Le Human Brain Project, navire amiral et bateau ivre

SciencesLe vaste programme de recherche sur le cerveau, remanié, en est à la moitié de sa vie. On rêve de le voir perdurer tant il est clair que dix ans ne suffiront pas à percer les secrets de l’organe.

Image: HUMAN BRAIN PROJECT

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Ils n’ambitionnaient rien de moins que de reproduire, sur un super-ordinateur, le fonctionnement du cerveau humain. Avec sa centaine de milliards de neurones, reliés les uns aux autres par des dizaines de milliers de synapses. Certains rêvaient même qu’à terme, en appuyant sur la simple touche d’un clavier, on puisse carrément créer une conscience.


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À sa naissance, il y a cinq ans, entre effets d’annonce et espoirs de chercheurs optimistes, le Human Brain Project, qui venait de décrocher un financement européen monstre (1,2 milliard de francs sur dix ans) affichait une ambition vertigineuse. Peut-être un peu trop. Les critiques n’ont ainsi pas tardé à fuser, taxant les promesses du chantier scientifique né à l’EPFL d’irréalistes et d’impossibles à tenir. Le projet a connu son lot de couacs (lire encadré), qui ont immanquablement laissé des traces, et a été recalibré en profondeur.

Dans la nouvelle mouture, la simulation de l’organe est passée au second plan. Il s’agit désormais de tenter de comprendre le cerveau et ses mécanismes chez les rongeurs, bien loin de l’incroyable complexité du cerveau humain. Quoi qu’il en soit, pour y arriver, des plateformes de recherche en ligne ont été mises sur pied. Ces portails technologiques doivent fournir aux neuroscientifiques européens les outils nécessaires – entre calculateurs, bases de données et algorithmes – pour poursuivre leurs recherches.


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Une demi-décennie plus tard, le HBP – son nom de code – en est pile à la moitié de son existence. Chacun des portails avance à son rythme, mais où va l’ensemble? Concrètement, où en est le projet estampillé navire amiral de la recherche par la Commission européenne et où va-t-il? Une partie de la réponse a été donnée cette semaine à Maastricht, où s’est tenu le sixième sommet annuel de ce projet pharaonique qui réunit près de 1000 chercheurs issus de plus de vingt pays.

Équation insoluble

Dans les étages du Centre de Congrès MECC, qui a accueilli l’événement, c’est le fourmillement de chercheurs aux activités si éloignées les unes des autres qui frappe d’emblée. Là, certains digressent sur la nature métaphysique de la conscience ou sur l’existence du libre arbitre. Un peu plus loin, d’autres expliquent par le détail les ravages d’une lobotomie. Encore quelques pas et l’on tombe sur des experts en informatique qui cherchent à construire l’ordinateur du futur: il s’inspire du fonctionnement du cerveau.

Pas évident, face à ce maelström, de saisir la cohérence du tout. De loin, le HBP donne l’impression d’une sorte de fonds européen qui multiplie les financements de modélisations de toutes sortes. On se dit qu’il y en a peut-être un peu trop, que ça part dans tous les sens. Plusieurs des jeunes chercheurs croisés sur place, loin des micros, partagent ce sentiment. Ils peinent à définir clairement le projet dans sa finalité, ajoutant qu’ils ont tendance à se sentir parfois «un peu perdus». Tous soutiennent pourtant le dossier, qui les passionne, et se réjouissent d’être à bord de cet immense paquebot. Mais aucun ne s’aventurera à répondre lorsqu’on demande si le HBP est sur la voie du succès. Ancien directeur de l’Institut néerlandais pour la recherche sur le cerveau, le neurobiologiste hollandais Dick Swaab a la parole un peu plus libre. «Le HBP ne résoudra pas l’équation que pose le cerveau c’est certain, mais c’est tout de même une belle tentative. Avec l’Univers, le cerveau constitue l’un des plus profonds mystères que la science doit percer. Je suis persuadé que dans 50 ans, nous n’aurons résolu ni l’un ni l’autre», pose d’entrée le spécialiste.

Progrès en médecine

Dans les allées du congrès, Dick Swaab ne crie pas dans le désert. La preuve, tous les scientifiques en conviennent: les délais doivent être revus à la hausse, tant il est certain qu’une décennie ne suffira pas à venir à bout du problème. «Nous avons peut-être créé trop d’attentes et avons été trop ambitieux, confesse Katrin Amunts, directrice scientifique du HBP. Mais grâce aux plateformes, nous bénéficions désormais d’une réelle expertise dans tous les domaines qui composent les neurosciences. Cette interdisciplinarité est l’une des forces de HBP, qui compte déjà plus de 800 publications d’articles scientifiques. Nos efforts ne sont donc pas vains, nous obtenons des résultats. Nous déchiffrons les mécanismes du cerveau et, région par région, nous développons une meilleure compréhension de cet organe.»

Des exemples? «L’un des meilleurs résultats de HBP est d’avoir développé des modèles qui améliorent les soins de l’épilepsie. L’avantage de ce projet, qui fait l’objet d’une vaste étude clinique, est qu’il permet d’établir des modèles cérébraux personnalisés. Pour aider les chirurgiens à planifier leur opération, on parvient à localiser la zone épileptogène de façon très précise. Des essais cliniques sont prévus dès janvier 2019», s’enthousiasme Katrin Amunts.

Le volet médical du HBP ne se trouve que dans une seule des six plateformes: la plateforme informatique médicale, où sont fédérées les données cliniques, anonymisées, de patients souffrant de maladies cérébrales. Cette plateforme est gérée depuis Lausanne, sous la direction du professeur Philippe Ryvlin, chef du Département des neurosciences cliniques (DNC) du CHUV. «Il s’agit d’un outil unique qui permettra de comparer un dossier précis à tous ceux du réseau afin de fonder et d’affiner des diagnostics basés sur l’intelligence artificielle, précise Philippe Ryvlin, qui cherche actuellement à recruter de nouveaux hôpitaux dans le réseau. Nous en comptons actuellement neuf. L’objectif, pour mars 2020, est d’en avoir trente. Nous sommes sur la bonne voie. Et si nous parvenons à créer une infrastructure pérenne et durable, nous aurons fait tout ce que nous pouvions faire.»

Ces réussites – et les autres – ne parviennent toutefois pas à faire taire les critiques. Elles portent sur le fait qu’il n’existe aujourd’hui pas de théorie globale sur le cerveau, rendant vaine toute l’entreprise. Fabrice Morin, de l’Université technique de Munich, responsable de la plateforme «robotique», entend les critiques et en partage même quelques-unes. Mais pour lui, il s’agit surtout d’occuper le terrain. «Si on n’essaie pas, d’autres le feront. Google commence à s’intéresser à la question, mais ils n’ont pas nos connexions aux neurosciences.» (TDG)

Créé: 20.10.2018, 10h20

Tempêtes sous un crâne

C’est peu dire que l’histoire du Human Brain Project n’a pas été un long fleuve tranquille! Lancé en 2013, en même temps que le projet Graphene-CA (l’autre FET Flagships), le vaste projet né à l’EPFL visait haut: la simulation du cerveau. À ses débuts, le vaisseau est piloté par un trio omnipotent: Henry Markram, neuroscientifique de l’EPFL aussi charismatique que controversé, Karlheinz Meier, de l’Université de Heidelberg, et Richard Frackowiak, du CHUV.

La première crise sérieuse que doit affronter le projet tombe une année plus tard, lorsqu’en été 2014 plus de 140 scientifiques s’insurgent contre la gouvernance du projet et ses orientations dans une lettre ouverte. Scientifiquement, le passage à la trappe des neurosciences cognitives décidées par le triumvirat passe mal. C’est dans ce contexte tendu que l’Union européenne impose une médiation, confiée au professeur allemand Wolfgang Marquardt. Les conclusions du comité médiateur sont sans appel: les critiques formulées dans la lettre ouverte sont reprises. Pire: des conflits d’intérêts sont également dénoncés. Le trio est dissous dans la foulée au profit d’une nouvelle gouvernance.

C’est durant cette phase que le projet a été profondément remanié. Les neurosciences cognitives retrouvent leurs lettres de noblesse et l’aspect «simulation du cerveau» dégringole. D’objectif premier, il devient l’une des six plateformes qui constituent le nouvel objectif du projet. Même année, autre couac: c’est également en 2014 que les quelque 200 chercheurs liés au projet déménagent de Lausanne au Campus Biotech de Genève. Un déménagement qui n’était pas allé sans créer quelques frictions. En particulier en terre vaudoise, où le Conseil d’État, qui entendait allouer une enveloppe de 35 millions au projet, avait dû retirer la demande de crédit au Grand Conseil pour le bâtiment Neuropolis à 100 millions, qui n’a finalement jamais vu le jour.

Enfin, la dernière crise qu’a connue le projet est intervenue il y a quelques semaines, lorsque le directeur exécutif administratif Chris Ebell a démissionné, après des divergences de points de vue avec l’EPFL. «Ce n’est pas une crise mais un challenge», martèle l’école.

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