Près de 300 EMS ont réduit leur personnel soignant qualifié

SuissePlus de 153 000 personnes âgées séjournent dans un EMS en Suisse. Dans une partie des établissements, la qualité de la prise en charge tend à diminuer, par manque de soignants qualifiés.

Dans un cinquième des EMS du pays, la dotation en soignants professionnels par place a diminué.

Dans un cinquième des EMS du pays, la dotation en soignants professionnels par place a diminué. Image: Maskot/Getty Images

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Dix-sept minutes. C’est le temps dont dispose Patrick*, chaque matin, pour réveiller, lever, laver, habiller et descendre au réfectoire chacun des huit résidents dont il a la charge. «Si l’un d’eux n’est pas en forme et que je lui consacre davantage de temps, je dois renoncer à doucher le suivant», témoigne ce soignant qui travaille dans un EMS genevois. Si l’un de ses collègues est malade, Patrick doit s’occuper d’une dizaine de résidents, voire davantage. «Lorsqu’un soignant est absent, la politique de l’établissement est de ne pas la remplacer, ce qui reporte le travail sur ceux qui restent.»

En Suisse, plus de 153 000 personnes âgées séjournaient dans les établissements médico-sociaux fin 2016. C’est 10 000 de plus que cinq ans auparavant. Des hommes et des femmes qui aspirent, pour ce qui sera souvent la dernière étape de leur vie, à être choyées. Mais la réalité est parfois différente.

«Le Matin Dimanche» a analysé les statistiques des 1552 EMS du pays et parlé avec de nombreux soignants, dans plusieurs cantons. Ce qui en ressort? Dans une partie des établissements, la qualité de la prise en charge diminue de manière objective. Soignants et experts tirent la sonnette d’alarme: ces établissements représentent une minorité, mais si rien n’est entrepris, la Suisse va au-devant de gros problèmes.

Avec le vieillissement de la population, le secteur des soins est amené à prendre encore davantage d’importance dans les années à venir. En 2045, 10% de la population aura plus de 80 ans. Deux fois plus qu’actuellement.

Les résidents ne sont pas seulement plus nombreux. Le fort développement des soins à domicile permet de retarder leur entrée en institution. Corollaire: leur état de santé à leur arrivée à l’EMS est moins bon qu’auparavant, physiquement et mentalement. Leur prise en charge nécessite un personnel suffisamment nombreux et correctement formé. Pourtant, notre analyse révèle que 299 établissements ont réduit leur dotation en personnel soignant qualifié par place. Cela représente près d’un EMS sur cinq.

Ces réductions sont parfois massives. Une centaine d’EMS ont vu leur effectif de personnel qualifié par place diminuer de plus 20%, souvent sans que le besoin en soins des résidents ait diminué. Dans certains cas, il s’agit d’une baisse nette des effectifs des soignants, dans d’autres, on assiste au remplacement de personnel qualifié par du personnel auxiliaire. Moins de professionnels, plus de non-qualifiés: la formule a des effets positifs sur les finances des EMS, mais de fâcheuses conséquences pour les résidents.

Le personnel non qualifié peut venir de secteurs aussi divers que l’hôtellerie, la restauration, le ménage ou l’horlogerie. Parfois, il s’agit de chômeurs en fin de droits. «La plupart sont de bonne volonté, mais ça ne suffit pas toujours, témoigne Sylvie*, soignante vaudoise. Certains ne savent pas manier les appareils qui servent à mobiliser les résidents. Il peut alors y avoir un risque de chute.»

Un constat partagé par Patrick à Genève: «Pas plus tard qu’hier, j’ai vu un collègue qui tirait une personne en chaise roulante en arrière et avec une seule main. Le résident ne se sent pas en sécurité. Pour moi, ça s’apparente à de la maltraitance par négligence.»

Les lacunes peuvent aussi se faire sentir dans la relation avec le pensionnaire, surtout lorsque ce dernier est atteint de troubles cognitifs. «Tout le monde ne sait pas comment réagir face à une personne souffrant de l’alzheimer, certains manquent de patience», illustre une infirmière.

Pénurie de soignants formés

Même des soignants non qualifiés déplorent la diminution du nombre de leurs collègues diplômés: «Nous devons porter une part toujours plus grande de responsabilité, explique Francine*, auxiliaire dans un EMS de la région lausannoise. Il m’est arrivé de devoir administrer des médicaments, bien que je n’en aie pas le droit. J’ai donné de la morphine ou du Temesta, alors que ce n’est pas dans mes compétences et que je n’ai pas été formée.»

Les soignants forcent-ils le trait? Manquent-ils d’objectivité et de recul sur leur propre situation? Ce n’est pas l’avis de plusieurs experts. Elsbeth Luginbühl connaît bien le sujet. Elle réalise régulièrement des audits de qualité dans des EMS: «Ces dernières années, la tendance est plutôt à une péjoration de la qualité, en raison du manque de personnel et des mesures d’économie.»

Pour Helena Zaugg, présidente de l’Association suisse des infirmiers et infirmières, la situation est alarmante: «Nous avons atteint un point critique. Pour assurer des soins de qualité sur le long terme, il faut maintenant des efforts politiques. Il faut investir pour former des gens et les garder dans la profession.» Elle juge la suppression de postes de personnel qualifié désastreuse pour les résidents et pour les soignants. «C’est une vision à court terme d’imaginer que l’on va réaliser des économies.

Quand les personnes âgées sont soignées par du personnel moins qualifié, cela peut coûter plus cher au final. Par exemple, la fréquence des hospitalisations risque d’augmenter parce que des problèmes n’ont pas été détectés à temps.» Réaliser des économies est devenu une priorité pour de nombreux EMS. Pas par choix, mais par nécessité, affirme leur association faîtière Curaviva, qui pointe des dysfonctionnements dans le système de financement des soins (lire interview ci-contre).

La volonté et l’opportunité

Si une partie des EMS a vu le nombre de soignants qualifiés par place diminuer, d’autres sont parvenus à engager davantage de professionnels. En Suisse romande, c’est le canton du Jura qui détient le record en la matière. Dans les établissements de ce canton, en moyenne, plus de 80% du personnel soignant est diplômé – deux fois plus que dans le canton de Vaud par exemple.

Les directeurs d’EMS expliquent cette situation exceptionnelle à la fois par des considérations philosophiques et pratiques. «Il y a une volonté d’engager du personnel qualifié parce que c’est une garantie de qualité et cela devient la règle», estime par exemple Jean-Paul Nussbaumer qui dirige la Résidence Les Cerisiers à Charmoille (JU). Dans cet établissement de 74 places et 87 employés, plus de 90% du personnel soignant est qualifié.

Une question de volonté, mais aussi d’opportunité. «Nous sommes à quelques kilomètres de la frontière et nous recevons beaucoup de postulations de personnel français, poursuit Jean-Paul Nussbaumer. Avec la pénurie que connaît la Suisse, nous ne pourrions jamais offrir un tel niveau de qualité sans les frontaliers, qui représentent près de 50% du personnel et qui ont la même grille salariale que les Suisses.»

* Noms connus de la rédaction

(TDG)

Créé: 01.04.2018, 11h28

Daniel Höchli, Directeur de l'association faîtière des EMS, Curaviva (Image: DR)

«De nombreux EMS connaissent des difficultés financières»

Près de 300 EMS sur 1552 ont vu leur dotation en personnel soignant qualifié diminuer au cours des cinq dernières années. Comment l’expliquez-vous?

Il faut rappeler que la majorité des EMS ont augmenté leur dotation. Il ne s’agit donc pas d’une tendance au niveau suisse. Quant aux raisons exactes des baisses, il faudrait analyser la situation de chaque établissement. Mais beaucoup d’EMS sont sous pression parce que les coûts des soins ne sont pas couverts.

C’est-à-dire?

Il y a parfois une partie des dépenses pour les soins que personne ne veut payer. Le système de financement des soins introduit en 2011 n’a pas atteint son objectif. Les assureurs maladie et les résidents paient un montant fixe qui n’a pas évolué, alors que les coûts ont fortement augmenté. Cette hausse est uniquement à la charge des cantons et, comme ceux-ci ne paient souvent qu’une partie de la différence, de nombreux EMS se retrouvent en difficulté financière.

Et donc ils doivent économiser sur le personnel qualifié?

Oui, lorsqu’un établissement ne parvient pas à couvrir ses coûts, il risque de devoir prendre la décision de réduire son personnel. Il est aussi possible que certains EMS ne trouvent purement et simplement pas de personnel qualifié en raison de la pénurie.

Cette situation précaire va s’aggraver avec le vieillissement de la population. Que faut-il faire?

La majorité des aînés veut rester aussi longtemps que possible à la maison. Si nous voulons respecter cette volonté, il faut une offre flexible et intégrée, avec par exemple des appartements protégés ou des structures de jour, afin de décharger les proches. Tout cela pourrait aider à détendre la situation. Mais le système de financement actuel complique le développement de cette offre.

Comment?

Lorsqu’un établissement n’a pas de marge de manœuvre en termes financiers, il ne peut pas se développer. La loi n’oblige pas assez clairement les cantons à prendre en charge les coûts des soins non couverts. À l’avenir, cela pourrait mettre en péril le fait d’avoir suffisamment de lits dans les EMS. Et puis, il y a des incitations pernicieuses.

Lesquelles?

Une personne âgée qui reste longtemps à la maison est plus intéressante pour le canton, parce que les assureurs participent davantage à la facture des soins. Si cette personne va en EMS, le canton devra supporter davantage de coûts.

Que proposez-vous?

D’abord, il faut adapter les montants versés par les assureurs pour les soins et rendre claire l’obligation pour les cantons de prendre en charge la totalité du reste des coûts. Ensuite, il faut un financement uniforme pour les différentes offres de soins. Il est urgent de se mettre autour de la table si l’on veut assurer des soins de qualité à l’avenir. Le monde politique est trop frileux.

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