«Je ne me sens pas sale quand je rentre à la maison»

ProstitutionSecrétaire, infirmière ou graphiste, elles vendent leur corps pour surnager, financer un projet ou se payer un peu de luxe. Une activité assumée, mais toujours dans l’ombre.

Le Pensionnat, à Genève, s’est trouvé un créneau dans la prostitution occasionnelle.

Le Pensionnat, à Genève, s’est trouvé un créneau dans la prostitution occasionnelle. Image: LAURENT GUIRAUD

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C’est la pause de midi, au Pensionnat. Comme d’habitude, quatre collègues déjeunent ensemble dans la cuisine de cette petite maison close genevoise, au deuxième étage d’un immeuble discret.

«Quand Justine arrive le matin, elle ne ressemble à rien!» s’amuse Linda, la patronne, sur un ton maternel. La jeune femme lui répond d’un sourire. Elle a troqué son jean et ses baskets pour une petite robe à franges et à dentelles. Un look qui ne lui correspond «absolument pas», assure-t-elle. Trois ou quatre journées par mois, cette Vaudoise de 28 ans se rend à Genève pour vendre son corps. Le reste du temps? «Je suis dans le secrétariat. Ça n’a rien à voir.» Aujourd’hui, elle attend le client, à l’improviste ou sur rendez-vous, en compagnie de Marion et de Mathilde. Elles aussi ont une double vie, de l’autre côté de la frontière française.

Dans le domaine de la prostitution, Le Pensionnat est une petite entreprise qui a trouvé son créneau. «Toutes les femmes qui travaillent ici sont occasionnelles», assure Linda. Cette étiquette est en tout cas largement promue sur le site Internet, où la description de chaque belle de jour inclut son métier dans la vie «civile». Et s’il y a de la demande, il y a aussi des vocations, explique celle qui a lancé son affaire il y a huit ans et voit le phénomène prendre de l’ampleur: «Je reçois deux ou trois candidatures par semaine. Cela impose une sélection. Tout le monde ne peut pas faire cette activité.» En invitant ce journal à rencontrer «ses filles», elle ne cache toutefois pas ses intentions: réhabiliter une activité taxée de honteuse.

Fins de mois difficiles

Sur le site du Pensionnat, un onglet «casting» donne la marche à suivre pour rejoindre «une équipe stable et sympathique», une méthode de recrutement sans complexe qui se retrouve sur d’autres sites d’escort-girls occasionnelles. Marion l’a repéré, car aucune femme n’y est reconnaissable en photo. «C’était un critère important pour préserver ma carrière.» À 38 ans, elle a ses raisons pour être là, une fois par semaine depuis quelques mois: un poste d’infirmière à 60% en France voisine, qu’elle ne peut augmenter, trois enfants à charge et un ex-mari qui ne finance rien. «Je n’allais pas attendre de couler.»

Mais nécessité ne fait pas toujours loi. Justine, elle, est venue à la prostitution pour «se payer des formations». Quant à Mathilde, elle a récemment perdu son emploi de graphiste et attend de rebondir. «Je l’avais déjà fait une fois il y a un an, pour m’acheter une voiture», ajoute-t-elle néanmoins en toute franchise.

À Lausanne, Shana, la patronne du salon érotique Bodyplay, dresse un tableau en apparence plus nuancé que celui du Pensionnat: «Beaucoup de femmes qui prennent contact avec moi ont un travail et n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Souvent, ce sont des mamans qui doivent faire face seules et sans aides suffisantes. J’ai vu des jeunes femmes qui voulaient juste se payer des articles de luxe, mais elles sont rares.» En bout de chaîne, il y a cette jeune femme de La Côte, 27 ans, qui propose des fellations sur le site de petites annonces anibis.ch. À partir de 17 heures seulement.

Pour Shana, il n’y a pas de doute, les femmes qui se présentent à sa porte sont pour la plupart des personnes formidables à qui la vie a joué un sale tour. À Genève, autour de la table de la cuisine, les robes translucides contrastent avec une attitude décidée, sereine, celle de femmes comme on en croise tous les jours, plutôt au supermarché qu’au coin d’une ruelle sombre. «Je me suis tournée vers cette activité car je savais que je le vivrais bien, pose Marion. J’ai une vie sexuelle assez libérée. Ce que je fais n’est pas un tabou pour moi.»

Banalisation

Le tabou est pourtant bien là. «Cette forme de prostitution est, par définition, très cachée», observe le Dr Francesco Bianchi-Demicheli, responsable de l’Unité de médecine sexuelle et sexologie aux Hôpitaux universitaires de Genève. Alors que le marché du sexe reste mal connu en Suisse et sur l’arc lémanique, en particulier dans le canton de Vaud (lire l’encadré), celui de la prostitution occasionnelle l’est encore moins. «La prévalence est très difficile à estimer, mais cela concerne certainement un nombre assez important de personnes, qui sont de plus en plus jeunes et pour qui la pratique hélas se banalise», observe le médecin.

Le professionnel a pu observer diverses motivations: gagner de l’argent rapidement, pour des raisons socio-économiques, mais aussi chercher à se valoriser à travers le regard du client, voire – rarement – assouvir un fantasme. Il avertit néanmoins: «Il est possible de le vivre bien, mais dans la majorité des cas, une image très érotisée de la prostitution laisse place à une expérience qui peut devenir problématique.» Il relève ainsi, sur la base d’une recherche qu’il a dirigée il y a quelques années auprès de personnes prostituées, occasionnelles ou non, un impact négatif à long terme sur l’image de soi, la vie sentimentale et le désir sexuel. «Tandis que le sexe perd ses tabous, l’amour et l’attachement risquent d’être fortement perturbés.»

Double vie à gérer

Reste le gain financier. Au Pensionnat, une demi-heure de sexe coûte 300 francs, une heure, 500 francs. La moitié revient aux prostituées, qui n’en diront pas plus sur leurs revenus, si ce n’est qu’ils sont aléatoires. «C’est de l’argent vite gagné, mais il n’est pas facile à gagner, analyse Linda. Certaines femmes essaient et ne le vivent pas très bien. Je leur dis d’arrêter.» Car au Pensionnat, se prostituer par choix ne veut pas dire choisir le client: «Avec certains, c’est parfois compliqué, glisse Justine. Mais comme partout, il y a des jours avec et des jours sans, alors que j’ai déjà fait des jobs auxquels je me rendais avec la boule au ventre.»

«Comme je ne me sens pas sale, je peux reprendre une vie normale quand je rentre à la maison, mais le plus difficile est sûrement de devoir mentir à ses proches», explique quant à elle Marion. Comme ses deux collègues, elle n’a confié sa situation qu’à très peu de gens et sa famille n’en sait rien: «Peut-être que je le dirai un jour à mes enfants. Quand j’aurai 70 ans. Ils sont ouverts, mais il y a une différence entre l’idée d’une femme qui se prostitue et celle de leur maman qui se prostitue.» (TDG)

Créé: 11.08.2018, 10h13

Une zone grise difficile d’accès pour la prévention

Aucune estimation ne permet de dire combien de personnes ont fait le choix de Marion, Justine ou Mathilde, même si, dans la plupart des cantons romands, les travailleurs du sexe sont tenus de s’annoncer aux autorités. À Genève, plus de 11 000 personnes sont recensées, mais toutes sont loin d’être actives, même occasionnellement. La police genevoise s’en tient à une estimation de 700 à 800 prostitués au travail chaque jour au bout du lac.

Le Canton de Vaud fait figure d’exception romande, puisqu’il n’a pas encore introduit d’obligation d’annonce, une situation qui devrait évoluer avec la révision de la loi sur l’exercice de la prostitution, actuellement en discussion au Grand Conseil. La police cantonale estime néanmoins qu’environ 800 à 1000 personnes sont actives quotidiennement sur le marché du sexe vaudois, dont à peine 60 à 80 dans la rue, à Lausanne. Mais comme à Genève, rien ne permet de savoir quelle est la part de prostitution occasionnelle.

Les associations qui soutiennent les travailleurs du sexe n’y voient pas beaucoup plus clair. «C’est une prostitution qui se pratique dans des lieux peu exposés, donc nous n’y avons pas accès, même si elle est d’autant plus fréquente que les possibilités d’entrer en contact avec des clients se multiplient, notamment par Internet», note Sandrine Devillers, chargée de communication au sein de l’association vaudoise Fleur de Pavé. Le risque est que les prostituées à temps partiel n’échappent pas seulement aux statistiques, mais aussi aux messages de prévention: «Certaines personnes se présentent comme occasionnelles et ne se reconnaissent pas comme travailleuses du sexe, remarque Isabelle Boillat, de l’association genevoise Aspasie. Cela complique notre travail, car il faut les approcher et leur faire comprendre qu’elles courent les mêmes risques que celles dont c’est l’activité principale.»


Fleur de Pavé
Pour le canton de Vaud, www.fleurdepave.ch, 021 661 31 21

Aspasie
Pour le canton de Genève, www.aspasie.ch, 022 732 68 28

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