L'agonie des glaciers devient un instrument politique

ClimatUne initiative populaire en cours d'élaboration veut bannir les énergies fossiles d'ici 2050. Intitulée «protéger les glaciers» elle s'approprie un symbole suisse.

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Le recul des glaciers en Suisse, c’est notre ours polaire à la dérive sur la banquise. Plus qu’une manifestation géologique, c’est une preuve tangible du réchauffement climatique. Et comme tout symbole, il est propice à devenir un objet politique. C’est le cas d’une initiative populaire en préparation, révélait lundi le Tages-Anzeiger. Le texte vise à interdire en Suisse l’utilisation d’énergies fossiles d’ici à 2050. Son nom? L’initiative «Pour la protection des glaciers». «Le titre est encore provisoire», sourit Marcel Hänggi, l’homme à l’origine de ce combat. Journaliste indépendant à Zurich, il concède toutefois que l’appellation «fait référence à quelque chose de très émotionnel pour un enjeu en réalité beaucoup plus large». Aidé par les associations environnementales Greenpeace et le WWF, il s’est décidé à passer à l’action peu après la ratification de l’Accord de Paris sur le climat en 2015. Un texte qu’il juge insuffisamment contraignant (lire encadré).


Lire aussi l'éditorial: Le populisme climatique, un mal nécessaire


Pourquoi en appeler aux glaciers pour un problème au fond très concret? Comme souvent, il y a d’abord une affaire de pression politique, pour laquelle les arguments doivent être simples. Ce n’est pas un hasard, cette initiative intervient alors que le parlement devra réviser la loi sur les émissions de CO2 à la fin de cette année. Parmi les mesures préconisées par le Conseil fédéral figure la réduction des émissions de gaz à effet de serre de 50% d’ici à 2030, dont 20% à l’étranger par des mesures de compensation. «Ce texte obligerait la Suisse à sortir des énergies fossiles et à agir de manière globale et non plus par des solutions locales», détaille Mathias Schlegel, porte-parole de Greenpeace Suisse. Conscient que l’enjeu est complexe, il salue l’idée de se référer aux glaciers. «Cela met le doigt sur un enjeu très concret, de quelque chose qui compte pour les Suisses.» Car malgré l’importance de la cause climatique, elle est parfois abstraite à appréhender au quotidien.

«Le réflexe, c’est de se dire que cela se manifestera loin et plus tard, alors que cela a lieu ici et maintenant», abonde Lisa Mazzone (Les Verts/GE). Il y a donc pour elle quelque chose d’identitaire à invoquer la disparition des glaciers. «C’est un peu de notre histoire qui est en train de s’évaporer», lance la conseillère nationale. Cet argument, elle l’a d’ailleurs utilisé dans un postulat prochainement soumis au Conseil national, qui demande d’évaluer l’opportunité de doter les glaciers d’un statut juridique. L’idée? Permettre à des citoyens de saisir la justice en leurs noms, pour défendre leurs intérêts. Des cas semblables existent en Inde ou en Nouvelle-Zélande. Pour le Conseil fédéral, une telle mesure ne serait pas utile car 62% des glaciers sont classés à l’Inventaire fédéral des paysages, sites et monuments naturels d’importance nationale et doivent être conservés intacts.

L’utilisation des glaciers dans le champ politique n’est, à l’égard de l’histoire, pas vraiment surprenante. De tout temps, leurs mouvements et l’imaginaire qu’ils véhiculaient ont rythmé la vie des populations alpines. Dans son livre «Les glaciers en mouvement», le glaciologue Amédée Zryd qualifie même cette relation de «drame d’amour et de haine.» À Fiesch, au pied du glacier d’Aletsch, on priait jusqu’au XIXe siècle pour qu’il recule et cesse de menacer la vallée. Avec leur recul, ils ont ensuite été la cause de catastrophes mortelles, les plus célèbres étant celles du Giétroz dans le val de Bagnes et de Mattmark, dans le Haut-Valais. Et voilà qu’aujourd’hui, leur agonie se change en symbole.

L’histoire déjà écrite

Mais difficile de dire si l’argument portera en politique car l’avenir s’annonce plutôt sombre. Et l’initiative, aussi positive puisse-t-elle être à long terme pour les défenseurs du climat, glisse vers l’instrumentalisation. «Pour les glaciers, la fin de l’histoire est déjà écrite. Tout le système climatique est déjà en complet déséquilibre. Avec un arrêt des énergies fossiles en 2050, cela signifierait encore trente ans de déséquilibre et le processus est en marche», décrit Reynald Delaloye, professeur de géomorphologie alpine à l’Université de Fribourg. D’ici à 2100, les scientifiques estiment que 80 à 90% de la masse glaciaire du pays aura disparu. La récolte des signatures, elle, débutera l’an prochain. (TDG)

Créé: 28.03.2018, 08h44

Une mesure radicale et sérieuse

Pour Marcel Hänggi, à l’origine du projet d’initiative, il s’agit de faire ce que tous les accords sur le climat ne prévoient pas suffisamment: fixer une date et des objectifs contraignants. Dans le cas précis, cela signifie ni plus ni moins que l’utilisation du gaz naturel, du charbon et du pétrole serait purement interdite en Suisse dès le milieu du siècle. Car à ses yeux, aussi louable soit l’ambition de l’Accord de Paris ratifié par 195 pays qui vise à stabiliser le réchauffement dû aux activités humaines «en dessous» de 2 °C d’ici à 2100, il ne reste qu’une promesse. «Je veux donner les instruments pour atteindre nos objectifs. À la sortie de la COP21, en rencontrant Doris Leuthard, j’ai vraiment eu le sentiment que la Suisse n’était pas prête à mener une politique ambitieuse et sérieuse en la matière», soutient Marcel Hänggi. Pour lui, il ne s’agit pas d’aller au-delà des objectifs, mais de s’en donner les moyens.

Mais pour les défenseurs de l’économie, le danger est réel. «La date est arbitraire et cela prive la Suisse de la flexibilité nécessaire pour rendre économiquement tolérable cette transition», confie au «Tages-Anzeiger» Kurt Lanz, membre de la direction d’EconomieSuisse.

Un hiver positif pour les glaciers? Pas sûr

Les précipitations abondantes de cet hiver offrent-elles un peu de répit aux glaciers?

La réponse n’est pas si simple. «En montagne, il faut d’abord comprendre que l’hiver peut durer jusqu’en mai, il est donc loin d’être terminé», précise Reynald Delaloye, professeur de géomorphologie alpine à l’Université de Fribourg. Et de rappeler que l’enneigement en altitude est certes élevé mais pas exceptionnel. Pour les glaciers, les mois de mai et juin seront donc déterminants. «Plus la couche de neige restera importante durant cette période, moins la fonte sera forte en été. S’il se met donc à faire très chaud dès le mois d’avril, les conséquences pourraient être comparables à celles de l’année dernière», précise encore le scientifique.

On rappellera en effet que 2017 a été catastrophique pour les glaciers et figure parmi les trois pires années en la matière. Les plus importants d’entre eux ont perdu plus de trois mètres d’épaisseur. Pour la seule année passée, les glaciers suisses ont laissé 3% de leur masse, 1,5 milliard de mètres cubes de glace, soit de quoi remplir une demi-piscine olympique par ménage, selon l’Académie des sciences naturelles.

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