Parfois, le dernier voyage du bétail tourne mal

Maltraitance animale En 2018, 80 transports de bétail ont été dénoncés et jugés en Suisse. Nous avons pu consulter ces décisions de justice, en exclusivité.

Image: Gian Ehrenzeller

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Le transporteur de bétail du Chablais vaudois avait fait la une des médias au début de 2018. La fondation MART (Mouvement pour les animaux et le respect de la terre) l’avait dénoncé pour avoir maintenu dans sa bétaillère 26 bovins pendant vingt heures. Ce qui est illégal, le transport ne devant pas dépasser huit heures. Le 30 octobre, ce professionnel a été condamné par le Canton de Fribourg, pouvons-nous révéler aujourd’hui. Contacté vendredi, il précise avoir aussi été jugé par la justice vaudoise. En tout, il en a eu pour près de «8000 francs d’amendes». «J’ai tiré les leçons de cette mésaventure», déclare-t-il.

Cette infraction à la protection des animaux n’est pas un cas isolé. D’autres convoyeurs helvétiques, professionnels ou amateurs, ont été condamnés en 2018. Par exemple, un professionnel dans le Gros-de-Vaud a transporté dix porcs d’engraissement pendant douze heures dans sa bétaillère en août 2017. Il a été dénoncé au petit matin, à 5 h 43, devant un abattoir.

Notre enquête a déjà révélé les maltraitances diverses dont est victime une minorité de bêtes de rente en Suisse. Eh bien, ces sévices peuvent aussi se manifester durant les transports d’animaux. En 2018, environ 80 ordonnances pénales ont traité les infractions les plus graves qui se sont produites sur les routes du pays. Nous les avons consultées en exclusivité.

Le nombre de transports est important. Nous avons eu accès aux chiffres de la Banque fédérale de données sur le trafic des animaux. Les bêtes sont déplacées plusieurs fois à travers la Suisse durant leur existence. Pour se rendre à l’alpage, à une foire, à un lieu d’élevage ou d’engraissement et finalement à l’abattoir. D’avril 2018 à avril 2019, environ 1,1 million de bovins ont été déplacés à travers le pays. Chacun a parcouru une distance moyenne de 46 kilomètres par an. Une vache a même atteint le record national de 1454 kilomètre durant son existence.

Toutes les quinze secondes

Si on multiplie ce nombre de déplacements par celui des animaux de rente, le résultat donne le vertige. La Suisse compte quelque 4,5 millions d’animaux d’élevage: bovins, ovins, caprins et porcins. Et 10 millions de volailles. Tous ces animaux sont abattus: les Suisses mangent en moyenne 52 kilos de viande par année. 220 000 cochons ont été déplacés, puis tués en juin dernier, soit un cochon toutes les quinze secondes. À la même période, il y a eu 44 541 bovins, soit un par minute.

Les animaux ont aussi des droits durant ces déplacements. La loi qui les protège a été renforcée en 2008. Les normes sont multiples et diverses. Par exemple, le temps de transport est calculé à la seconde près. Et la bétaillère doit offrir une surface minimale à l’animal qui est défini en fonction de son poids. Ces limites légales de temps et d’espace de vie sont d’ailleurs les deux infractions principales traitées par les ordonnances 2018.

«Selon la géographie, notamment dans les régions de montagne, il est presque impossible de tenir les délais»

Mais il n’y a pas que cela. Ces décisions des ministères publics cantonaux révèlent que des animaux meurent dans les véhicules de transport. Ils ne supportent pas ces voyages qui sont un facteur de stress, à cause de la chaleur, de la promiscuité, de l’attente. Il arrive que des bêtes manquent de nourriture et d’eau. Dans le canton de Lucerne, un chauffeur a surchargé son véhicule. Il y avait 38 bêtes, soit six de plus que la norme légale: trois d’entre elles sont décédées. Dans le canton de Zurich, un camion a embarqué trente cochons en trop. Il a acheminé 156 porcs durant plus de cinq heures: deux n’ont pas survécu. Le coupable a agi délibérément, selon la justice.

Nous avons parlé avec plusieurs de ces transporteurs condamnés. Tous reconnaissent les faits. Ils contestent, en revanche, leur interprétation. Le dépassement du temps de transport? «Selon la géographie, notamment dans les régions de montagne, il est presque impossible de tenir les délais», selon l’un. La surcharge? «Nous ne connaissons pas le poids des animaux. Une fois chargé, le camion peut avoir encore de la place, mais le poids total des bêtes peut dépasser les valeurs légales. Si c’est le cas, vous êtes dénoncé», explique un autre transporteur.

Tous affirment respecter le bien-être des animaux. Une négligence, «hors de notre volonté», est toujours possible. Seule une minorité est responsable des cas volontaires de maltraitance. «Les moutons noirs doivent être condamnés.» Dans tous les cas, ils prennent en compte la sensibilité proanimale grimpante. Et ils dénoncent une pression économique qui réduit les marges. «Nous ne faisons plus que 3% de bénéfices par bête transportée.»

Une boîte aux lettres

La profession veut faire le ménage. Proviande, l’association interprofessionnelle de la branche, envisage la création d’une boîte aux lettres pour lanceurs d’alerte. «Il est destiné aux chauffeurs ou commerçants qui constatent des infractions en matière de bien-être des animaux et qui ne veulent pas les signaler officiellement», explique Regula Kennel de Proviande. Cela permettrait d’identifier plus rapidement les griefs.

Kate Amiguet, de la fondation MART, veut lutter depuis longtemps contre ces dérives. Elle dénonce toutefois la lenteur des changements. Le transporteur du Chablais vaudois a été jugé et condamné il y a un an. Peu de corrections ont été faites depuis. Et les amendes lui semblent trop légères. L’idéal, selon elle, est de transporter l’animal dans l’abattoir qui se trouve le plus près de sa ferme.

Créé: 05.07.2019, 07h28

24 semaines de vie avant l’abattoir

Avant de prendre la route pour l’abattoir, les cochons vivent vingt-quatre semaines dans leur exploitation. La Suisse compte 807 080 porcs d’engraissement dans 6290 porcheries, selon les chiffres officiels de l’Office fédéral des affaires vétérinaires. Durant leurs quatre premières semaines, les nouveau-nés sont allaités par les truies reproductrices. Puis c’est le passage à l’alimentation de sevrage, à l’élevage et à l’engraissement.

Une bête dispose d’un espace standard de 0,9 mètre carré. Cette surface peut cependant monter jusqu’à 1,65 m2 dans les fermes labellisées. Les jeunes porcs poursuivent leur engraissement jusqu’à atteindre le poids moyen de 113,7 kilos. Ils sont alors âgés d’environ six mois.

2 568 789 porcs ont été abattus en 2018. Les coûts de production varient selon le morceau de viande choisi: la poitrine de porc coûte un peu moins de 18 francs le kilo; un morceau de filet du même poids 51 francs. L’an dernier, les Suisses ont consommé 21,6 kilos de porc par habitant, soit un total de 184 998 tonnes au total. Le porc représente 41,6% de la consommation totale de viande du pays.
C.B.

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