Une société zougoise payait les folies de la «princesse»

Affaire KarimovaZeromax, la plus grosse faillite de Suisse depuis Swissair, finançait le train de vie de la fille du président ouzbek. Révélations.

Fashionista parmi les fashionistas, Gulnara Karimova a dépensé des dizaines de millions en bijoux, notamment à Genève. YVES FORESTIER

Fashionista parmi les fashionistas, Gulnara Karimova a dépensé des dizaines de millions en bijoux, notamment à Genève. YVES FORESTIER

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Dans les coffres-forts de la Banque Lombard Odier à Genève, les enquêteurs ont mis la main sur une bague avec un énorme diamant rouge de la Maison Boucheron, facturée 19,5 millions de francs, ainsi qu’un collier avec des rubis rouges à 500'000 francs. La propriétaire des coffres No 263 et No 1233 était certes bien connue pour son penchant immodéré pour le luxe. Mais là où les enquêteurs ont dû avoir les chaussettes qui tombent, c’est en découvrant par la suite que Gulnara Karimova, fille du président ouzbek de l’époque, Islam Karimov, avait acheté pour 39 millions de dollars de bijoux rien que chez Chronolux. Hyperselect et ultradiscret, le revendeur de luxe genevois était l’un des premiers à s’installer en ex-URSS dans les années 90.

Gulnara Karimova, 46 ans, n’a pas payé ces bijoux elle-même. Les factures ont été réglées entre 2006 et 2009 par la société zougoise Zeromax. C’est ce qui ressort d’un rapport de septembre 2016 que la Police judiciaire fédérale a rédigé pour le Ministère public de la Confédération (MPC). Un informateur l’a fait parvenir à la cellule enquête de Tamedia.

Zeromax, fondée en 2005, s’occupait du commerce du pétrole et du gaz de cet État d’Asie centrale. La société zougoise a aussi servi à payer de magnifiques bâtiments tels que la «Maison Blanche», un palais construit dans la capitale ouzbek Tachkent pour 800 millions de francs. En 2010, l’entreprise a fait faillite et a laissé derrière elle une dette abyssale de 5,6 milliards auprès de 191 créanciers. La question de savoir qui contrôlait réellement Zeromax reste controversée à ce jour.

Deux ressortissants ouzbeks étaient inscrits au Registre du commerce de Zoug en tant qu’actionnaires et gérants. Mais dans leur pays, il y a toujours eu des rumeurs que le véritable propriétaire de Zeromax n’était autre que Gulnara Karimova.

Les conclusions de la Police judiciaire fédérale confirment cette hypothèse. Son rapport de 12 pages énumère non seulement les montres et les bijoux trouvés dans la villa de Gulnara Karimova à Genève et dans ses coffres-forts. Il présente aussi des factures d’entreprises suisses et allemandes pour la rénovation de la villa à Cologny, où l’installation d’un système audio a par exemple coûté à lui seul 3,2 millions d’euros. Les policiers fédéraux ont aussi retracé l’achat de biens immobiliers en France et à Hongkong et même les transferts de footballeurs professionnels européens vers l’Ouzbékistan.

Le rapport de police recense des paiements d’une valeur totale de plus de 130 millions de dollars que Zeromax a effectués au bénéfice – et probablement sous l’instruction – de Gulnara Karimova. D’autres paiements n’ont pas pu être établis de façon irréfutable, selon les enquêteurs. Ces derniers ont en revanche rassemblé des preuves de transferts d’argent de comptes de Zeromax chez Gazprombank à Zurich vers des sociétés offshore liées à Gulnara Karimova: entre 2006 et 2009, 370 millions de dollars sont ainsi sortis de l’entreprise. Peu de temps après, Zeromax, exsangue, est devenue la seconde plus grosse faillite de l’histoire suisse derrière celle de Swissair.

Femme orchestre

En plus d’être designer de mode sous la marque Guli Fashion et chanteuse pop sous le nom de Googoosha, la fille du président a aussi dirigé la mission ouzbèke auprès de l’ONU à Genève jusqu’à fin 2013. Cette année-là, le Ministère public de la Confédération (MPC) avait gelé 800 millions de francs de ses avoirs pour soupçon de blanchiment d’argent et avait engagé des poursuites pénales contre Gulnara Karimova. La «Princesse de Tachkent» avait subitement perdu la faveur de sa propre famille et est, depuis lors, assignée à résidence dans la capitale ouzbèke. Reste ouverte la question de ce qu’il adviendra de ses avoirs gelés en Suisse.

Indemnisation exigée

La faillite de Zeromax a fait de nombreuses victimes: assureurs et PME en Suisse et en Allemagne, négociants de matières premières en Russie. Les créanciers sont d’avis que Zeromax appartenait à Gulnara Karimova. C’est la raison pour laquelle ils demandent à être indemnisés à partir des avoirs gelés en Suisse.

En 2014, le MPC avait d’abord admis le liquidateur de Zeromax comme partie à la procédure pénale contre Gulnara Karimova, avant de l’exclure en 2017. Un recours contre cette exclusion a été rejeté par le Tribunal pénal fédéral en février 2018.

En dépit des éléments présentés par les enquêteurs, les juges de Bellinzone ont estimé que les nombreux paiements effectués par Zeromax n’ont pas permis de conclure «que Gulnara Karimova exerçait un contrôle sur cette société». D’autre part, la Cour considère que les déclarations d’anciens dirigeants de Zeromax selon lesquelles Gulnara Karimova n’avait rien à voir avec l’entreprise sont prépondérantes. Or, ces responsables sont actuellement détenus en Ouzbékistan. Les avocats des créanciers de Zeromax pensent qu’ils ont dû témoigner sous la contrainte. La torture, les peines de prison pour des motifs politiques et le travail forcé restent courants et l’appareil du pouvoir est toujours le même.

800 millions à restituer

À Berne, le Conseil fédéral tente apparemment de se débarrasser de l’affaire Karimova. Le 9 mai dernier, il a pris une décision provisoire de restituer les 800 millions de francs de Gulnara Karimova à l’Ouzbékistan, car l’argent «provient vraisemblablement d’actes de corruption au détriment de l’État ouzbek». Le gouvernement ouzbek s’est réjoui de la décision suisse.

L’opposant en exil en Suisse Alischan Taksanov, en revanche, se montre très critique. Car le régime du nouveau président Mirziyoyev n’aurait pas mis en œuvre les réformes promises. Les fonds supplémentaires ne feraient que favoriser davantage la corruption. Il demande que la Suisse contrôle l’utilisation de cet argent, via une fondation qui financerait des projets de développement en Ouzbékistan.

Quant aux créanciers de Zeromax, ils se montrent aussi très déçus. J.S., directeur d’une entreprise du sud de l’Allemagne qui avait construit de splendides rampes d’escalier dans le palais de Tachkent, a toujours des factures en attente pour plusieurs millions. Qui va les régler? J.S., qui a exigé l’anonymat, considère que c’est le devoir de l’État ouzbek.

La société Chronolux, qui avait vendu la fameuse bague au diamant rouge, s’est elle aussi retrouvée avec «6 à 7 millions d’impayés» et a cessé ses activités aujourd’hui, selon son administrateur Gilbert Kirschmann.

Auparavant, toutefois, la société genevoise avait peut-être réalisé une «jolie culbute»: facturée 19,5 millions de dollars par Boucheron, revendue pour 24 à 25 millions par Chronolux à la princesse de Tachkent, la bague de Gulnara Karimova ne vaudrait en fait «que» 2,5 millions, selon l’expertise commandée par la Police judiciaire fédérale.

Au final, on ne sait plus quel protagoniste de cette affaire s’est le plus fait rouler dans la farine. Si ce n’est le peuple ouzbek. (TDG)

Créé: 04.10.2018, 08h11

En dates

Décembre 1991

L’URSS vient de s’effondrer. Islam Karimov devient le premier président de la République d’Ouzbékistan. Sa fille aînée, Gulnara, 19 ans, part étudier la mode à New York.

2009

Gulnara Karimova achète une bague à 19,5 millions de dollars chez Chronolux à Genève. Zeromax règle la facture.

2010

La société zougoise est mise en liquidation. Les créances s’élèvent à 5,6 milliards de francs.

2012

Le Ministère public de la Confédération ouvre une enquête.

Août 2013

Perquisitions au domicile de Gulnara Karimova à Cologny. Un mois plus tard, elle est formellement poursuivie.

17 février 2014

Les forces spéciales ouzbèkes font irruption chez la fille du président à Tachkent. Gulnara Karimova est dès lors assignée à résidence.

Septembre 2016

La «princesse» déchue n’assiste pas à l’enterrement de son père. Les rumeurs sur sa mort se font insistantes.

Août 2018

Sur la BBC, le fils de Gulnara Karimova demande un procès équitable pour sa mère, qui serait bien en vie.

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