L'homme fort de Crans-Montana visé par une plainte aux États-Unis

JusticeUn hedge fund new-yorkais et d’anciens associés accusent Radovan Vitek de leur avoir volé plus d'un milliard de dollars. Mais les plaignants ne sont pas des enfants de chœur.

Radovan Vitek, magnat tchèque de l'immobilier, est propriétaire des remontées mécaniques à Crans-Montana depuis 2014.

Radovan Vitek, magnat tchèque de l'immobilier, est propriétaire des remontées mécaniques à Crans-Montana depuis 2014. Image: Dominic Steinmann

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Radovan Vitek, le maître des remontées mécaniques de Crans-Montana où il est domicilié, est un homme qui dérange. Et pas seulement en Valais, où il vient d’obtenir un accord pour mettre à l’enquête un pharaonique complexe hôtelier à 200 millions de francs au pied des pistes. À New York, le magnat tchèque de l’immobilier et multimilliardaire est visé par une plainte déposée par d’anciens partenaires et associés.

Soumise mercredi au tribunal du district sud de New York, elle accuse Radovan Vitek de s'être enrichi au détriment des plaignants entre 2012 et aujourd’hui. Au cours de cette période, sa fortune personnelle est passée de 500 millions à 3,5 milliards de dollars. Expert en criminalité financière, l’Américain Thomas Creal a participé aux investigations du côté des plaignants. «C’est un cas très complexe car il implique au moins deux banques, six pays et des personnalités reconnues. Surtout, c’est typique d’une affaire amenée à prendre de l’ampleur. Plus on cherchera, plus on trouvera», estime-t-il.

Les plaignants, deux sociétés d’investissement, estiment que Radovan Vitek et certains de ses associés leur ont volé un milliard de dollars depuis 2012, et en réclament le triple à titre de dommages.

«L’architecte d’un système»

Le premier à attaquer est un hedge fund new-yorkais nommé Kingstown Capital. Ce fonds s’estime lésé dans la prise de pouvoir de Radovan Vitek sur Orco, une société active dans l’immobilier basée au Luxembourg, dans laquelle Kingstown investissait dès 2012 pour la recapitaliser après la crise. Loin d’être anodine, cette acquisition constitue le socle de l’actuel vaisseau amiral du multimilliardaire tchèque, la holding CPI Property Group (CPI PG), dont le portefeuille est estimé à 7,5 milliards d’euros. Il s’agit ni plus ni moins que du premier propriétaire de surfaces commerciales en République tchèque et de bureaux à Berlin. Sur le plan administratif, un tribunal luxembourgeois a déjà été saisi sur cette affaire et le dossier est toujours pendant.

Ce n'est pas une bagarre entre enfants de chœur. Le cabinet d'avocats qui représente les plaignants, Boies Shiller, est réputé pour être très agressif dans les litiges financiers. De plus, la plainte ne contient à ce stade que des allégations. Mais ce document d’une centaine de pages permet d'en savoir plus sur la façon dont Radovan Vitek a réalisé sa fulgurante ascension dans le monde des affaires.

Selon la plainte, Radovan Vitek aurait agi essentiellement par le biais de sociétés de paille dont les véritables bénéficiaires étaient masqués. Le plus souvent, il s’agissait de la propre mère du milliardaire ou de proches associés qui sont également visés par la plainte. Ces sociétés lui auraient permis de prendre secrètement le contrôle d'Orco, en contravention des règles européennes, pour éviter d'acheter la société à sa vraie valeur par une offre publique d’achat. Il aurait aussi usé de désinformation pour faire plonger la valeur d'un fonds immobilier afin de le racheter ensuite à vil prix. Le fondateur d'Orco, un Français, lui aurait servi d'«agent double» pour mettre à exécution son plan. Devant les autres actionnaires, il prétendait combattre Vitek «par devoir moral» alors qu'en réalité, il achetait des actions pour lui.

Radovan Vitek aurait ainsi pu obliger Orco à se délester de ses actifs les plus rentables, à des prix bien inférieurs à ceux du marché (moins de six fois la valeur réelle dans certains cas) et diluer les autres actionnaires, dont Kingstown Capital. Il serait question, au total, d’actifs valant plus de 600 millions d’euros.

Allégations «fausses et trompeuses» selon CPI

Le groupe de Radovan Vitek, CPI PG, a réagi par communiqué et conteste ces accusations. «La plainte n’a pas été signifiée à CPI PG. Et dans tous les cas, CPI PG dément catégoriquement les allégations qu'elle contient. De plus, CPI PG ne croit pas que la poursuite aux États-Unis ait compétence. CPI PG et ses entités apparentées sont actuellement impliquées dans des litiges intentés par Kingstown au Luxembourg. Le dépôt de la plainte aux États-Unis n’est qu’une autre tentative de Kingstown de chercher des solutions inappropriées et d’exercer des pressions illégales sur CPI PG.» Et le groupe de promettre d’utiliser tous les moyens pour se défendre et se retourner contre Kingstown. L’entreprise ajoute que Kingstown n’a jamais été actionnaire de CPI PG et que les accusations sont de fait «fausses, trompeuses et dénuées de fondement».

Dissimulation de fonds

Selon les plaignants, Radovan Vitek aurait agi de concert avec la banque J&T, à Prague. Cette dernière aurait «financé et fourni les sociétés de paille» à Radovan Vitek. La banque lui aurait accordé jusqu’à 800 millions de prêts alors que selon les règles bancaires en vigueur, ils ne pouvaient excéder 215 millions. Le milliardaire aurait dissimulé l’origine des fonds dans au moins six transactions d’envergure. Dans un communiqué, la banque dit n’avoir pas été informée de cette plainte et assure avoir coopéré avec le régulateur financier luxembourgeois dans le litige en cours et qu’aucune violation de sa part n’avait été détectée. L’établissement assure «n’avoir connaissance d’aucun acte répréhensible».

Le second plaignant à attaquer Radovan Vitek, Investhold, n'est pas inconnu en Suisse. À la fin de 2014, ses propriétaires Jiri Divis et Marek Cmeijla ont été condamnés pour escroquerie et blanchiment d’argent par le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone. Le procès portait sur la privatisation des mines tchèques de charbon à Most, plus connue sous le nom de «MUS Case». Ces mêmes hommes d'affaires ont déposé, au début de 2018, une plainte contre Radovan Vitek auprès du Tribunal de Brno, en République tchèque, dans laquelle ils lui demandent la moitié de sa fortune. En cause, un partenariat conclu à la suite d’investissements d’Investhold dans les sociétés de Radovan Vitek entre 2008 et 2016, lorsque celui-ci avait besoin de liquidités. On évoque plus d’un demi-milliard de francs, mais Radovan Vitek n’aurait jamais réglé ses dettes.

Procédé différent

«Le plus surprenant, observe Thomas Creal, c’est que cela n’avait pas à se passer de cette façon. Radovan Vitek est visiblement doué dans son business, a de très bonnes relations et était au bon endroit au bon moment. Toute l’équipe aurait pu en profiter.» Sur ce second volet, CPI PG n’a pas pris position mais a déjà contesté l’ensemble des accusations lors du dépôt de plainte en République tchèque.

Si des procédures sont déjà en cours, pourquoi en ouvrir une nouvelle aux États-Unis? Le mode de procédé est différent. La plainte se fonde sur la loi RICO (Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act) qui octroie d’importants outils pour lutter contre la criminalité financière en enquêtant sur les schémas mis en place, et pas uniquement sur les actes criminels. Elle mêle les composantes pénales et civiles permettant d’exiger jusqu’au triple des montants prétendument volés. Elle donne aussi les moyens à la justice de saisir l’entier des avoirs avant un procès. Contre Radovan Vitek, les plaignants demandent que soit constitué un jury. «Cette loi est tout à fait adaptée à cette situation en raison de similitudes avec une entreprise criminelle», conclut Thomas Creal.

Créé: 11.04.2019, 09h38

Qui est Radovan Vitek?

Souvent décrit comme un «requin financier» dans la presse tchèque, Radovan Vitek a construit sa fortune sur la chute du communisme par la privatisation de coupons d’entreprises d’état, en Slovaquie puis en République Tchèque. Âgé aujourd’hui de 48 ans et troisième fortune de son pays, il a bâti rapidement un véritable empire immobilier dans son pays avec son entreprise Czech Property Investments (qui deviendra CPI Property Group en 2016 après la fusion avec ORCO). Il réalise aussi quelques coups d’éclats médiatiques en achetant notamment le palais Maeterlinck à Nice ou, pour son usage personnel, la villa de l’ex-Beatles Ringo Starr dans le sud de Londres. Il possède un jet privé et un yacht, le Baron Trenck, stationné sur la côte d’Azur.

Amoureux de Crans-Montana pour y avoir fait du ski, il y est domicilié au forfait fiscal depuis une dizaine d’années. Il prend le pouvoir sur les remontées mécaniques de la station valaisanne en 2014 et y possède aujourd’hui plusieurs restaurants, magasins, ainsi qu’une importante régie immobilière. En 2018, il s’illustre en fermant le domaine skiable à cause d’un conflit financier avec les communes. En fin d’année dernière, «Le Matin Dimanche» révèle que sa prise de pouvoir sur la société de remontées mécaniques était entachée de potentielles infractions pénales. Le procureur général valaisan avait ouvert une enquête préliminaire. Cette affaire est relatée dans la plainte déposée aux États-Unis.

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