Les «maîtres des opioïdes» embarrassent Gstaad

JusticeMortimer Sackler pose ses valises dans l’Oberland bernois. Il est mis en cause dans une crise sanitaire mortelle aux Etats-Unis.

Jacqueline et Mortimer Sackler, à Londres, en 2013.

Jacqueline et Mortimer Sackler, à Londres, en 2013. Image: Getty Image

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De Johnny Hallyday à Valentino, la réputation de Gstaad comme refuge de célébrités et de grandes fortunes n’est plus à faire. Parions qu’il est un nom que la station se serait bien passé d’accrocher à son tableau de chasse. Mortimer et Jacqueline Sackler ont choisi de poser leurs malles dans l’Oberland bernois, à bonne distance des autorités judiciaires américaines.

La famille Sackler contrôle Purdue Pharma, le fabricant de l’Oxycontin. Hautement addictif, l'antidouleur a fait la fortune de cette dynastie parmi les plus riches des États-Unis. Il est aussi accusé d’avoir fait tomber dans la drogue des milliers d’Américains. L’entreprise est désormais pointée du doigt comme l’une des principales responsables de la crise meurtrière des opioïdes qui sévit outre-Atlantique. Elle est visée par des centaines de plaintes sur sol américain.

Autant dire que la quête de quiétude des héritiers Sackler ne passe pas inaperçue. C’est le «New York Post» qui a révélé leur projet, après avoir mis la main sur un courriel du 22 janvier. Mortimer Sackler y informe ses amis de son intention de passer la «période» hivernale dans les Alpes suisses. «Nous prendrons aussi l’occasion d’être basés ici pour voyager en Europe. Nous adorerions vous voir à Gstaad, si vous êtes ici ou dans le coin, ou ailleurs en Europe.» Un ton mondain qui tranche avec la gravité des faits reprochés. Ancien membre du conseil d’administration, Mortimer Sackler est personnellement visé par des plaintes, comme sept autres membres du clan.

Virements suisses suspects
Considéré il y a encore quelques mois comme un des couples les plus influents de la haute société new-yorkaise, les Sackler n’ont apparemment plus d’attaches à Manhattan. Ils viennent de vendre leur maison pour 38 millions de dollars. Qu’ils prennent la direction de Gstaad n’est pas une surprise. La richissime famille y possède une résidence. L’un des cofondateurs de Purdue, le père de Mortimer Sackler, est y mort en 2010. Theresa, sa veuve et troisième épouse, y est domiciliée. Elle a siégé au conseil d’administration de l’entreprise jusqu’en 2018 et se trouve également visée par des plaintes. La pierre n’est d’ailleurs pas le seul lien des Sackler avec la Suisse. La procureure générale de l’État de New York les soupçonne d’avoir tenté de dissimuler un milliard de dollars, en virant notamment de l’argent sur des comptes helvétiques.

La presse alémanique s’émeut à l’idée que de nouveaux membres de la famille Sackler s’installent en Suisse. Le couple assure que son séjour est provisoire. C’est en tout cas ce qu’affirme une porte-parole au «New York Post»: «Les Sackler passent l’hiver dans une maison qui appartient à leur famille depuis des générations. Ils ont pleinement l’intention de retourner aux États-Unis dans un avenir proche.» La représentante ajoute: «Pour être claire, aucun produit de la vente récente de la townhouse n’a été transféré en dehors des États-Unis.»

Toni von Grünigen, président de Saanen, la commune dont fait partie Gstaad, semble confirmer la nature passagère de l’escapade des Sackler, personne ne s’étant annoncé au contrôle des habitants. Quelle serait la réaction de l’élu UDC si le couple et leur enfant souhaitait résider de manière permanente dans la station? «Je n’ai pas à réagir. La liberté d’établissement vaut pour tous.»

Le ton est tout autre du côté du Groupement romand d'études des addictions (GREA). «Ces personnes ne sont pas les bienvenues en Suisse, lance son secrétaire genéral, Jean-Félix Savary. Leurs pratiques de marketing frauduleuses ont fait des milliers de morts. Elles sont du même niveau que celles qui ont été reprochées aux entreprises de tabac.»

Philantropes en disgrâce
L’odeur de soufre qui colle désormais au nom Sackler n’est pas sans conséquences sur ses activités de mécénat. Après avoir résisté dans un premier temps, la direction du Gstaad Menuhin Festival a décidé, en fin d’année dernière, de ne plus accepter le soutien financier de Theresa Sackler, donatrice régulière - 25 000 francs par édition..

À Gstaad, la décision divise. Dans la presse locale, une habitante critique le traitement ingrat réservé à une «invitée» de Gstaad qui a soutenu l’économie locale pendant des années. Une autre se demande comment le festival a pu attendre autant de temps avant de ne plus accepter la contribution Sackler. La socialiste Ursula Egger, ancienne résidente de Saanen, se dit partagée. La direction a envoyé un «signal», dit-elle. Mais «l’affaire est complexe. Est-ce à nous, petite Suisse, de résoudre les problèmes des États-Unis?»

Ailleurs dans le monde, d’autres institutions culturelles de renom ont aussi pris leurs distances avec les Sackler. La Tate Gallery à Londres, le Metropolitan Museum et le Guggenheim à New York ne veulent plus accepter le moindre centime de leur part. À Paris, le Louvre a masqué le nom de la famille inscrit sur plusieurs panneaux du musée.

Créé: 21.02.2020, 15h03

Des dizaines de milliers de morts aux Etats-Unis

Purdue Pharma a commercialisé l’oxycontin, un opioïde, en 1995. Elle a mené une intense campagne de marketing auprès des médecins pour les encourager à le prescrire. Or, les opioïdes créent une dépendance et représentent une part importante des quelque 70 000 morts par overdose que connaissent chaque année lesEtats-Unis. Outre-Atlantique, quelque 400 000 personnes seraient mortes entre 1999 et 2017.

Suite à cette crise sanitaire, des villes, des comtés et des Etats américains ont lancé des poursuites judiciaires contre Purdue Pharma et la famille Sackler. Selon l’agence Reuters, plus de 2600 plaintes ont été déposées. Le groupe est accusé d’avoir créé la demande en cherchant à convaincre les médecins que son médicament ne créait pas de dépendance.

En septembre, Purdue Pharma s’est mise en faillite. Dans un accord passé notamment avec 24 procureurs d’Etat, les Sackler se sont alors engagés à transférer leurs actifs à une entité au bénéfice des plaignants et de la population américaine. Le but? Dégager quelque 10 milliards de dollars pour lutter contre la crise des opioïdes, en échange de l’abandon des poursuites. La famille Sackler a aussi annoncé qu’elle renonçait au contrôle de la firme et verserait, à titre privé, au moins trois milliards de dollars. Certains plaignants n’ont pas accepté la proposition. L’entreprise et la famille nient les faits reprochés.

Si les ventes d’oxycontin ont chuté ces dernières années aux Etats-Unis, Purdue Pharma aurait créé un réseau d’entreprises pour le promouvoir dans d’autres régions du monde via sa filiale internationale Mundipharma. Le «Los Angeles Times» révélait à fin 2016 que celle-ci avait financé des séminaires de promotion des opiacés auprès des médecins dans d’autres pays, notamment le Brésil et la Chine.

Les opioïdes sont des molécules synthétiques produites pour lutter contre la douleur. Outre l’oxycontin, le fentanyl est connu. Aux Etats-Unis, les opioïdes sont devenus la première cause de mortalité évitable avant cinquante ans, devant les accidents de la route et les décès par arme à feu. La crise a touché en particulier les Blancs pauvres, dans des régions marquées par les difficultés économiques. Losqu’elle a éclaté, certains patients dépendants qui ne recevaient plus d’ordonnance se sont tournés vers le marché noir, ce qui a fait exploser les overdoses mortelles.

Selon les experts, la situation est différente dans notre pays, qui a mis des filets de sécurité pour soutenir les personnes dépendantes. Il a notamment développé les traitements de substitution à la méthadone ou à l’héroïne médicales. Certains Etats américains ont au contraire misé sur la répression lorsque la crise des opioïdes a été reconnue. C.Z.

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