Gros pataquès français sur la démocratie directe suisse

PolémiqueL’actuel président de l’Assemblée nationale a jugé les référendums suisses vendus aux lobbyistes et aux affairistes. Émoi.

«Quelles sont vos sources? Evitez s.v.p. les «fake news»!» a lancé Richard Ferrand (président de l'Assemblée nationale française) au PDC genevois Guillaume Barazzone qui lui demandait des excuses via le réseau social Twitter.

«Quelles sont vos sources? Evitez s.v.p. les «fake news»!» a lancé Richard Ferrand (président de l'Assemblée nationale française) au PDC genevois Guillaume Barazzone qui lui demandait des excuses via le réseau social Twitter. Image: GEORGES CABRERA/Reuters

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En regardant une émission politique sur la télévision française lundi, le sang de Guillaume Barazzone n’a fait qu’un tour. Qu’est-ce qui a tant choqué le conseiller national PDC et membre de l’Exécutif de la Ville de Genève? Les déclarations de l’actuel président de l’Assemblée nationale française, Richard Ferrand. Ce dernier a déclaré que les droits populaires suisses, comme les référendums et les initiatives, «sont très souvent le fait de quelques cliques affairistes et de quelques lobbyistes qui, à la fin, sont d’ailleurs démasqués».

«Honte à vous, Richard Ferrand – ignare», s’échauffe Guillaume Barazzone sur Twitter le soir même (lire également l’encadré). Riposte immédiate du président de l’Assemblée nationale française à 23 h 32: «Cher monsieur Barazzone, je démens formellement avoir pensé ou tenu ces propos que vous me prêtez. Quelles sont vos sources? Évitez s.v.p. les fake news!»

Qui ment? Malheureusement pour lui, c’est Richard Ferrand. Alors président du groupe La République en marche!, il a bien raillé la démocratie directe suisse lors d’un débat de l’Assemblée nationale qui s’est tenu le 16 juillet dernier. Thème du jour: «Démocratie plus représentative, responsable et efficace». Ferrand est rapporteur, et selon le procès-verbal et la vidéo, il déclare bien ceci: «Tout à l’heure quelqu’un vantait la grande démocratie cantonale (sic) helvétique, mais voyez les thèmes de votations: ils sont très souvent le fait de quelques cliques affairistes et de quelques lobbyistes qui, à la fin, sont d’ailleurs démasqués.»

À quoi est due cette soudaine amnésie? Est-ce parce que les instruments de démocratie populaire étaient encore folkloriques en juillet et qu’aujourd’hui, avec la crise des «gilets jaunes», la question devient brûlante? Nous aurions bien voulu interroger M. Ferrand. Mais il est injoignable et il n’a pas reconnu son erreur sur Twitter. Nous nous sommes donc adressés à Joachim Son-Forget, représentant des Français de Suisse à l’Assemblée nationale. Pas de réponse là non plus.

«Ils ont peur»

Ce silence n’étonne pas Claudine Schmid, l’ancienne représentante des Français de Suisse et membre des Républicains. «Ils ont peur du référendum d’initiative citoyenne. Richard Ferrand bombe le torse devant l’Assemblée, utilise des arguments fallacieux pour combattre le référendum et ensuite il n’assume plus ses propos. Je suis triste pour la France. Nous avons affaire à des amateurs qui ne connaissent pas les dossiers.» Et c’est vrai que certains Français ont bien du mal à comprendre les subtilités du système helvétique. À l’instar de François Sureau, avocat et écrivain, qui affirme avec aplomb sur France Inter: «En Suisse, le référendum d’initiative populaire commence toujours par une question de gauche.» Apparemment, il n’a jamais entendu parler de l’UDC…

Heureusement, les médias français interrogent aussi des journalistes et des élus suisses. Comme la vice-présidente du PS, Ada Marra: «Il y a un intérêt phénoménal des Français pour les instruments de démocratie directe. Je suis pour la discussion, un échange d’informations mais sans ingérence.» Les propos de Richard Ferrand sur le système suisse? «Cela ne se fait pas et je comprends que cela choque. Il y a d’ailleurs en Europe une grande crise de la démocratie, qui devrait s’occuper des préoccupations de base des gens.»

«Il y a un intérêt phénoménal des Français pour les instruments de démocratie directe. Je suis pour la discussion, un échange d’informations mais sans ingérence.»

L’ancien conseiller national Jean Christophe Schwaab (PS/VD) nage à contre-courant. Pour lui, il n’y a rien de choquant aux propos de Richard Ferrand. «N’oublions pas que certains abusent des droits populaires à des fins marketing (le magazine «Bon à Savoir» et son initiative faussement intitulée «Pour le service public»), que d’autres s’achètent un référendum pour protéger leurs parts de marché (les casinos étrangers qui ont financé le référendum contre la loi sur les jeux d’argent… lequel n’aurait jamais abouti sans leur soutien), que d’autres dépensent des millions pour influencer l’opinion pendant les campagnes de votations (les caisses maladie pour ne nommer qu’elles).» Et toujours selon lui, les campagnes de l’UDC sont financées «par une clique d’affairistes zurichoise».

À l’UDC justement, l’ancien conseiller national Yvan Perrin se gausse des leçons de Richard Ferrand. «Sachant qu’il est un petit affairiste inquiété par la justice pour avoir un peu magouillé dans ses précédentes fonctions de président des Mutuelles de Bretagne, la critique est savoureuse.»

«Il ne revient pas à l’ambassade de France en Suisse de commenter les échanges entre un élu français et un élu suisse»

Comment l’ambassadrice de France en Suisse, Anne Paugam, qui connaît bien les mécanismes de la démocratie directe suisse, juge-t-elle les propos de celui qui est devenu entre-temps président de l’Assemblée nationale française? Silence radio. «Il ne revient pas à l’ambassade de France en Suisse de commenter les échanges entre un élu français et un élu suisse», nous répond l’attaché de presse. Même retenue du côté du porte-parole du Conseil fédéral André Simonazzi. La parole est d’argent et le silence est d’or.

Créé: 18.12.2018, 22h35

«Ferrand doit présenter ses excuses aux Suisses»

Guillaume Barazzone ne lâche pas le morceau. Il estime que l’actuel président de l’Assemblée nationale française, Richard Ferrand, a gravement insulté les Suisses en déclarant que leur démocratie directe est confisquée par des cliques d’affairistes et de lobbyistes.

«Cette déclaration dénote d’une profonde méconnaissance de notre système. Tout citoyen en Suisse peut lancer un référendum ou une initiative. Tous les sujets peuvent faire l’objet d’un vote, à l’exception de ceux qui touchent le noyau dur des droits humains. Comme le rétablissement de la peine de mort par exemple. Notre système n’est pas réservé à une clique mais au peuple qui s’est donné ce droit démocratique.»

«Ce n’étaient pas des propos de bistrot»

Pour Barazzone, M. Ferrand insulte donc la Suisse en s’attaquant au cœur de son système, qui allie démocratie directe et démocratie représentative. «Voilà pourquoi il doit s’excuser. Il n’a pas fait ses déclarations dans un bistrot avec des amis mais au sein de l’Assemblée nationale française. Je l’invite aussi à venir à l’Assemblée fédérale suisse. Nous nous ferons un plaisir de lui expliquer notre système politique. En attendant je regrette ces propos malvenus alors que nous entretenons de bonnes relations avec la France et que les difficultés passées avaient été aplanies.» Guillaume Barazzone juge encore le démenti de Richard Ferrand «hallucinant». Il ne comprend pas comment le président peut nier avoir tenu des propos qu’il a tenus dans l’hémicycle il y a peu.

Ferrand fera-t-il ses excuses? S’il ne sait pas comment s’y prendre, il peut s’adresser à… Barazzone. Ce dernier vient de présenter par écrit ses excuses aux Genevois à cause de ses notes de frais trop élevées.

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