Berne fait fi de ses propres règles sur le sponsoring

TabacIgnazio Cassis va analyser le partenariat avec Philip Morris. Or une check-list interne montre qu’il n’aurait sans doute pas dû être signé.

Ignazio Cassis doit analyser s'il faut poursuivre le partenariat avec Philip Morris pour le Pavillon suisse de l'exposition universelle de Dubaï en 2020.

Ignazio Cassis doit analyser s'il faut poursuivre le partenariat avec Philip Morris pour le Pavillon suisse de l'exposition universelle de Dubaï en 2020. Image: Keystone

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Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) est sous le feu des critiques depuis dix jours. En cause, le sponsoring à 1,8 million de Philip Morris pour le Pavillon suisse à l’Exposition universelle de Dubaï en 2020. Le tollé est tel que le conseiller fédéral Ignazio Cassis va personnellement se pencher sur l’affaire (notre édition du 23 juillet) .

Or des documents internes que nous nous sommes procurés dans leur version allemande montrent que le DFAE a dû contourner ses propres directives, ou du moins les mettre à rude épreuve, pour accepter ce partenariat avec le géant du tabac. Daté de 2017 et édité par Présence Suisse, ce manuel définit les règles à observer avec les sponsors privés qui souhaiteraient s’engager dans le cadre de manifestations organisées par le réseau externe du DFAE.

Le document liste plusieurs mises en garde. Elles sont liées aux critiques visant les multinationales dont les activités peuvent être sujettes à controverse. «S’il y a une coopération étroite avec de telles entreprises, la Confédération peut aussi faire l’objet de critiques. L’image négative de ces entreprises peut ainsi nuire à la réputation de la Suisse, peut-on lire dans le manuel. C’est pourquoi il est important de choisir les partenaires avec prudence et de veiller à ce que les objectifs et les valeurs de l’entreprise soient aussi conformes que possible à ceux de la Suisse».

«Un cache-sexe»

Afin de déterminer les risques, le manuel propose une check-list de trois questions (lire ci-contre). Dans le cas de Philip Morris, ce simple questionnaire aurait dû éveiller les soupçons du DFAE et de Présence Suisse. Bien que l’entreprise mette désormais en avant un «avenir sans fumée» – c’est dans ce cadre-là qu’elle voulait promouvoir sur le Pavillon suisse son nouveau produit qui ne brûle pas le tabac, mais le chauffe –, les milieux de la prévention doutent de sa bonne foi. En mai dernier, le cigarettier a d’ailleurs fait tousser l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lorsqu’il voulait rebaptiser la Journée mondiale sans tabac en Journée mondiale sans fumer.

À gauche, ces directives internes pas suffisamment respectées font hurler les élus. «Le DFAE fait valoir qu’il n’existe pas de règles juridiques contraignantes en matière de parrainage, mais il ignore sa propre liste de contrôle», s’énerve Fabian Molina (PS/ZH). «Le DFAE se moque de nous, lâche son collègue Carlo Sommaruga (PS/GE). Il est évident que Philip Morris remplit au moins deux des trois critères. Nicolas Bideau (ndlr: directeur de Présence Suisse) ou Ignazio Cassis auraient donc dû rejeter cette demande. Et la droite ne peut pas parler de marge d’interprétation: voilà des années que le tabac est pointé du doigt comme problème de santé publique. Pour moi, si Philip Morris peut rester sponsor, alors cela signifie que ce règlement ne sert à rien, si ce n’est de cache-sexe.»

À droite, les avis ne sont pas aussi tranchés. Damian Müller (PLR/LU) estime que «toute cette affaire est exagérée». Pour Laurent Wehr­li (PLR/VD), la situation est délicate. «Il y a une marge d’interprétation dans la façon d’aborder ces directives. A-t-on réellement constaté des incidents avec la présence de Philip Morris comme sponsor? Cela a-t-il déjà nui à l’image du pays? Je n’en suis pas sûr. Plus généralement, jusqu’où veut-on aller. Faut-il interdire Nestlé à son tour, car certaines de ses activités peuvent parfois être controversées? Finalement, y a-t-il, aux yeux de la gauche, une entreprise irréprochable? On est dans une chasse aux sorcières. Et, si l’on continue ainsi, plus personne ne subventionnera rien, et c’est l’État qui paiera tout avec l’argent du contribuable. Je ne suis pas sûr que c’est ce qu’on veut.»

Présidente de la Commission de politique extérieure (CPE) du National, Elisabeth Schneider-Schneiter (PDC/BL) souhaite, quant à elle, être informée de ces directives lors de la prochaine séance de la CPE. «Nous ne sommes pas assez sensibles à la problématique du sponsoring.» Quant au DFAE, il botte en touche. «Les directives pour le réseau externe sont en cours de révision», répond-il, avant de préciser que «ce manuel s’applique exclusivement aux représentations suisses à l’étranger», laissant entendre que Présence Suisse serait soumise à un autre régime.

Une clause de sortie

Reste à savoir si le partenariat avec Philip Morris résistera à la polémique. Si Ignazio Cassis veut tirer la prise, il en a les moyens. Les projets de contrats du DFAE contiennent une clause de sortie explicite: le contrat peut être résilié à tout moment et sans préavis en cas de «couverture médiatique négative qui porterait gravement atteinte aux intérêts ou à la réputation de la Suisse».

Créé: 27.07.2019, 08h21

Les 3 questions qui auraient dû alerter le Département des affaires étrangères

Le manuel du Département fédéral des affaires étrangères liste une série de questions, dont trois portent sur l’analyse des risques d’un sponsoring.

Question 1
Existe-t-il des incidents passés, en cours ou prévisibles qui
pourraient nuire à l’image de la Suisse?

Question 2
L’entreprise a-t-elle des pratiques commerciales controversées, qui ont déjà eu comme conséquence des rapports négatifs dans les médias ou qui pourraient en avoir dans un avenir proche?

Question 3
L’entreprise a-t-elle des partenaires indirects dont les pratiques sont controversées et/ou y a-t-il un risque que ces partenaires indirects soient perçus comme des sponsors cachés?

Principe
Le DFAE en déduit une règle empirique très simple: si la réponse à une de ces questions au moins est «oui», il convient de se demander si ce partenariat est vraiment utile, explique le DFAE. «Si vous répondez «oui» à d.eux questions ou à toutes les questions, il faut éviter un partenariat.»

Conclusion
L’analyse des risques prévue dans ce manuel aurait donc dû au moins alerter Présence Suisse sur le caractère sensible d’un partenariat avec Philip Morris, voire lui faire renoncer de s’engager avec cette entreprise comme sponsor principal pour l’Expo 2020. Et ce indépendamment de la question de savoir dans quelle mesure les objectifs et les valeurs de Philip Morris coïncident avec ceux de
la Confédération, autre critère déterminant selon ce document

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