Un abbé délateur soupçonné d’avoir un enfant caché

Affaire du harcèlement entre prêtresL’abbé Nicodème Mekongo a accusé plusieurs personnes. Il reproche notamment à l’abbé Paul Frochaux de l’avoir harcelé sexuellement à Vevey. L’affaire est en train de se retourner contre lui.

Photo d'illustration.

Photo d'illustration. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Nous sommes abasourdis de ces accusations. A mon avis, de la médisance pure.» Danièle Kaeser était présidente du Conseil de paroisse de Vevey de 2000 à 2012, soit les années où l’abbé Paul Frochaux officiait dans la ville. Ce dernier est accusé par l’abbé Nicodème Mekongo de harcèlement sexuel pour des faits qui se seraient passés entre 2008 et 2011. Vue de Vevey et aux yeux de plusieurs gens d’Eglise en Suisse romande, l’affaire est en train de se retourner contre le délateur.

L’abbé Frochaux est décrit comme «un prêtre extraordinaire, positif et dynamique, apprécié de tous, un modèle». «Avec sa prestance, ce n’est pas pour rien qu’il a été nommé curé de la cathédrale, un poste où l’on met des personnes très appréciées», souligne un fin connaisseur des questions épiscopales.

A l’inverse, l’abbé Nicodème (comme il se fait appeler) est décrit par plusieurs personnes comme quelqu’un «d’un peu spécial, calme et apprécié comme séminariste, mais qui avait changé de comportement quand il était devenu prêtre». Au vu de sa personnalité, beaucoup doutent des accusations qu’il profère.

Bébé dans le placard?

Actuellement à Peseux, il partagerait sa vie avec une femme et un enfant «dont personne ne connaît le père: sur le registre de baptême, il est écrit «de père inconnu». L’évêque a demandé un test de paternité, mais l’abbé Nicodème le lui refuse», souffle-t-on. Nicodème Mekongo nie que cet enfant soit le sien et évoque un père au Cameroun. Il se dit empêché de procéder à un test ADN: «les parents m’ont interdit de toucher à l’enfant. Je ne peux m’y opposer: nous sommes dans un pays de droit! Et les gens n’ont pas à s’immiscer dans ma vie: elle est la seule famille que j’ai ici. Mgr Morerod sous-entend clairement que j’ai un enfant avec elle. Mais ma cousine lui a écrit que je n’étais pas le père.»

Cette situation pourrait être à l’origine de ce que d’aucuns voient comme une vengeance de l’abbé Nicodème contre l’abbé Frochaux. En effet, la mère de l’enfant avait déjà secoué les esprits à Vevey, où elle avait été d’abord présentée comme une sœur, puis comme une cousine: «Quand il a voulu emménager avec elle à la cure, l’abbé Frochaux s’y était absolument opposé», raconte Danièle Kaeser. «Vevey avait alors mauvaise réputation (lire encadré). L’abbé Frochaux était très attentif à ce que ça ne se reproduise pas», rappelle un paroissien. Devant ce refus, «il s’est fâché. Nous avons fait intervenir l’évêque, relate Paul Frochaux. Dès lors, il ne mangeait pratiquement plus à la cure, prétextant que c’était trop cher.» La «cousine» vivait à la cure Saint-Jean, l’abbé Nicodème à celle de Notre-Dame.

Procédure de révocation

«Cette histoire de femme et d’enfant n’est pas le plus grand reproche qu’on lui adresse», souligne un connaisseur du milieu eccléasistique. Qui détaille: «Les abbés restent cinq ans, renouvelables, à un endroit. Cela peut être moins, car il arrive parfois que l’alchimie ne fonctionne pas dans les équipes. Mais si c’est tout le temps le même qui tourne, ce n’est déjà pas bon signe», allusion au fait que l’abbé Nicodème est passé depuis 2014 à Yverdon, à Charmey, au Grand-Lancy et à Peseux.

Que s’y est-il passé? A Yverdon, des fidèles ont été «choqués» de sa prise de position pendant la messe contre un projet immobilier (à 6 millions) défendu par la majorité du Conseil de paroisse. «C’était de l’ingérence et ce n’était surtout pas le lieu: il a pris l’assemblée en otage!» s’insurge un paroissien. Qui, comme d’autres, s’était «plaint au vicaire épiscopal». Dans «La Liberté» de ce lundi, l’évêque Mgr Morerod affirme que les fidèles de Peseux lui ont demandé de déplacer l’abbé.

Nicodème Mekongo se défend: «A Yverdon, j’ai refusé d’apposer ma signature à un projet immobilier non viable. Au Grand-Lancy, j’étais contre certaines pratiques hétérodoxes de collègues, notamment la célébration intercommunion, où le pasteur et le prêtre célèbrent ensemble l’Eucharistie. Je m’y suis aussi opposé à Peseux, car c’est interdit par l’Eglise catholique. Au lieu de me défendre, le 29 mars, Mgr Morerod m’a demandé de démissionner sur-le-champ sans motif précis. C’est tout simplement de l’abus de pouvoir! En juillet, il a ordonné une enquête préliminaire contre moi. Les deux prêtres mandatés pour m’entendre ont annulé le rendez-vous la veille. Pourquoi ?»

Dans la procédure de révocation contre l’abbé Nicodème, il semblerait que ces prêtres aient renoncé à l’entendre, au vu des conditions qu’il fixait pour cet entretien.

«Charmeur hétérosexuel»

Parmi les personnes incriminées par l’abbé Nicodème, figure également à Vevey l’abbé Edgar Imer, décédé en 2016, qui lui aurait «caressé les cuisses et les tétons». Deux paroissiennes pouffent: «Impossible, car l’abbé Imer taquinait les femmes!» «Hétérosexuel, il était charmeur avec les femmes, mais toujours en public et sans jamais avoir rompu ses engagements sacerdotaux», raconte un prêtre qui l’a bien connu. «Les gens sont libres de dire ce qu’ils veulent, moi je parle de ce que j’ai subi, rétorque Nicodème Mekongo. J’ai repoussé la main de cet abbé sur ma cuisse à plusieurs reprises dans la voiture.»

Blagues incomprises?

Selon l’abbé Nicodème, les deux autres abbés ne parlaient que de sexe, générant un «climat homoérotique». Dans les milieux hospitaliers, les blagues graveleuses sont légion. Dans les pompes funèbres, c’est de la mort que l’on rit pour faire baisser la pression. L’humour à la cure de Vevey tournait-il autour du tabou suprême des prêtres? L’abbé Frochaux concède «ne pas s’interdire quelques gags, car nous sommes des gens du 21e siècle. Mais nous ne parlions pas que de ça!» «Dès le moment où je leur ai demandé d’arrêter et qu’ils ont continué, ce n’était pas des blagues pour moi, oppose Nicodème Mekongo. Nous étions collègues, pas intimes ou amis. Ils n’avaient pas à m’imposer ce mode de vie.»

Quant aux trois fois où l’abbé Frochaux se serait rendu en pyjama dans la chambre de l’abbé Nicodème? «Peut-être qu’il venait vérifier qu’il n’y avait pas de femme, puisqu’il lui avait interdit», s’interroge une paroissienne. Paul Frochaux nie catégoriquement toute incursion, pour quelque motif que ce soit.

Mais s’il avait été animé de mauvaises intentions, pourquoi se serait-il présenté en pyjama plutôt que nu? Pourquoi ne se serait-il pas glissé sous les draps? Pourquoi n’aurait-il pas fait des avances? «Il m’en a fait: il m’avait affirmé avoir vécu des choses fortes avec mon prédécesseur. Moi, par contre, j’ai refusé. Après trois fois, il y a des questions à se poser.»


Une affaire aux relents de complot

Selon le «Tages-Anzeiger», qui a révélé les accusations de l’abbé Nicodème Mekongo contre l’abbé Paul Frochaux, l’abbé Nicodème Mekongo estime que Mgr Morerod voulait l’éloigner pour qu’il ne soit pas entendu dans la procédure de nomination à l’évêché de Coire.

D’autres voix avancent d’autres hypothèses: «Quelle drôle de coïncidence que, alors que les faits se seraient déroulés entre 2008 et 2011, l’abbé Nicodème parle justement maintenant qu’une enquête (ndlr. pour révocation) est ouverte contre lui par l’évêque! Comme par hasard, ses accusations visent deux proches de Mgr Morerod, soit son auxiliaire et le curé de la cathédrale, l’abbé Paul Frochaux», analyse un fin connaisseur des questions épiscopales.

L’abbé Nicodème Mekongo, lui, affirme: «Il y aurait eu une affaire entre l'abbé Paul Frochaux et un jeune qui s'est terminée par une confrontation à l'évêché en 2001. Pour moi, cela démontre clairement qu'il n'est pas sans reproches, contrairement à ce qu'il affirme.»

L’abbé Frochaux s’explique: «J’ai emmené en 99 à mon chalet de Torgon un jeune de 17 ans pour lequel j’avais beaucoup d’affection et que je considérais comme mon fils. Lui avait d’autres attentes envers moi, ce qui n’était pas mon cas. Nous nous sommes expliqués devant l’évêque et tout a été réglé.» Une version que confirme en tous points Mgr Rémy Berchier, qui ajoute: «Il n’y avait eu aucune atteinte et aucun événement répréhensible.»

Alors que peu de personnes étaient présentes à cette réunion à l’évêché, qui a bien pu parler de cette histoire vieille de vingt ans? Et dans quel but la ressortir maintenant? Cette affaire devra encore livrer des réponses.

En attendant, l’abbé Frochaux dit être «profondément blessé par toutes ces accusations mensongères et ces affabulations. Mais je tiens le coup grâce aux innombrables messages et marques de soutien qui ne cessent d’arriver. »

Créé: 31.12.2019, 20h10

Vevey avait connu d’autres soucis

Un élément de contexte est à prendre en considération, par rapport aux années où l'abbé Nicodème Mekongo dit avoir été victime de harcèlement sexuel à Vevey (soit entre 2008 et 2011): «Il faut se rappeler que les prêtres étaient à l’époque sur le qui-vive, attentifs tant aux gestes qu’aux paroles. Et ils ne restaient jamais seuls avec un enfant», souligne Danièle Kaeser, qui a été présidente du Conseil de paroisse à Vevey de 2000 à 2012.

Deux histoires avaient en effet marqué les esprits à Vevey, tant en 2008 qu’en 2001. Au début du siècle, le prêtre René Blöchlinger, dont la relation avec une femme était connue de nombreux paroissiens, avait été mis sur la touche pour cette raison par Mgr Genoud. René Blöchlinger avait alors transmis à des proches un document sur l’enquête ouverte contre son supérieur hiérarchique: le curé Paul-André Piller. Ce dernier avait reconnu, avant d’être prêtre, avoir abusé à deux reprises d’un jeune de 13 ans dans les années 80. La justice avait établi d’autres relations sexuelles du curé avec un jeune homme souffrant de troubles psychiques, dans les années 90. Mais tous ces faits étaient prescrits. Par ailleurs, des DVD pornographiques mettant en scène de jeunes Asiatiques avaient été trouvés à son domicile veveysan en 2001, mais ne tombaient pas sous le coup de la loi, car il n’avait pas été possible de déterminer l’âge des acteurs.

Ecarté par l’Eglise, celui que les jeunes adoraient et qui se faisait appeler «Paulon» avait ensuite été aumônier dans un EMS et avait connu plusieurs mois de chômage avant d’être réintégré dans l’Eglise en 2005 à Neuchâtel. L’une des conditions était qu’il n’ait aucun lien direct avec des enfants. Paul-André Piller avait par ailleurs suivi une psychothérapie et passé une double expertise psychiatrique assurant qu’il n’y avait pas de problème. Mais lorsque l’affaire a été révélée à Neuchâtel, il s’est suicidé le 4 février 2008, suscitant de nombreux témoignages d’affection.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Coronavirus et enseignement à la maison
Plus...