L’argent du Qatar inonde l’islam suisse et paie Tariq Ramadan

RéseauxLes millions de l’Emirat financent des centres islamiques à Prilly, La-Chaux-De-Fonds, Bienne ou Lugano. Tariq Ramadan touche 35'000 euros par mois comme «consultant» d’une autre ONG qatarienne.

Nadia Karmous devant son Musée des civilisations de l'islam à La Chaux-de-Fonds.

Nadia Karmous devant son Musée des civilisations de l'islam à La Chaux-de-Fonds. Image: Keystone/Stefan Meyer

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Qui finance l’islam en Suisse et en Europe? Malgré les enquêtes qui ont visé les filières islamistes du Vieux-Continent depuis 2001, la question reste largement ouverte. Elle reçoit des éléments de réponse édifiants dans le livre* des journalistes français Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Qatar Papers, qui sort le 4 avril.

Les journalistes ont bénéficié d’une fuite de documents issus de la Qatar Charity, une ONG financée par la famille régnante de l’émirat gazier. Cette fuite révèle le rôle du Qatar dans le financement des réseaux liés aux Frères musulmans, une organisation islamiste aussi secrète que bien structurée.

Le livre détaille aussi les revenus et le salaire de Tariq Ramadan. Le médiatique islamologue, proche des Frères, poursuivi en France pour des accusations de viol qu’il conteste, touche 35'000 euros par mois comme «consultant» de la Qatar Foundation, une autre ONG de l’Émirat. C’est ce que montre une note de l’organisme de surveillance financière Tracfin en France. La même note précise que début 2018, au moment de son arrestation, Tariq Ramadan a reçu 19'000 euros d’organisations comme la Ligue des musulmans de Suisse, dont le siège est à Prilly.

113 projets de mosquées

Ces montants ne sont rien en regard de ce que la Qatar Charity dépense dans toute l’Europe. Un tableau interne de 2014 liste 113 projets de mosquées et de centres islamiques, financés à hauteur de 71 millions d’euros par l’ONG, soit un peu moins du tiers de leur coût total. En Suisse, la Qatar Charity aurait injecté plus de 3,6 millions d’euros dans cinq projets, dont Prilly, Bienne, La Chaux-de-Fonds et Lugano. Le couple formé par Mohamed et Nadia Karmous joue un rôle central dans cet effort. Leur Musée des civilisations de l’islam, à La Chaux-de-Fonds, a reçu entre 2011 et 2013 «au moins sept transferts de fonds pour un total de 1'394'916 francs suisses […] de Qatar Charity», précise le livre de Christian Chesnot et Georges Malbrunot.

Les Karmous ont été adoubés au plus haut niveau de la mouvance «frériste». Pour lever des fonds, Nadia Karmous a reçu la recommandation du cheikh Youssouf al-Qaradawi, éminence religieuse des Frères musulmans, dont le discours est souvent radical. Il prône notamment la «conquête pacifique» de l’Europe par l’islam, qui «se fera par la prédication et les idées», déclarait-il en 2007 à la télévision qatarienne.

1,6 million pour la mosquée de Prilly

Quant à Mohamed Karmous, enseignant à la HES neuchâteloise, il est trésorier de «l’université» de la mouvance des Frères musulmans, l’Institut européen de Sciences humaines (IESH), financé par le Qatar dans le centre de la France. Le livre rappelle qu’en 2007, Mohamed Karmous a été arrêté dans un TGV avec 50'000 euros en liquide, venus directement du Qatar pour l’IESH. L’exilé tunisien préside encore deux autres associations (la Ligue des musulmans de Suisse et Wakef suisse) qui ont financé les centres islamiques de Prilly et de la Madretschstrasse à Bienne.

À Prilly, le Complexe Culturel musulman de Lausanne a reçu près de 1,6 million de francs de la Qatar Charity en 2011, selon les documents. À Bienne, une note interne précise que «grâce à Dieu et à la générosité de l’État du Qatar et de son ministère des Affaires islamiques, nous avons pu acheter la mosquée Salah-Eddine de Bienne, dans la province de Berne en Suisse. Nous remercions l’État du Qatar, son gouvernement et son peuple.»

Contacté, Mohamed Karmous ne veut pas réagir à un ouvrage qu’il n’a, dit-il, pas lu. Mais il relativise l’influence du Qatar qui, selon lui, «n’est pas un problème puisque nous respectons les lois suisses».

«Personne n'a accès à un financement aussi important»

Pour l’expert italien Lorenzo Vidino, les révélations du livre permettent de mesurer précisément l’ampleur du soutien qatarien au réseau européen des Frères musulmans. «Personne n’a accès à un financement aussi important», estime-t-il. Cet argent permet de «doper aux stéroïdes» cette mouvance face aux autres courants de l’islam actifs en Europe.

Mais est-ce vraiment un problème? Après tout, les Frères et leurs sympathisants se présentent comme représentants d’un islam modéré, loin du salafisme à la sauce saoudienne, plus loin encore du djihadisme d’Al-Qaida ou de l’État islamique. Mais Georges Malbrunot, coauteur du livre, incite à la prudence. Selon lui, les Frères et leurs parrains qatariens visent la création d’une «micro-contre-société» à travers la «réislamisation» des communautés musulmanes d’Europe. Avec une vision clairement politique de l’islam qui vise, à terme, une forme d’hégémonie mondiale.

Surtout, estime Georges Malbrunot, cette mouvance «est la seule à avoir table ouverte auprès des autorités, des maires, en France notamment, et à disposer d’une telle capacité d’influence et de projection».

*Qatar papers : Comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2019

Créé: 03.04.2019, 19h08

Qui sont les Frères musulmans?

L’organisation des Frères musulmans a été fondée en Égypte en 1928 et y a prospéré grâce à un slogan simple – «L’islam est la solution».

Antioccidentale, anti-israélienne, antilaïque et anticommuniste, elle prône l’unification de toute l’oumma, la communauté musulmane, au sein d’un califat universel. Cet objectif n’a jamais vraiment été renié même si, avec l’émergence du djihadisme radical d’Al-Qaida puis de l’État islamique, les Frères musulmans ont fini par apparaître comme modérés.

Au niveau mondial, la mouvance des Frères relie des organisations très diverses, du groupe armé palestinien Hamas à des organisations islamiques européennes comme l’UOIF en France ou la Ligue des musulmans de Suisse. Certains chefs historiques du mouvement se sont réfugiés en Suisse, à l’image du banquier égyptien Youssef Nada, qui réside au Tessin.

Violemment réprimés en Égypte et dans les pays arabes dits «progressistes» (Syrie d’Assad, Libye de Khadafi…), les Frères ont adopté «une structure de cellules secrètes», clandestine, centralisée et hiérarchique, avec un programme de sélection des membres très élaboré. «Cette structure persiste jusqu’à aujourd’hui», affirme un rapport britannique de 2014. Il jugeait l’organisation problématique, en raison de son double discours et de son attitude ambiguë face au terrorisme.

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