Des archives suisses accablent Kaspar Villiger

CryptoLeaksDans le scandale d’espionnage de la CIA, l’ex-ministre de la Défense est incriminé par l’actuelle cheffe du DDPS Viola Amherd, qui a informé le Conseil fédéral en décembre.

Chef du Département militaire fédéral (DMF) de 1989 à 1995, le Lucernois aurait, selon l’enquête préliminaire, eu connaissance du vrai rôle joué par Crypto AG pour les Américains.

Chef du Département militaire fédéral (DMF) de 1989 à 1995, le Lucernois aurait, selon l’enquête préliminaire, eu connaissance du vrai rôle joué par Crypto AG pour les Américains. Image: Keystone

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Le démenti de Kaspar Villiger avait l’air ferme et détaillé. Sur plus d’une page et demie A4, l’ancien conseilller fédéral radical a déclaré à notre rédaction mercredi dernier que les documents de la CIA sur l’affaire Crypto AG étaient complètement erronés – du moins en ce qui concerne son propre rôle dans ce scandale d’espionnage. Il n’aurait rien su. Même en tant que ministre de la Défense dans les années 1990. «Je n’étais pas informé de cette opération de renseignement», a écrit le Lucernois.

Mais aujourd’hui, le démenti de Kaspar Villiger est ébranlé – non pas par des documents des services secrets américains et allemands comme auparavant, mais par un papier confidentiel interne du Conseil fédéral. Il s’agit d’un document de prise de position signé par la cheffe du Département fédéral de la défense (DDPS) Viola Amherd (PDC) et envoyé à ses collègues du gouvernement le 17 décembre 2019.

Ce document, dont le contenu n’a pas encore été rendu public, est la première source officielle en Suisse selon laquelle des personnes au sein du gouvernement helvétique pourraient avoir été impliquées dans l’affaire Crypto AG.

Potentiel explosif

En fait, le «papier de discussion» de la conseillère fédérale a une genèse de plusieurs mois. Certaines unités du DDPS étaient en effet informées depuis l’été dernier des recherches sur Crypto AG menées par l’émission «Rundschau» de la télévision alémanique. À la fin du mois d’octobre au plus tard, la ministre démocrate-chrétienne a pris conscience du potentiel explosif de la question. Son département a donc mené sa propre enquête interne pour clarifier les faits. D’anciens responsables ont notamment été interrogés.

En novembre, le Conseil fédéral avait en outre mis en place un groupe de travail issu de pas moins de huit unités différentes de l’administration, pour chercher des traces de l’affaire Crypto AG partout dans l’administration fédérale. Le 17 décembre, bien qu’il y ait encore de nombreuses «questions ouvertes», Viola Amherd fait le point sur l’avancement de ces investigations –et informe ses collègues d’une découverte explosive, dont elle n’a elle-même eu connaissance que la veille.

«K. Villiger était informé»

Ce jour-là, le directeur du Service de renseignement de la Confédération (SRC) Jean-Philippe Gaudin était venu la trouver. Il l’a informée que plusieurs documents relatifs à Crypto AG avaient été découverts dans une ancienne archive des renseignements, a expliqué Viola Amherd aux autres conseillers fédéraux. Elle écrit la phrase suivante: «Ils (ndlr: les documents retrouvés) indiquent que l’ancien chef du DMF K. Villiger était informé.»

Cette phrase apparaît noir sur blanc dans le document remis à ses collègues par Viola Amherd. C’est ce que confirment plusieurs sources de premier ordre. La conseillère fédérale valaisanne ne donne pas de détails supplémentaires sur la nature et le contenu des éléments découverts. Mais le fait que la responsable du DDPS confirme que Kaspar Villiger a bel et bien eu connaissance du double jeu de Crypto AG oblige ce dernier à s’expliquer de nouveau.

Démenti filandreux

À la lumière de ces nouvelles informations, comment faut-il interpréter le «démenti» que Kaspar Villiger a fait parvenir aux médias il y a quelques jours? Cela explique-t-il pourquoi certains passages de sa prise de position écrite étaient formulés de façon pour le moins filandreuse? Il avait, entre autres, indiqué qu’il ne bénéficiait pas d’informations «détaillées» sur le sujet. Kaspar Villiger avait-il donc eu au moins une connaissance «dans les grandes lignes» de l’emprise de la CIA sur Crypto AG?

Nous avons confronté l’ancien ministre avec l’affirmation accablante de Viola Amherd. Dans sa réponse, à nouveau écrite, le politicien aujourd’hui âgé de 79 ans nie avoir su quoi que ce soit sur les vrais dessous de Crypto AG. Et il le fait avec encore plus de force que mercredi. «Je ne savais rien de l’influence ni de la CIA, ni du BND (ndlr: le service de renseignement allemand)» sur Crypto AG, écrit Kaspar Villiger. À propos du fait désormais établi que les dispositifs de cryptage avaient été trafiqués, il déclare: «Je n’avais pas cette information.» Ni le document de discussion de Viola Amherd, ni les documents d’archives découverts ne lui sont connus, assure-t-il. Il ajoute: «Je serais aussi intéressé à en savoir davantage plutôt que d’en être réduit à de simples suppositions.» Il va donc coopérer pleinement avec les différents organes chargés d’enquêter sur cette affaire, annonce-t-il.

«Ce n’est pas quelque chose que l’on oublie»

Kaspar Villiger avait déjà admis mercredi avoir parlé de la société en 1994 à son collègue de parti Georg Stucky, ancien membre du conseil d’administration de Crypto AG ?exactement comme il est mentionné dans les dossiers de la CIA. S’il se souvient bien, la conversation portait sur l’enquête alors en cours de la police fédérale sur les dispositifs de cryptage prétendument manipulés par Crypto AG – mais «pas sur les activités de la CIA ou du BND», souligne l’ancien conseiller fédéral. «Ce n’est pas quelque chose que l’on oublie, et cela m’aurait incité à soulever cette question au Conseil fédéral.» Sur ce point, Kaspar Villiger est donc en contradiction frontale avec la description des événements que fait le rapport de la CIA. Ce dernier indique que le Lucernois a été informé par Stucky sur la véritable nature de Crypto AG, qui était une façade pour les services de renseignement étrangers.

Le nouveau démenti de Kaspar Villiger, encore plus catégorique, soulève maintenant la question de savoir ce que contiennent exactement les dossiers que le chef du SRC Jean-Philippe Gaudin affirme avoir trouvés. Le service de presse du DDPS ne fait aucun commentaire à ce sujet, et dit que le Conseil fédéral attend désormais les conclusions de l’enquête demandée à l’ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer.

Créé: 14.02.2020, 22h33

L'essentiel

Preuves Des documents des services secrets chargent Kaspar Villiger.

Réaction Viola Amherd a informé ses collègues du Conseil fédéral le 17 décembre de cette découverte explosive.

Inflexible L’ex-chef de la Défense dément toujours.

La décision sur une enquête spéciale est reportée

Y aura-t-il une Commission d’enquête parlementaire (CEP), cet instrument extraordinaire utilisé seulement quatre fois dans l’histoire contemporaine suisse, pour faire toute la lumière sur l’affaire Crypto? Le Bureau du Conseil national entretient le suspense. Vendredi, il devait se prononcer sur une proposition de Roger Nordmann (PS/VD), le chef du groupe socialiste au parlement, visant à déposer une initiative parlementaire pour instituer une commission d’enquête. Il a décidé de reporter sa décision.

L’annonce est revenue à la présidente du Conseil national, la Vaudoise Isabelle Moret. Moment délicat pour l’élue PLR alors que d’anciens ténors de son parti sont les premiers visés dans cette affaire. «Le Bureau a décidé d’entendre le président de la délégation des Commissions de gestion (ndlr: organe parlementaire qui a décidé jeudi d’ouvrir une enquête à son niveau), puis de permettre au Conseil fédéral de faire usage de son droit d’être entendu. Ces auditions auront lieu le 2 mars. À cette date, nous déciderons sur la proposition Nordmann», a-t-elle indiqué. Il revient au Conseil fédéral de déterminer qui il enverra à ces auditions.

Pour l’heure, seuls les Verts et le Parti socialiste appuient la création d’une commission d’enquête parlementaire sur l’affaire Crypto. À la suite de la séance du Bureau, Roger Nordmann se montrait plutôt positif. «C’est bien de donner au Conseil fédéral le droit d’être entendu. Après, je ne suis pas sûr que le Bureau décidera d’une CEP, mais à notre avis, elle est absolument nécessaire pour la dignité et la crédibilité du pays. Elle disposerait de moyens plus adéquats que les Commissions de gestion pour faire toute la clarté. Il faut désormais que les autres partis prennent leurs responsabilités.» Le Bureau compte 13 membres, dont 5 pour le PS et les Verts. Que pensent les huit autres? Les avis divergeraient d’un élu à l’autre. Les séances des partis de ces prochaines semaines seront déterminantes.

L.Bt.

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