Alerte aux pesticides dans l’eau potable

EnvironnementLes résidus de chlorothalonil, un fongicide déclaré potentiellement cancérigène, contaminent plusieurs captages. Sur le terrain, les critiques montent contre la lenteur de Berne à identifier et interdire les produits dangereux.

Une teneur presque deux fois trop élevée en résidus de chlorothalonil a été détectée près de la station de la Bressonne, qui alimente Lausanne en eau potable.

Une teneur presque deux fois trop élevée en résidus de chlorothalonil a été détectée près de la station de la Bressonne, qui alimente Lausanne en eau potable. Image: Vanessa Cardoso

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Inconnu du grand public il y a seulement quelques semaines, le fongicide chlorothalonil est devenu «un gros problème» et un «défi de taille» pour les distributeurs d’eau potable en Suisse. C’est le constat presque alarmiste dressé jeudi par l’Office fédéral de l’environnement, qui présentait son rapport sur l’état des eaux souterraines du pays. Basée sur quelque 600 stations de mesures, cette analyse confirme la présence dans les nappes phréatiques de traces d’engrais et de pesticides issus surtout de l’agriculture. Mais le sujet brûlant dont tout le monde parle en ce moment, c’est bien le chlorothalonil.


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Fabriqué par Syngenta

Fabriqué notamment par le géant agrochimique suisse Syngenta, ce produit sert à combattre les maladies comme le mildiou sur de nombreux fruits et légumes, de la vigne à l’oignon en passant par le blé, les carottes et même les champignons de culture. Massivement utilisé en Suisse depuis cinquante ans, il a été déclaré «cancérigène» potentiel ce printemps, après que l’Union européenne lui a retiré son autorisation. L’Office fédéral de l’agriculture souhaite l’interdire aussi, si possible dès cet automne. Le 8 août, l’Office fédéral de la sécurité alimentaire a donné un mois aux distributeurs d’eau potable pour s’assurer que la valeur légale maximale en résidus de chlorothalonil dans leur eau (0,1 microgramme, soit 0,1 millionième de gramme) est bien respectée.

Pourquoi ce soudain empressement? Le chlorothalonil inquiète parce que ses produits de dégradation ont montré une désagréable capacité à persister dans les eaux souterraines. Selon le chimiste cantonal fribourgeois Claude Ramseier, leur durée de vie est de 3320 jours – plus de neuf ans. Or, les nappes souterraines fournissent 80% de l’eau potable en Suisse. Elles se retrouvent parfois dans le réseau de distribution sans traitement ou presque.

Jusqu’à aujourd’hui, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) a donné peu de détails sur les endroits où les résidus de chlorothalonil ont été retrouvés. On sait par exemple que 31 stations de mesure ont détecté ces substances dans le cadre d'une étude pilote. Et dans 20 cas sur 31, la limite légale de 0,1 microgramme par litre a été dépassée.

Un document interne remis aux cantons et que nous sous sommes procuré montre des dépassements spectaculaires. En 2017, l'étude pilote baptisée «suspect-Screening» a été menée sous l’égide de l’OFEV pour dépister quelque 1000 résidus chimiques dans les eaux souterraines. Trois produits de dégradation (appelé métabolites) du chlorothalonil sont apparus plus de 80 fois dans les échantillons testés. Dans un cas, la teneur en métabolite était treize fois supérieure à la limite légale. «Ça nous a choqué, on ne s’attendait pas à des concentrations aussi élevées», relève une personne qui a participé à l’étude.

L’OFEV ne dit pas où les échantillons contenant des résidus de chlorothalonil ont été prélevés. On sait seulement qu’il s’agissait de régions du plateau, là où l’agriculture est la plus intensive. Mais certains cantons se montrent plus précis. Dans le canton de Vaud par exemple, sur 33 prélèvements effectués ce printemps, quinze n’ont montré aucune présence de résidus de chlorothalonil, quatre approchaient la limite légale de 0,1 microgramme et un seul la dépassait. Dans la «fontaine à Basset», un captage situé près du Chalet-à-Gobet au nord de Lausanne, la teneur en atteignait 0,192 microgramme, près de deux fois la limite admissible. Or, ce captage alimente le réseau d’eau potable de la ville de Lausanne.

«L’eau de ce captage est fortement diluée», à deux reprises, avant d’arriver dans le réseau d’eau potable, précise le chef du service de l’eau lausannois, Sébastien Apothéloz. Les teneurs dans les robinets des Lausannois sont toujours restées très en dessous des valeurs légales, selon lui. Mais l’eau de la «Fontaine à Basset» pourrait être momentanément détournée du réseau pour éviter toute contamination, même infime, par des résidus de chlorothalonil. «C’est une décision qu’on va devoir prendre», indique Sébastien Apothéloz.

Dix ans pour confirmer

À Genève, les services industriels qui distribuent l’eau potable ont testé les résidus de chlorothalonil dès 2018, sans rien trouver – sans doute parce que 90% de l’eau du canton vient du lac. En Suisse alémanique, Berne et Soleure ont annoncé que plusieurs captages d’eau potable ont été contaminés. À Soleure, les deux principales nappes qui alimentent le canton en eau potable sont touchées, avec des valeurs dépassant celle, réglementaire, de 0,1 microgramme, indique Rainer Hug de l’office cantonal de l’environnement. Cet été, à Fribourg, un captage du village de Domdidier a dû être fermé après la découverte de valeurs élevées en résidus de chlorothalonil.

Dans les cantons et chez les distributeurs d’eau, beaucoup s’étonnent de la lenteur de l’administration fédérale à réagir au problème du chlorothalonil. Le rapport sur la qualité des eaux souterraines, publié jeudi, révèle que des résidus avaient été détectés dès 2007, sans qu’on sache encore de quel pesticide ils provenaient. Il aura fallu plus de dix ans pour confirmer officiellement qu’il s’agissait du chlorothalonil. Certains cantons n’ont été informés du problème que ce printemps. Dans son dernier rapport annuel, le laboratoire intercantonal de Schaffhouse dénonce aussi une «situation légale peu claire» concernant la dangerosité de ce produit, due aux tiraillements entre offices fédéraux, notamment entre celui de l’Agriculture (OFAG) et celui de la Sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV).

Président de la commission Eau potable de l’Association des chimistes cantonaux, le Fribourgeois Claude Ramseier se montre extrêmement critique. «On aurait pu éviter le rush actuel au sujet du chlorothalonil si on avait fait des études approfondies avant d’autoriser ce produit», notamment sur sa persistance dans l’eau, estime-t-il.

En mai, le président de la Société suisse de l’eau et du gaz, qui regroupe quelque 550 distributeurs d’eau, avait dénoncé «l’énorme problème» représenté par les résidus de pesticides, et critiqué l’immobilisme de Berne : «Il n’existe aucun plan politique tangible pour protéger la ressource en eau», dénonçait-il.

Collaboration : Barnaby Skinner

Créé: 15.08.2019, 17h57

«Il est temps d’agir»

Le rapport de l’OFEV a immédiatement provoqué les réactions outrées de la galaxie verte. Le PS note que la qualité des eaux souterraines est «compromise».

Les Verts libéraux estiment que «notre pays a un grand problème avec les pesticides et qu’il est temps d’agir». Ils invitent le PLR à se rallier à un contre-projet à l’initiative sur l’eau potable s’ils veulent rester crédibles.

Quant aux initiants «Pour une eau potable propre», ils voient confirmé leur discours sur les méfaits d’une agriculture intensive, utilisant massivement les antibiotiques et les pesticides, et mettant en danger la santé humaine.

L’Union suisse des paysans (USP) se décerne un brevet de bonne conduite. «La présence de résidus de produits phytosanitaires n’a pas dépassé les exigences quantitatives dans 98% des stations de mesure». Elle estime surtout que d’autres acteurs devraient agir. Qui? L’industrie qui produit des hydrocarbures halogénés et les cantons «qui n’ont pas encore fait suffisamment d’efforts pour protéger l’eau potable».

Il faudra voir en septembre si l’USP, dont les représentants au parlement se battent bec et ongles pour empêcher tout contre-projet à l’initiative populaire, l’emporte au Conseil national.

Arthur Grosjean

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