«La souffrance existentielle entraînait une urgence»

ProcèsLe Dr Beck a été jugé lundi à Genève pour avoir aidé une octogénaire à mourir. Elle ne voulait pas survivre à son mari malade.

«Dans cette affaire, j’ai un peu outrepassé les critères de l’assistance au suicide fixés par Exit», a admis Pierre Beck.

«Dans cette affaire, j’ai un peu outrepassé les critères de l’assistance au suicide fixés par Exit», a admis Pierre Beck. Image: KEYSTONE

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Ils ont toujours pris leurs décisions ensemble. Et quand ils l’avaient fait, c’était comme ça. Il n’y avait pas lieu de revenir en arrière.» À la barre, une femme se souvient de ceux qui ont été ses voisins durant seize ans. Cet homme et cette femme âgés ont bénéficié du suicide assisté en avril 2017. Le mari était gravement malade, mais son épouse était en bonne santé compte tenu de son âge. Elle ne supportait pas la perspective de survivre à celui qu’elle avait épousé en 1956. Pierre Beck, vice-président d’Exit en Suisse romande et médecin-conseil de l’association, a accepté de prescrire la substance létale à cette octogénaire. Le Ministère public l’a condamné à 120 jours-amende, à 100 francs la journée. Pierre Beck s’est opposé et l’affaire a occupé ce lundi matin le Tribunal de police de Genève. Le verdict est attendu jeudi.

Le docteur, qui a accompagné plus de 150 personnes, reconnaît les faits. Mais il conteste l’infraction. Pour lui, il fallait éviter un suicide violent. Dès leur première rencontre en 2015, l’octogénaire lui a fait part de sa détermination à en finir seule si nécessaire. Elle l’a répétée par la suite. Selon lui, elle s’opposait à toute autre solution. Quand le juge lui demande s’il a proposé un encadrement à domicile tout en l’adressant à une association de prévention du suicide, Pierre Beck répond qu’il ne l’a pas fait, convaincu qu’il était certain qu’elle refuserait net.

L’octogénaire a fait établir sa volonté de mourir devant un notaire en décembre 2015. Pierre Beck admet qu’en l’aidant, il a un peu outrepassé les critères de l’assistance au suicide fixés par Exit. Ceux-ci demandent une souffrance provenant d’une maladie, d’un handicap ou d’un accident. «J’ai considéré que la souffrance existentielle entraînait une situation d’urgence.» Sans se défausser, il ajoute en avoir parlé ensuite avec le comité de l’association. Et qu’environ la moitié des membres se sont opposés à ce qu’il avait fait, craignant que cela ne mette en péril Exit.

Suicide violent

Coprésidente de l’association, Gabriela Jaunin raconte au tribunal qu’elle a refusé d’assister un homme qui se trouvait dans la même situation que l’octogénaire genevoise. C’était dans le canton de Vaud, en début d’année. Gabriela Jaunin a accompagné l’épouse et, pendant que la police l’auditionnait (ce qui se fait après un suicide assisté), le mari s’est suicidé dans le garage. Elle décrit son choc et ajoute que si elle n’a pas aidé cet homme parce que sa demande n’entrait pas dans les critères d’Exit, elle comprend tout à fait la situation dans laquelle se trouvait Pierre Beck. Et de conclure que chacun doit agir selon sa conscience.

Pour le Ministère public, le Dr Beck a enfreint la loi fédérale sur les médicaments et les dispositifs médicaux. Celle-ci prévoit que lors d’une prescription, le médecin doit respecter les règles médicales. Le procureur Frédéric Scheidegger s’appuie sur des directives de l’Association suisse des sciences médicales (ASSM), qui énumèrent les conditions pour un suicide assisté. Elles font l’objet de discussions mais, selon l’homme de loi, ce cas les dépasse quelle que soit la version retenue. Et le Tribunal fédéral les prend en compte, même s’il n’est pas lié. Le procureur critique notamment le fait que l’octogénaire n’a pas été entendue seule de façon durable. Il ajoute que le Conseil fédéral a jugé que l’assistance d’une personne en bonne santé constitue un abus.

Où fixer la limite?

Certes, l’article 115 du Code pénal ne punit le suicide assisté que s’il y a un mobile égoïste, ce qui n’était pas le cas ici. Mais pour Frédéric Scheidegger, cet article ne s’applique pas en l’espèce. Il a été conçu au début du siècle dernier, avec l’idée de ne pas condamner un ami bienveillant ou un proche, et non pour traiter «des situations où des médecins œuvrent aujourd’hui en grand nombre et où le risque de pratiques trop thanatophiles ne peut être exclu». Et puis, où fixer la limite? Y a-t-il par exemple un âge à partir duquel l’accompagnement est accepté? «Cette décision ne peut pas purement dépendre des convictions de chacun ou des conditions d’une association dont les avis sont partagés, ce d’autant plus que l’État a le devoir de protéger la vie.»

«L’article 115 du Code pénal est la clef de voûte de notre système», rétorque Me Yves Grandjean, l’avocat de Pierre Beck, qui demande l’acquittement. Et de relever que si son client avait agi comme ami plutôt que comme médecin, et utilisé un moyen non médical, il n’aurait «pas l’ombre d’un souci ici». La loi sur les médicaments ou les directives de l’ASSM? Arrêts à l’appui, il répond que les tribunaux n’ont pas retenu cet argument. Et que le Tribunal fédéral ne l’a pas fait non plus. «Si on prenait ces règles à la lettre, le suicide assisté ne serait ouvert qu’aux mourants.»

L’avocat mentionne qu’Exit accompagne des personnes âgées qui ne sont pas à l’article de la mort mais souffrent de polypathologies invalidantes (des maux multiples). Et puis, les suicides de couples ne sont pas aussi extraordinaires qu’on veut le dire. Dans le cas de l’octogénaire, il évoque la volonté persistante, individuelle autant que commune au couple, de mourir. Et insiste sur la souffrance que ressentait cette femme à l’idée d’être seule après 65 ans de vie commune.

Ce lundi à Genève, le mot de la fin est revenu à Pierre Beck qui a lu une lettre envoyée par l’octogénaire et reçue le jour après sa mort. La femme lui adresse ses remerciements et conclut que maintenant, il faut sourire en pensant à eux.

Créé: 14.10.2019, 21h38

Articles en relation

La FMH refuse d’élargir l’assistance au suicide

Exit Il était proposé d’autoriser dans son code de déontologie le suicide assisté en cas de souffrance insupportable. Plus...

«J’ai aidé cette vieille dame à partir car devenir veuve lui était insupportable»

Aide au suicide Le Matin Dimanche Exit a accompagné un couple dont la femme de 86 ans ne souffrait pas d’une maladie réelle,mais refusait catégoriquement de vivre sans son mari atteint de leucémie. Une enquête est ouverte. Plus...

Il n’y aura pas spots en faveur d’Exit à la télévision alémanique

Assistance au suicide Editorial Le diffuseur public SRF ne veut pas diffuser les pubs de l’association. Motif: cela heurterait la sensibilité des téléspectateurs. Plus...

«Des personnes veulent entraver l'aide au suicide»

Fin de vie Un initiative neuchâteloise veut une loi encadrant la pratique. Jérôme Sobel, président d'Exit, s'y oppose. Interview. Plus...

«On ne peut pas laisser Exit fixer ses propres règles»

Assistance au suicide Le canton de Neuchâtel demande à Berne de légiférer. L’auteur de cette initiative répond à nos questions. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Regula Rytz vise le siège d'Ignacio Cassis
Plus...