Les assureurs poussent au tourisme médical

SantéRefaire son sourire à Barcelone ou à Budapest aux frais de son assurance complémentaire? L’offre séduit de plus en plus. Les dentistes suisses crient leur colère.

L'essentiel : Certaines complémentaires vantent des médecins étrangers. 22% des Suisses ont vu un dentiste dans un autre pays car les tarifs des praticiens locaux les retiennent. (Image d'illustration)

L'essentiel : Certaines complémentaires vantent des médecins étrangers. 22% des Suisses ont vu un dentiste dans un autre pays car les tarifs des praticiens locaux les retiennent. (Image d'illustration) Image: Keystone

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Des couronnes dentaires en Hongrie remboursées par votre assurance complémentaire? Depuis plusieurs années, certaines assurances encouragent leurs clients au tourisme médical afin de diminuer la facture.

C’est le cas d’Helsana, de Groupe Mutuel ou encore de Swica. Assura, elle, offre des réductions à ses clients faisant appel à une entreprise genevoise qui organise depuis dix ans des séjours médicaux. «Nos assurés bénéficient de prix préférentiels auprès de Novacorpus, l’un de nos partenaires, confirme Karin Devalte, porte-parole d’Assura. C’est aussi au titre de partenaire que cette société bénéficie d’une visibilité dans nos supports de communication.» Les prix sont extrêmement alléchants et varient souvent du simple au double, voyage compris (lire encadré).


Cliquer ici pour lire le courrier envoyé par Assura en partenariat avec Novacorpus


C’est justement une récente campagne de publicité d’Assura dans la région genevoise qui a fait sortir de ses gonds la Société suisse des médecins-dentistes (SSO). «Ces offres sont contestables juridiquement, discutables du point de vue des patients et erronées sous l’angle de la politique de la santé», s’insurge-t-elle. La colère est d’autant plus forte qu’un récent rapport du Conseil fédéral entrouvre la porte à l’assouplissement du principe de territorialité, qui préconise le remboursement des soins uniquement s’ils sont administrés en Suisse, dans le but d’alléger les coûts du système de santé.

Pratique légale

La pratique est parfaitement légale, rappellent Assura et Helsana à notre demande, vu qu’il ne s’agit en aucun cas de prestations remboursées par l’assurance de base. Le champ est plus libre pour les assurances complémentaires.

La SSO dénonce un manque de surveillance qui peut, selon elle, virer au cauchemar. «En cas de complications, le patient devra être réopéré en Suisse. Au final, la facture risque d’être bien plus élevée, prévient son porte-parole, Marco Tackenberg. Sans compter la difficulté de poursuites judiciaires en cas d’abus.»

Celui-ci assure qu’il ne s’agit là pas uniquement de défendre son pré carré. «Une relation de confiance avec le médecin traitant est absolument indispensable. Les médecins-dentistes suisses sont soumis à des règles extrêmement strictes, notamment en termes d’hygiène, et sujets à des contrôles inopinés. Ces assurances remboursent des soins prodigués sans qu’aucun contrôle ne soit possible.»

Marco Tackenberg met en doute la qualité des soins prodigués dans des pays où la formation diffère passablement. «La Suisse excelle dans la médecine dentaire. En Europe, certains cursus ne prévoient aucun cours pratique avec des patients. Ils reçoivent leur diplôme sans en avoir jamais touché un!»

Des soins de luxe

Selon Helsana, les clients qui ont souscrit une assurance dentaire complémentaire leur donnant la possibilité de se faire soigner à l’étranger «ne représentent pas un nombre important de nos assurés». Un sondage de l’institut Demoscope, commandé par la SSO, établit toutefois que 22% des Suisses ont déjà consulté à l’étranger.

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Dans un pays comme le nôtre, l’accès à certains soins tient souvent du luxe. Selon les derniers chiffres de l’OCDE, 20,9% des Suisses ont déjà renoncé à des soins pour des raisons financières. Un chiffre proche des États-Unis et leur système de santé peu égalitaire (22,3%), et très loin de la moyenne européenne (moins de 5% en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Suède et au Royaume-Uni). Selon l’OCDE, ce chiffre est même en forte augmentation en Suisse, alors qu’il reste stable ailleurs.

C’est d’ailleurs l’un des contre-arguments principaux du fondateur et directeur de Novacorpus, le Dr Stéphane de Buren. «Nous ne représentons pas une concurrence pour les dentistes suisses, étant donné que nos clients sont des personnes qui n’ont pas les moyens de se faire soigner en Suisse ou ne souhaitent pas y faire de traitements.» Il assure qu’il travaille en collaboration avec des dentistes suisses, qui lui adressent eux-mêmes des patients au budget trop serré. «Les soins dentaires sont même devenus 50% de notre activité. On sent une augmentation de la demande en continu au fur et à mesure de l’appauvrissement de la classe moyenne.»

Stéphane de Buren dénonce de nombreuses inexactitudes énoncées par la SSO. Il affirme que les soins prodigués via Novacorpus sont soumis à garantie et que rien n’est fait sous le coup de la précipitation. «La SSO ne se fonde sur aucune preuve scientifique lorsqu’elle affirme que la qualité des soins est moins bonne à l’étranger, que l’on pousse à la consommation ou que les complications sont plus nombreuses. Ce n’est pas parce que l’on répète dix fois quelque chose de faux que cela devient réalité.»

Le sondage de Demoscope montre que 31% des personnes ayant fait le choix de se faire soigner à l’étranger déclarent qu’elles ne referaient pas l’expérience. Parmi les motifs d’insatisfaction, l’obligation de refaire un traitement et un manque d’hygiène sont les principales raisons citées. Toutefois, 85% déclarent être satisfaits par l’expérience, principalement grâce aux économies réalisées.

«C’est quand même assez piquant, observe Stéphane de Buren. La SSO a fait campagne contre le remboursement des soins dentaires, ce qui voudrait dire négocier les tarifs à la baisse avec les assurances-maladie. Et c’est elle qui râle contre le tourisme médical. Mais cette impossibilité d’accès aux soins est une bombe à retardement. Elle ne sera plus tolérée très longtemps.»

Options

«Entre Novacorpus et rien, il existe des options, répond Marco Tackenberg. Les personnes à l’aide sociale ont accès au remboursement. Peu le savent, mais il est également possible de demander de l’aide à sa commune. Enfin, les hôpitaux universitaires sont à la recherche de patients pour leurs formations.» À Genève, par exemple, les patients traités par des étudiants universitaires profitent d’une réduction sur le tarif des prestations cliniques de 25% pour les soins de caries et traitements parodontaux, et 40% sur les soins de prothèses.

Pour la Fédération romande des consommateurs (FRC), l’absence de statistiques ne permet pas d’écarter l’argument du risque couru. «Difficile de dire si les praticiens sont mauvais ou meilleurs à l’étranger, souligne son responsable santé, Yannis Papadaniel. Ce qui est sûr, c’est qu’en cas d’erreur ou de litige – et ce risque existe partout et toujours –, les démarches, déjà compliquées en Suisse, se révèlent encore plus difficiles s’il faut le faire sous la juridiction d’un pays dont on ne connaît ni les codes ni les procédures, et encore moins la langue.» La conseillère nationale Rebecca Ruiz (PS/VD), présidente romande de la Fédération des patients, nuance: «C’est vrai: s’il y a des complications, il est plus difficile de faire valoir ses droits à l’étranger. Mais je préfère que les gens se fassent soigner plutôt qu’ils laissent leur état se péjorer!»

Selon Yannis Papadaniel, ces voyages ne sont pas uniquement motivés par leur prix. «L’actualité récente ( ndlr: les chiffres officiels montrant la rémunération des médecins ) démontre qu’il y a un clair déficit de transparence dans la facturation. Si certains spécialistes veulent éviter que leur patientèle parte à l’étranger, il faudrait faire un effort tant sur les prix que sur la lisibilité des factures et de la transparence comptable.» (TDG)

Créé: 05.11.2018, 07h07

Des prix plus qu’avantageux

Même avec le prix du billet d’avion, partir se faire refaire un sourire à Budapest peut se révéler extrêmement avantageux. «Jusqu’à 80% d’économie sur les prix suisses dans des cliniques de pointe», vante Novacorpus sur la page d’accueil de son site internet. Même si un taux d’économie pareil ne s’obtient qu’en comparant les prix les plus élevés et non les coûts moyens, la différence est considérable. Exemple: la pose d’une couronne dentaire céramo-métallique coûte 240 francs en Hongrie. En Suisse, la même intervention nécessite entre 800 et 1200 francs.

Ainsi, depuis dix ans, Novacorpus fait voyager ses patients vers la France, l’Espagne, la Belgique ou encore la Turquie. L’entreprise envoie chaque jour un ou deux patients se faire traiter à Barcelone. On ne parle pas de simple tourisme frontalier, et pour une raison simple: les prix en France voisine, adaptés aux coûts de la vie en Suisse, sont, avec Paris, les plus chers de l’Hexagone.

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