«Aider les migrants, c’est une affaire personnelle»

AsileLa Tessinoise Lisa Bosia Mirra mène une véritable bataille pour conseiller les migrants bloqués à Côme. Portrait.

Lisa Bosia Mirra improvise une tribune dans le parc voisin de la gare de Côme.

Lisa Bosia Mirra improvise une tribune dans le parc voisin de la gare de Côme. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il est 11 h 30 au parc public de la gare de Côme. A l’ombre des grands arbres, les migrants se rassemblent par dizaines autour de Lisa Bosia Mirra, qui vient d’arriver. Souriante, la Tessinoise rit et plaisante avec eux. Elle les coache surtout. «Ciao, j’ai reçu ton e-mail», annonce-t-elle à un jeune homme avant d’expliquer à un autre: «Si tu veux demander l’asile en Suisse, tu dois préparer un texte et tes documents. On se voit plus tard dans mon bureau.»

Cette députée socialiste au Grand Conseil tessinois mène une véritable bataille pour aider les migrants bloqués à Côme. «Je suis là pour que ces personnes conservent leur espoir et gardent confiance en elles-mêmes. Elles ne doivent pas oublier qu’elles sont à la fin de leur voyage», confie-t-elle. «Lisa est comme une mère pour nous tous, raconte Samuel, Erythréen de 22 ans. Elle nous écoute et elle essaie de trouver des solutions.» Le jeune homme a établi spontanément un registre avec les coordonnées de tous les migrants de passage, «parce que, pour qu’elle nous aide, on doit l’aider aussi».

Engagement de longue date

Aider les gens dans le besoin, c’est ce que fait depuis plus de vingt ans l’assistante sociale de 44 ans. D’abord comme éducatrice pour personnes handicapées. Ensuite dans l’accueil des requérants d’asile, au sein de la section tessinoise de l’OSEO (Œuvre suisse d’entraide ouvrière). Elle est allée jusqu’à fonder l’Association Firdaus (paradis, en arabe), une ONG d’aide aux migrants. Il lui reste bien peu de temps pour «la lecture en compagnie de mon chat, les randonnées en montagne et le cinéma, aussi».

Mais l’engagement auprès des migrants représente pour Lisa Bosia Mirra «une affaire personnelle, plus qu’un travail.» Elle a grandi dans une famille qui considérait l’accueil comme une valeur phare: «Quand j’étais petite, on a accueilli à la maison une famille marocaine expulsée. Ensuite, j’ai épousé un ancien requérant d’asile, ajoute-t-elle. Tarek a fui l’Irak en 1991, après la première guerre du Golfe. Par contre, on s’est rencontrés dans un tout autre contexte, au Carnaval de Bellinzone!» Ensemble, ils ont un fils de 20 ans.

Son bureau est une simple table de la cafétéria de la gare. Aidée par des bénévoles de Firdaus, Lisa Bosia Mirra y assiste hommes, femmes et enfants, chaque jour depuis le début de l’urgence, week-end compris. Elle rassemble documents et papiers pour augmenter les chances des migrants de mener leur voyage à terme. Enfin, elle range les «dossiers» dans un grand classeur gris.

«C’est une force de la nature»

Au Tessin, le combat de Lisa Bosia Mirra est remarqué. «C’est une force de la nature», dit Ivo Durisch, membre de la direction du PS tessinois. La politicienne en dérange d’autres. La Lega, qui l’a qualifiée de «paladin des faux réfugiés», lui reproche de faire de l’angélisme et d’inciter les migrants à demander l’asile en Suisse plutôt que d’aider les Tessinois en difficulté. La section cantonale de l’UDC l’accuse de ne pas respecter la loi et le travail des gardes-frontière. «Au-dessus de toute loi, il y a les droits humains», rétorque la militante. Elle marque une pause. «On verra à la fin de cette histoire. Si j’ai fait des erreurs, je les reconnaîtrai», conclut-elle.

C’est qu’elle a un caractère fort, Lisa Bosia Mirra. Elle s’adresse sèchement à un jeune migrant: «Non, tu n’as aucune chance d’être accepté à Chiasso. Tu veux y aller? Vas-y, prends le train si tu veux, mais je t’aurai prévenu.» Elle n’hésite pas à hausser le ton avec le gérant de la cafétéria, dérangé par la présence des migrants. «Un client, c’est un client: s’il a payé, il n’y a rien à dire», s’exclame-t-elle.

Lisa Bosia Mirra reste imperturbable dans sa détermination. Ou presque. «Ce n’est pas toujours facile», confie-t-elle. Son sourire habituel s’efface. «J’ai vraiment de la peine à accepter mon impuissance quand les droits fondamentaux sont violés.» Elle songe en silence. «Le pire, c’est de voir cette mineure non accompagnée qui tente de rejoindre sa sœur en Suisse», raconte-t-elle en indiquant une jeune Érythréenne assise à la table d’à côté. «Elle a été refoulée deux fois.» Mais Lisa Bosia Mirra reprend déjà ses esprits. «C’est ma bataille personnelle. Tout est encore ouvert. Et je crois bien que je vais gagner.»

Vivre de presque rien

«D’un commun accord» avec son employeur, la Tessinoise a quitté son travail à l’OSEO. «J’avais trop d’engagements et je n’arrivais plus à les concilier avec mon action sur le terrain.» Comment s’en sort-elle, financièrement? «Mon mari travaille et on se débrouille avec pas grand-chose. On a même vécu à Genève avec moins de 3000 francs par mois. Ç’a été une très bonne école. Et puis je ne vais jamais chez le coiffeur, je n’achète pas d’habits de marque non plus.»

Il est presque 16 heures à la cafétéria de la gare de Côme. Les traits tirés, Lisa Bosia Mirra continue, toujours combative, à con­seil­ler les migrants qui se succèdent à son bureau improvisé. «De toute façon, ils sont plus fatigués que moi», affirme-t-elle, avant d’ajouter: «En octobre, je vais faire le chemin de Compostelle pour me reposer un peu. Mais seulement si la situation ici à Côme a été résolue!»

Créé: 16.08.2016, 07h54

Le Conseil fédéral aurait serré la vis

Elus socialistes et organisations d’aide aux migrants présentes sur place critiquent vertement
les douaniers suisses. Selon eux, parmi les migrants renvoyés en Italie figureraient également des personnes souhaitant déposer une demande en Suisse, et ce même si elles semblent tomber sous le regroupement familial. Surtout, les mineurs non accompagnés seraient traités à la même enseigne que les adultes.

«Les mineurs ont droit à un encadrement particulier, les douaniers y font attention», assure David Marquis. Plutôt que de répondre concrètement aux critiques, le porte-parole de l’Administration fédérale des douanes (AFD) se borne à recopier les articles 5 et 18 de la loi sur les étrangers. «Les migrants qui souhaitent entrer ou voyager à travers la Suisse et ne remplissent pas les conditions requises sont renvoyés en Italie», répond-il, en décrivant ensuite la procédure habituelle de demande d’asile.

Cet été, la Suisse applique en effet le droit avec une extrême rigueur. Alors que deux tiers des migrants sont refoulés à la frontière aujourd’hui, ce ratio ne dépassait pas 1 sur 7 au printemps. Officiellement, cette augmentation serait due à une meilleure collaboration avec les autorités italiennes. Cependant, les déclarations du président de l’UDC, Albert Rösti, dans la «Schweiz am Sonntag» font planer le doute: «Avant, la Suisse acceptait la demande d’asile de chaque personne faisant une petite allusion à un besoin de protection. Nous sommes heureux que le conseiller fédéral Ueli Maurer (ndlr.: dont dépend l’AFD) ait repris le contrôle.»

Articles en relation

Toujours plus de migrants veulent entrer au Tessin

Asile Depuis le 1er août, près de 2500 personnes ont été refoulées en Italie. Le Canton va ouvrir un centre d'accueil provisoire. Plus...

Ping-pong de migrants entre Chiasso et Côme

Asile La situation de l’asile chauffe à la frontière sud. Submergée, l’Italie reproche aux Tessinois de renvoyer trop systématiquement les migrants en situation illégale. Plus...

La ville de Côme va-t-elle asphyxier?

Reportage La ville frontière de Côme (I) accueille les migrants mais ses capacités atteignent leurs limites. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Les grands partis désemparés
Plus...