«Pour endiguer les coûts de la santé, il faut moins de médecins»

DébatEx-chef de clinique au CHUV ancien médecin cantonal bernois, Jan von Overbeck livre cinq recettes contre la hausse des primes.

Au chevet du système de santé suisse, le Dr Jan von Overbeck propose ponctions et remèdes de cheval.

Au chevet du système de santé suisse, le Dr Jan von Overbeck propose ponctions et remèdes de cheval. Image: Keystone

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Jan von Overbeck, 64 ans, a un parcours étonnant. Il a été chef de clinique au CHUV et à l’Hôpital de l’Île, il a pratiqué la télémédecine, a roulé sa bosse en Afrique, a travaillé pour la grande assurance privée Swiss Re et a été médecin cantonal bernois avant de prendre une retraite anticipée. Il connaît donc bien notre système de santé et ses tares. Et il n’a pas sa langue dans sa poche. Il estime que les Suisses sont bien soignés mais que le système coûte les yeux de la tête. Choqué par le combat des lobbies et l’impuissance des politiques, il souhaite qu’un grand débat national sans œillères s’ouvre.

Nous lui avons demandé les cinq mesures à prendre, selon lui, pour que les primes maladie redeviennent supportables. Elles ne vont pas plaire à tout le monde.

1. S’attaquer à la pléthore de médecins spécialistes

«Contrairement à ce que dit la FMH, nous n’avons pas une pénurie de médecins. Nous en avons trop et ils sont au mauvais endroit. La Suisse a un médecin pour 250 habitants. Selon les études de l’OCDE, il en suffirait d’un pour 1500 habitants. La première chose à faire est de contrôler le flux des médecins. Il faut donner aux Cantons la possibilité d’autoriser ou non l’installation d’un nouveau cabinet, sachant que ce dernier va engendrer des coûts annuels de 500 000 francs par année. Nous avons aussi 60% de médecins spécialistes et 40% de généralistes. Il faudrait atteindre la proportion inverse.»

Comment faire? «Via les tarifs. En payant moins les spécialistes, sauf s’ils s’établissent dans un canton où il en manque. En fait, il faut des tarifs préférentiels pour les gens qui s’occupent des soins primaires, à savoir les généralistes, les psychiatres, les gynécologues et les pédiatres. Ce sont eux qui font le triage pour le système de santé. Il faut aussi revoir certaines aberrations. Une IRM de la colonne vertébrale coûte 900 euros (ndlr: 990 fr.) à Morges et 300 euros (ndlr: 330 fr.) à Thonon. Que le prix soit supérieur, c’est logique, mais pas le triple!»

2. Introduire rapidement le dossier électronique du patient

«Dans une Suisse hautement technologique, le dossier électronique du patient n’a toujours pas été introduit. La politique ne suit pas, les lobbies non plus. Or le dossier digital est essentiel pour avoir le contrôle des factures et mettre fin aux doublons. Cela permet aussi d’améliorer la qualité des soins. Mes filles d’une vingtaine d’années ont eu l’appendicite à six mois d’intervalle. Leur généraliste a fait faire un examen de labo et les a envoyées chez le radiologue pour un ultrason. En sept heures, la suspicion était confirmée. Donc départ à l’hôpital cantonal… où ils n’ont pas de dossier électronique. Ils ont refait les mêmes contrôles labo et radio avant d’opérer. Ce qui implique un gaspillage d’argent et surtout une perte de temps qui peut être dangereuse pour le patient.»

Selon le Dr von Overbeck, l’opposition au dossier électronique «vient des sociétés de médecine qui refusent de payer l’infrastructure dont elles ont besoin dans leur cabinet. Elles demandent à la Confédération de le faire. Et puis en Suisse, quand on veut freiner un projet, on invoque la protection des données. En Californie, l’assurance médicale Kaiser Permanente a adopté le dossier électronique depuis plus de dix ans. Elle a 9 millions d’assurés. Les avantages sont éclatants. Pas de doublons, simplification administrative, données fiables pour la recherche et surtout qualité accrue pour le patient. On lui rappelle les vaccinations des enfants et on prévient le diabétique de son contrôle annuel. Ce qui évite les complications chères pour toute la société. Il faut un dossier électronique consultable dans toute la Suisse alors que certains Cantons continuent de la jouer solo.»

3. Faire bouger l’Office fédéral de la santé publique

«La Confédération est responsable, de par la loi, des maladies infectieuses. Elle pourrait décider que tous les pharmaciens ont le droit de vacciner. Elle est frileuse et ne le fait pas. Ce qui explique pourquoi on a toujours une épidémie de rougeole. Il faut faciliter la vie du patient qui souhaite se faire vacciner rapidement en allant prendre son train. Mais l’OFSP n’ose pas s’affirmer et déléguer plus de tâches aux pharmaciens. Ces derniers peuvent vous prescrire des antibiotiques en urgence un vendredi soir, mais ils ont l’interdiction de le faire le lundi matin. Ils sont donc compétents un jour, incompétents un autre.» Cette idée fait écho aux offres de certains assureurs maladie, qui font des pharmacies partenaires les premiers points de contact pour les soins, relevait ce week-end «Le Matin Dimanche».

Jan von Overbeck estime la Confédération trop timide dans sa politique de santé. «Au lieu de décider quitte à se faire critiquer, elle préfère en cas de divergence renvoyer la balle aux Cantons, qui décident chacun dans leur coin. On jette de l’argent par les fenêtres. C’est dommage qu’Alain Berset se contente de gérer alors qu’il devrait s’imposer. Il l’a fait une fois sur les tarifs des médecins mais il n’a pas pu empêcher que les spécialistes fassent du chiffre ensuite. Il devrait s’engager plus fortement sur le dossier électronique, qui permet de détecter rapidement de tels abus.»

4. Changer la «chaîne de production» médicale

«Il faut réanalyser la chaîne de soins. 80% de la médecine, c’est de la routine. Quand j’ai commencé mes études, on apprenait à soigner des événements ponctuels: une pneumonie, une appendicite. On soignait et l’événement était clos. On a changé d’époque. Nous n’avons plus affaire aux mêmes soins avec diagnostic technique aigu mais à des maladies chroniques: diabète, insuffisance cardiaque, asthme, bronchite, scléroses multiples, etc. Voilà pourquoi nous n’avons pas à l’avenir autant besoin de médecins, qui coûtent cher et qu’on ne trouvera pas, pour assurer ce type de soins de routine.»

Sur les plus de 80 milliards de francs que coûte chaque année le système de santé, 80% concernent les maladies chroniques. C’est là que le potentiel d’économies est grand. On pourrait restructurer la chaîne de soins pour qu’elle soit la plus efficiente possible à moindre coût. Une infirmière à domicile pourrait assurer certains traitements avec des lignes de conduite à respecter. Dès qu’il y a quelque chose d’anormal, le médecin est prévenu. Cela augmente la qualité du suivi et donc la qualité des soins. On risque moins qu’un diabétique oublie son contrôle et débarque ensuite aux Urgences. Ou alors quand vous achetez votre médicament contre l’hypertension en pharmacie, on vous contrôle systématiquement la tension. C’est documenté et cela part automatiquement chez le médecin.»

Ce qui retient le changement? «C’est que chaque lobby des professions médicales défend son pré carré et sa façon de soigner. Il faudrait un grand débat national avec des objectifs financiers à respecter pour le budget de la santé.»

5. Avoir une caisse unique par canton

«Les Cantons paient 55% des coûts dans les hôpitaux mais n’ont presque pas leur mot à dire pour orienter les soins. Ils poussent vers l’ambulatoire car les soins y sont assumés à 100% par l’assurance maladie. À moyen terme, il faudrait une caisse unique par canton. Cela permettrait de gérer le budget global de la santé, stationnaire et ambulatoire. Et on pourrait rendre les médecins salariés. On supprime ainsi l’incitation à faire du chiffre.»

On le voit même aux États-Unis, où la médecine est ultralibérale. L’assureur Kaiser Permanente a des médecins salariés très bien payés mais qui gagnent moins que des médecins indépendants. En revanche, leurs horaires sont moins lourds, ils bénéficient d’un soutien administratif et professionnel. Résultat: ils restent salariés entre douze et vingt-cinq ans. Cet assureur américain arrive à maintenir des coûts stables de la santé dans les États où il contrôle toute la chaîne de soins. Dans les autres États, les coûts explosent par manque de coordination.»

Jan von Overbeck en convient, une caisse unique par canton est aujourd’hui irréaliste. «Mais à l’avenir, avec l’explosion des coûts, on sera forcé de trouver une structure qui s’en approche.»

Créé: 18.08.2019, 17h55

«Il faut un dossier électronique consultable dans toute la Suisse alors que certains cantons continuent de la jouer solo.»
Jan von Overbeck
Ancien médecin cantonal bernois

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