et hommes, ayant rejoint l’organisation terroriste groupe Etat islamique.

«Cette décision vaut toujours», tient à souligner Tilman Renz, porte-parole du Département des affaires étrangères. Voilà pour la position officielle. Mais en coulisses, les opinions changent. Selon nos informations, recoupées dans plusieurs départements, des décideurs au sein du Département des affaires étrangères et celui de la Défense sont aujourd’hui convaincus qu’un retour de sept enfants suisses retenus dans des camps syriens par les forces kurdes ne peut se faire qu’avec leurs mères. Ces prochains jours, le Conseil fédéral devrait se positionner sur une proposition dans ce sens.

Cette décision permettra de débloquer la situation de sept enfants suisses et de leurs mères. Deux d’entre elles sont également Suisses et deux sont étrangères, les enfants bénéficiant de la nationalité helvétique de par leurs pères. Tous sont originaires des cantons de Vaud et de Genève.

Pourquoi ce revirement? A Berne, il est devenu de plus en plus clair que l’inflexibilité actuelle était non seulement inhumaine à l’endroit des enfants – qui n’y sont pour rien dans le choix de leurs parents de rejoindre l’Etat islamique –, mais aussi de plus en plus dangereuse. Dans le nord de la Syrie, où la situation avait connu une certaine accalmie ces derniers mois, les choses menacent de redevenir explosives. Des mutineries et des tentatives d’évasion de prisonniers djihadistes peuvent à tout moment survenir. Une invasion de la Turquie n’est également pas exclue.

Et selon plusieurs sources, le contrôle des entrées et des sorties de ces camps d'internement serait de plus en plus lacunaire. La fuite de certaines de ces mères, possiblement vers le sud de la Turquie, avec ensuite, un éventuel retour clandestin en Suisse, n’est pas exclue. «Mieux vaut un retour contrôlé que d’avoir des mères djihadistes dans la nature», voilà qui semble être le nouveau mot d’ordre dans de larges franges de l’Administration fédérale. Une fois en Suisse, ces femmes seraient évidemment jugées. Mais leurs peines pourraient être relativement courtes, compte tenu de la difficulté à prouver leur degré d'implication dans l'organisation terroriste Etat islamique.

Le scepticisme vis-à-vis du retour de ces femmes pourrait venir du Département fédéral de justice et police. Au printemps, la ministre PLR Karin Keller-Sutter s’était avancée publiquement après cent jours au Conseil fédéral, assénant qu’il était hors de question de rapatrier des adultes. Elle avait seulement entr’ouvert la porte à un retour des enfants... au cas par cas.

Cela dit, si les conseillers fédéraux Ignazio Cassis et Viola Amherd suivent les recommandations qu’ils reçoivent en interne, auxquels s’ajouteraient les voix des deux socialistes Simonetta Sommaruga et Alain Berset, il pourrait bientôt y avoir une majorité pour un changement de cap. Le nouveau mot d’ordre serait alors: «Hors de question de reprendre les hommes.» Il en reste trois, tous détenus par les Kurdes.

Dans le camp de Roj, tout près de la frontière turque où trois des quatre familles de Suisses ont été déplacées ces dernières semaines, Malika*, 13 ans veut retourner à Genève. Comme nous l’avions raconté il y a quelques mois, elle avait reçu des éclats d’obus dans la jambe. A la chute de Baghouz, au mois de mars, elle avait été filmée en chaise roulante. Aujourd’hui, elle est enfin capable de se déplacer avec des béquilles.

Si elle veut rentrer en Suisse, elle dit aussi qu’elle ne le ferait pas sans sa mère et ses deux demi-sœurs. Elle raconte cela à un journaliste kurde qui a reçu l'autorisation de rendre visite à la famille.

Voilà la réalité sur le terrain à laquelle sont confrontés les Etats européens, qui espéraient jusqu’ici pouvoir ramener uniquement les enfants: ces derniers ne veulent pas être séparés de leurs mères, les Kurdes ne veulent pas laisser partir les enfants et avoir la charge des mères, qu’il faudrait continuer à nourrir et surveiller durant des années. Enfin, certaines mères menacent de tuer leurs bébés plutôt que de se les faire enlever.

A notre connaissance, jusqu’à présent, seule une jeune Française a décidé, de son plein gré, de laisser ses enfants rentrer chez eux sans elle. Une seule sur plusieurs centaines de femmes européennes.

Pressions kurdes

Les combattants kurdes qui dirigent les camps d'internement appellent les États occidentaux à récupérer tous leurs citoyens. La situation dans la région est précaire. Les attaques de la Turquie, mais aussi les actions de libération des prisonniers par des islamistes menacent.

En plus des Kurdes, les États-Unis exercent également une pression sur les pays occidentaux. Cela semble encore avoir été le cas cette semaine, lors de l'assemblée générale de l'ONU à New York.

Jusqu'à présent, la plupart des Etats européens ont adopté une attitude similaire à la Suisse. Mais les lignes bougent un peu partout. En juillet, un tribunal berlinois avait, par exemple, contraint le Ministère allemand des affaires étrangères à aller chercher une mère avec trois enfants dans un camp de réfugiés syrien.

Dans le camp d'internement de Roj, Malika et sa mère, qui assure s'être détournée de l’EI, craignent que d'autres prisonnières encore radicalisées puissent s’en prendre à elles. De telles attaques sont légion. Une femme a même été brûlée dans sa tente avec ses enfants dans le camp d’Al Hol, plus au sud. «Nous sommes simplement fatiguées de tout, explique Malika à notre confrère kurde. On ne parle à personne ici, et on a toujours peur.»

*noms modifiés

Créé: 29.09.2019, 10h27

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