Munitions dans les lacs: une histoire invisible

Saga suisseEntre 8000 et 9000 tonnes de munitions ont été immergées dans les lacs suisses jusqu’à la fin des années 60. Ce qui paraît fou aujourd’hui était un acte assumé à l’époque. Flash-back pour comprendre.

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Faut-il s’inquiéter du stock de vieilles munitions qui repose au fond du lac Léman, en divers endroits du côté de Genève? On le sait, la question fait politiquement débat, la députée socialiste genevoise Salima Moyard tenant mordicus à ce que les autorités se penchent en profondeur sur ce dossier explosif. Elle vient de déposer une motion (lire nos éditions de jeudi) réclamant que des études soient menées sur ces immersions dont on ne sait finalement que très peu de chose.

Combien y a-t-il de munitions dans le lac? De quel type de matériel s’agit-il? Où se trouvent exactement ces dépôts, et dans quelles conditions reposent-ils au fond de l’eau? «À toutes ces questions concernant le Léman et Genève, on n’a, à ce jour, que très peu de réponses. Beaucoup moins que pour les autres lacs suisses concernés par ces immersions. Les estimations fédérales datant de 2004 mentionnent qu’il y aurait entre 150 et 1000 tonnes de munitions dans le Petit-Lac, ce qui représente une large fourchette», souligne Élodie Charrière, post-doctorante au Pôle/Institut Gouvernance de l’environnement et développement territorial de l’Institut des sciences de l’environnement à l’Université de Genève. Elle est une experte du sujet. En juillet 2019, elle défendait une thèse sur le dépôt des munitions dans les lacs suisses*. Ce pavé de 550 pages, passionnant, est très éclairant sur les raisons qui expliquent pourquoi la thématique est restée longtemps inexistante en Suisse, politiquement parlant. Et pourquoi tant de zones d’ombre subsistent à son sujet, en particulier en ce qui concerne Genève.

Un stock sur les bras

Plongeons donc dans l’histoire. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la Suisse se retrouve avec un stock d’armements énorme, issu de son effort de guerre. Ce stock est entreposé dans des abris ici et là, aux quatre coins du pays, constitutifs du fameux Réduit national. Une culture du secret entoure cet entreposage, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité.

Mais celle-ci est mise à mal lorsqu’en 1946, puis en 1947, deux explosions détruisent respectivement le fort de Dailly à Saint-Maurice et le dépôt de munitions de Mitholz, dans l’Oberland bernois. Bilan: dix morts à Dailly, neuf morts à Mitholz, et un traumatisme pour l’armée suisse. «La presse s’empare de la thématique, la question de la sécurisation des dépôts et de l’élimination de l’armement obsolète devient alors une priorité pour la Confédération», relève Élodie Charrière. D’autant plus qu’une troisième explosion se produit à Göschenen en 1948. L’idée d’immerger ces munitions obsolètes et donc dangereuses dans les lacs suisses s’impose alors assez rapidement et naturellement. D’une part parce que cela se pratique déjà en Suisse depuis les années 20, ainsi que dans d’autres pays: les belligérants de la Seconde Guerre mondiale utilisant les lacs, mais surtout les mers et les océans comme lieu d’entreposage. Et aussi parce que la Suisse n’a pas, contrairement à la France, une culture de démantèlement industriel des munitions.

«À cette époque, la conscience écologique telle que nous la concevons aujourd’hui n’existe pas, rappelle la spécialiste. Ni la notion que ces munitions immergées pourraient présenter le risque de générer des pollutions. L’immersion est présentée comme une manière de protéger la population des dangers que représentent ces stocks d’armement.» Pour des raisons de sécurité, l’armée préconise tout de même de larguer ces munitions conventionnelles «loin des rives» et «à plus de 20 mètres de profondeur».

Largages pendant vingt ans

C’est donc de manière parfaitement assumée que l’armée suisse accélère ses largages dès 1948, lesquels se perpétueront jusqu’en 1967. Quelque 8000 tonnes d’armement léger sont ainsi déversées par l’armée dans les lacs de Thoune, des Quatre-Cantons, de Brienz, de Walenstadt et d’Uri. Les lieux d’immersion sont corrélés avec la proximité des lieux de stockage de munitions qu’il faut vider. De rares images, que l’on a retrouvées auprès d’Armasuisse, l’Office fédéral de l’armement, montrent ces opérations. «Il n’y avait pas une procédure spécifique, la méthode semble avoir été différente pour chaque lac, poursuit Élodie Charrière. Les munitions étaient acheminées par camions militaires, puis chargées sur des bateaux. Parfois, celles-ci étaient mises dans des caisses qu’on immergeait, parfois, on jetait directement les munitions par-dessus bord et on récupérait les caisses.» Autant d’opérations réalisées en plein jour, qui n’ont rien de secret. Ce n’est que plus tard, avec la montée des préoccupations environnementales dans les années 70, qu’une forme d’oubli – volontaire et involontaire – va s’installer autour des opérations passées. Les dernières immersions ont lieu en 1967 dans le lac d’Uri, à l’époque où l’on commence à se soucier davantage de la protection des eaux.

Spécificité genevoise

Le lac Léman, à Genève, n’est pas épargné par les largages de munitions, mais ceux-ci n’y sont pas le fait de l’armée mais de l’entreprise d’armements Hispano-Suiza. C’est une différence fondamentale, car cela explique en partie pourquoi on sait si peu de choses aujourd’hui sur les munitions qui reposent au fond du Petit-Lac, en comparaison des cadastres qui existent pour les lacs alémaniques. Alors que le Département militaire fédéral (DMF), qui deviendra le Département de la défense (DDPS), bénéficie d’une certaine connaissance sur ses propres immersions, celle-ci fait défaut pour les largages commis par les entreprises privées d’armement. Quasi aucune archive écrite n’existe donc sur les pratiques dans le Léman, pas même auprès d’Oerlikon, qui a racheté l’usine genevoise d’Hispano-Suiza en 1970, avant de fermer le site en 1985. Mais il a été attesté que ces largages ont eu lieu. Un document du Département genevois des travaux publics, datant de novembre 1962, fait d’ailleurs état d’un refus d’accorder à Hispano-Suiza une autorisation d’immersion. Pour motif sont invoqués, en se basant sur la récente loi sur les eaux, «les effets que pourrait avoir sur la faune et la flore l’immersion de tels déchets».

À Genève, au début des années 90, ce sont des plongeurs qui découvrent pour la première fois des munitions dans le lac. L’affaire ne fait alors pas de vague. En revanche, à la même époque, en Suisse alémanique, les médias commencent à s’intéresser à ces étranges dépôts aquatiques. Les informations émergent peu à peu, générant des questions.

Un brin secoué par ce débat public, le DMF lance la première enquête sur le sujet. En 1992, sur ordre de Kaspar Villiger, il annonce qu’il procédera à une évaluation des «décharges militaires». «Dans l’ensemble des domaines civils et industriels, ainsi qu’à l’armée, la prise de conscience de l’environnement et un comportement approprié ont fait défaut par le passé», peut-on lire dans le communiqué de presse, qui prend aussi soin de recontextualiser ces immersions, vues comme normales à l’époque à laquelle elles ont été entreprises.

À partir de là, alors qu’émerge la notion de sites pollués dans la législation, on établit les cadastres de ces déchets lacustres, on typologise ces munitions. Le lac de Thoune est le plus concerné, puisqu’il abrite plus de la moitié de ces déchets. Mais toujours rien, ou peu de chose, sur la situation dans le lac Léman.

La doctrine du statu quo

Les années 90 représentent la fin de l’invisibilité de la problématique, mais aussi le début de la doctrine du statu quo. Dès 1992, le DMF préconise de laisser les munitions au fond des lacs. Certes «les produits les plus critiques sont le mercure, le cuivre, les explosifs TNT et les nitrates», écrit-il au sujet du lac de Thoune, mais il estime aussi qu’il faudra des siècles pour dissoudre leurs enveloppes métalliques et, citant les évaluations du chimiste de l’armée, que «les valeurs limites tolérées pour les produits toxiques ne seront pas dépassées».

À cause d’une affaire de modification des organes génitaux des poissons dans le lac de Thoune, que des pêcheurs mettent de manière présumée sur le dos de la présence des munitions, le DDPS doit bientôt répondre à de nouvelles interrogations. Il passe au stade des enquêtes de terrain à partir de 2004. L’heure est à la surveillance étroite des sites et à la transparence de l’information. Des prélèvements de sédiments et d’eau – les derniers ont eu lieu en 2019 – sont désormais régulièrement effectués pour vérifier la qualité de l’eau. Les conclusions récentes ne varient pas: il n’y a pas de pollution avérée dans les lacs suivis par la Confédération et il serait beaucoup trop dangereux de sortir ces vieilles munitions, pour la plupart recouvertes d’une couche protectrice de sédiments, des eaux. Le rapport entre les différents risques penche en faveur du statu quo.

Quid du lac Léman? Le dossier n’étant pas sous l’égide du DDPS, la lecture de la situation est plus compliquée. Des enquêtes ont bien été menées par le Canton de Genève, avec Armasuisse, entre 2002 et 2004, mais les connaissances de la situation sont très loin d’atteindre celles des autres lacs suisses. Il faudrait d’autres investigations, que les autorités genevoises jugent inutiles, affirmant que la situation est sous contrôle. Or la pression monte. En 2017, la «Tribune de Genève» révèle au grand public la présence de ces munitions, lesquelles semblent potentiellement problématiques dans le dossier de la traversée de la rade. Puis l’affaire rebondit en novembre 2019, lorsqu’une équipe de plongeurs français filme par 50 mètres de fond des caisses de munitions, pas du tout enfouies. Jusqu’ici, le Conseil d’État s’est aligné sur la politique du statu quo, affirmant qu’il n’y a pas de risques. «C’est probable, mais le problème, c’est qu’il procède par extrapolation, puisque les données sont très partielles, observe Élodie Charrière. On ne connaît ni la quantité, ni la localisation, ni le type exact de munitions qui reposent au fond du lac. C’est sur le lit de ces incertitudes que se bâtit aujourd’hui à Genève l’ébauche d’un débat politique.»

* «Le dépôt des munitions dans les lacs suisses: De l’oubli à une gestion raisonnée» Élodie Charrière, juillet 2019. La thèse est disponible à la Bibliothèque de Genève


Ce que l'on sait et ce qu'on ignore sur le cas genevois

Faute de documents écrits et à cause de l’origine privée des immersions, on sait peu de chose sur l’histoire des immersions à Genève. Résumé du dossier en quelques questions.

À quelle époque remontent ces pratiques à Genève?

La fourchette se situe entre 1950 et 1970. Le témoignage d’un employé sous-traitant fait état d’opérations d’immersion en 1959 et 1960. On sait aussi qu’une interdiction de dépôt a été signifiée à Hispano-Suiza en 1962, on en a la trace écrite, mais cela ne veut pas dire que ces pratiques ont dès lors cessé. C’est du moins ce que laisse entendre un rapport d’un bureau d’études mandaté par le DDPS en 2004, qui mentionne, sur la base de témoignages, que ces dépôts se seraient produits «de manière régulière entre 1960 et 1970». Soit d’«une fois par mois à une fois tous les deux mois».

Comment s’opéraient les immersions?

«Les munitions, stabilisées dans des caisses avec du béton, étaient amenées par camion depuis l’usine (ndlr: sise rue de Lyon aux Charmilles) jusqu’au port de Genève et ensuite chargés sur des pontons motorisés», peut-on lire dans cette même étude de 2004, citée dans la thèse d’Élodie Charrière. «Les caisses étaient par la suite immergées dans le lac, sur le chemin entre le port de Genève et Hermance».

Où reposent ces munitions et dans quelle quantité? C’est la grande question. Trois études ont été menées sur ces immersions, sur mandat du Canton de Genève et en collaboration avec Armasuisse, entre 2002 et 2004. On opère alors repérages et prélèvements des sédiments, qui ne révèlent pas de pollution. Ces études ont permis d’identifier deux zones, la première entre Bellevue et Cologny, la deuxième au large d’Anières. La quantité de munitions immergée est évaluée à 150 à 1000 tonnes dans la zone entre Bellevue et Cologny, et elle est inconnue au large d’Anières. Cette large fourchette est toujours celle qui est présentée aujourd’hui. Elle illustre l’absence de démarches, depuis 2004, pour cartographier et quantifier plus précisément la présence de cet arsenal au fond du Petit-Lac. Par ailleurs, une troisième zone, inconnue, est concernée par le largage en 1979 de 1000 à 10 000 cartouches par un sous-officier des troupes de protection aérienne.

Un autre cas d’immersion

Selon les recherches d’un historien français, Olivier Saint-Hilaire, dont les travaux sont mentionnés dans la motion de Salima Moyard, 83 bombes au phosgène (gaz de combat hautement toxique) ont été immergées dans le lac par 70 mètres de fond en 1928 par le Service d’hygiène du canton de Genève, sous la supervision d’agents fédéraux. Le «Journal de Genève», notamment, en avait fait état. L’affaire avait déclenché une interpellation au Conseil national. «Le Conseil fédéral est-il prêt à renseigner la population?» s’interrogeait alors le «Journal de Genève».

De quel type de munitions s’agit-il pour les zones identifiées?

Une liste de munitions présumées a été établie sur la base des repérages de 2002-2004. Il s’agit de munitions de calibres moyens, conçues pour l’aviation, de projectiles à charges creuses (pour percer le blindage), de grenades en acier et d’obus de mortier. Ces munitions sont-elles enfouies dans les sédiments? C’est ce que disait le Conseil d’État genevois en 2017, mais les récentes images de caisses reposant dans le Petit-Lac par 50 m de fond, filmées par l’Odysseus 3.1, l’équipe de plongeurs français, montrent qu’une partie au moins de cet arsenal ne l’est pas. Les lieux où ces images ont été filmées n’ont pas été révélés au grand public pour des raisons de sécurité.

Comment le Canton de Genève gère-t-il le dossier?

Il y a quinze ans, à la suite des études menées par Armasuisse, le Conseil d’État concluait qu’il n’y avait pas de risque environnemental. Il le répète aujourd’hui, en soulignant que des contrôles de la qualité de l’eau potable sont régulièrement effectués. Mais il admet aussi un manque de données pour quantifier et localiser précisément les déchets, données qu’il coûterait trop cher de récolter. À cette posture, la députée Salima Moyard oppose le besoin de nouvelles études, base nécessaire pour évaluer les risques, à la lumière notamment des nouveaux éléments apparus. C.M.

Créé: 18.01.2020, 12h55

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