Dubochet: «La science a été ma raison de vivre»

DistinctionColauréat du Prix Nobel de chimie, le Vaudois Jacques Dubochet est loué pour ses recherches mais aussi pour sa capacité à dialoguer avec le monde.

Jacques Dubochet, prévenu qu’il était lauréat du Nobel par un coup de fil, mercredi matin, laisse éclater sa joie.

Jacques Dubochet, prévenu qu’il était lauréat du Nobel par un coup de fil, mercredi matin, laisse éclater sa joie. Image: Keystone

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C’est le coup de fil qui aura changé sa vie. Le téléphone a sonné mercredi matin à 11 h chez Jacques Dubochet, à Morges. Le biophysicien de 76 ans, ancien professeur à l’Université de Lausanne (UNIL), a alors appris qu’il était le colauréat du Prix Nobel de chimie 2017. Et que la nouvelle allait être annoncée une heure plus tard à Stockholm. Branle-bas de combat! En début d’après-midi, le chercheur lausannois, visiblement sous le coup de l’émotion, s’est adressé aux médias dans une salle de l’UNIL. «Le premier mot qui me vient à l’esprit, c’est celui de reconnaissance. Ils sont sympas à Stockholm!» a-t-il lancé. «On m’honore pour un travail mené il y a trente ans, mais cela ne s’obtient pas tout seul. Les moments-clés de cette découverte venaient de mes ingénieurs, qui m’ont montré des choses. Il y a eu ce moment où on se dit «ah ah» et où on comprend qu’on a découvert quelque chose. Après, cela a été toute une vie de recherche et de collaborations.»

Quelle est donc cette découverte? La cryo-microscopie électronique de spécimens vitrifiés (abrégée CEMOVIS en anglais). Une méthode novatrice d’observation des molécules en trois dimensions, mise au point avec Joachim Frank (Etats-Unis) et Richard Henderson (Grande-Bretagne), les deux autres lauréats. Très grossièrement dit, cela consiste à congeler très vite un échantillon selon un procédé qui évite une cristallisation de l’eau en glace. «En somme on nous honore aujourd’hui pour avoir inventé l’eau froide», dit Jacques Dubochet, un large sourire dans sa barbe blanche.

«Apprendre de la nature»

Le scientifique morgien a beaucoup d’humour, comme en témoigne sa biographie publiée sur Internet. Il dit avoir été conçu en 1941 par «des parents optimistes» à Aigle. A 5 ans il a cessé d’avoir peur du noir car il avait compris que le soleil revient «comme l’a démontré Copernic». Détecté comme «le premier dyslexique officiel du canton de Vaud», il a néanmoins poursuivi des études et a décroché son diplôme d’ingénieur physicien en 1967, avant un certificat en biologie moléculaire puis une thèse en biophysique à Genève et à Bâle en 1973. Il fera sa découverte sur la vitrification de l’eau en 1980, point de départ de longues recherches pour la mise au point des techniques. Après une carrière en Allemagne, il a été nommé, en 1987, professeur au Département d’analyse ultrastructurale et directeur du Centre de microscopie électronique. «La science est magnifique», déclare le Nobel vaudois, retraité depuis 2007. «La science a été ma raison de vivre. La science… c’est apprendre de la nature et avoir pour seul maître la nature», ajoute le lauréat, ardent défenseur de l’environnement.

Humour à part, le chercheur et ses travaux en imposent. Catherine El Bez, qui a fait sa thèse avec Jacques Dubochet entre 1998 et 2003, en témoigne: «On évoquait déjà le Nobel il y a quinze ans pour les travaux de Jacques. L’apport scientifique est immense, il permet de comprendre la structure moléculaire des cellules: cela a permis de voir très finement des virus en trois dimensions et comment ils pouvaient fonctionner.» Nouria Hernandez, rectrice de l’UNIL, évoque «un grand jour pour l’Université. Nous sommes extrêmement fiers. Et je suis incroyablement heureuse que ce prix aille aujourd’hui à Jacques Dubochet, qui le mérite.» L’épouse du lauréat, Christine, parle d’un «aboutissement splendide pour toutes ces années de recherches. Moi, je suis dans le domaine artistique, mais nous parlions souvent de ses recherches à la maison. Même s’il était désespéré de voir à quel point il fallait me donner des cours de rattrapage en sciences», dit-elle en riant. Son fils, Gilles Dubochet, lui aussi scientifique mais en informatique, est venu soutenir son père: «Quelle fierté! On savait que les travaux de papa allaient avoir une influence importante, mais c’est fabuleux!»

«Un humaniste»

Le conseiller national Samuel Bendahan (PS) est venu applaudir le lauréat du jour, qui est aussi membre du Parti socialiste: «Jacques Dubochet a eu une vision interdisciplinaire bien avant qu’on essaie de développer cet aspect-là à l’Université. C’est à la fois un scientifique de très haut vol et quelqu’un qui a la capacité de s’intéresser aux gens et de chercher le progrès de la société. Un humaniste.»

Catherine El Bez confirme que cet aspect est important pour le chercheur: «Il a fait beaucoup pour que les scientifiques apprennent à communiquer avec les gens des sciences humaines et avec la société. Grâce à lui, je me suis réorientée par la suite sur ces thématiques. Les contacts humains sont très importants pour Jacques, il voulait qu’on collabore et qu’on puisse s’aider les uns les autres.» L’intéressé admet vouloir toujours essayer de «voir large, voir plus loin». Engagé «à gauche» comme il le signale lui-même dans sa biographie, élu conseiller communal à Morges, Jacques Dubochet tient un blog où il livre régulièrement des réflexions et des opinions. «Avancer est une nécessité et même les décisions que nous pouvons prendre à un échelon local sont importantes. Nous devons lutter contre le réchauffement et aller vers la société à 2000 watts.» (TDG)

Créé: 04.10.2017, 21h11

Conséquences sur les rankings

Il y a bien sûr le prestige de la distinction. Et puis il y a ses effets collatéraux. Parmi ceux-ci: les classements des universités, les fameux «rankings». Souvent contestés, ils n’en sont pas moins attendus et disséqués. Avec désormais un Prix Nobel dans sa besace, l’UNIL va grappiller quelques places dans cette compétition mondiale, en particulier dans le premier classement à avoir vu le jour: celui dit «de Shanghai, une référence en la matière. C’est celui qui accorde le plus d’importance aux Prix Nobel. Dans la prochaine livrée de ce ranking, l’UNIL va très probablement gagner quelques places», explique Alexander Nebel, spécialiste des classements à l’EPFL. Ce dernier annonce une information que l’on n’avait pas vue venir: son école va, elle aussi, profiter du Nobel de Jacques Dubochet pour grimper dans le classement. «Jacques Dubochet est un ancien de l’EPUL (ndlr: l’Ecole polytechnique de l’Université de Lausanne, ancêtre de l’EPFL). Or 10% de la note sont attribués à une école si l’un de ses anciens élèves ou chercheurs décroche un Nobel. Si le récipiendaire du Nobel fait encore partie de l’institution, celle-ci remplit 20% des critères pondérés. Ce qui est le cas en l’occurrence de l’UNIL.» En somme une situation gagnante-gagnante pour l’UNIL et l’EPFL, qui pointent respectivement entre la 151e et la 200e place (le classement n’est pas plus précis) et à la 76e place. Mais qui ne saurait être éternelle. «La valeur d’un Nobel décroît au fil des ans. Après dix ans, il perd 10% de sa valeur et ainsi de suite. Un Nobel obtenu en 1916 n’aurait donc aucune incidence sur le classement 2017, car le Prix d’alors ne saurait être le reflet de l’institution actuelle.»

25 Nobel suisses

La Suisse compte désormais 25 lauréats du Prix Nobel. En 1901, Henry Dunant est le premier Suisse à décrocher la distinction. Double première: c’est à lui (ainsi qu’à Frédéric Passy) qu’est décerné le premier Prix Nobel de la paix. Rebelote l’année suivante pour Elie Ducommun et Charles Albert Gobat, eux aussi Prix Nobel de la paix. Ce seront les deux Nobel de la paix décernés à la Suisse. Suivront, au fil des ans, neuf Nobel de médecine , la discipline la plus primée (Paul Hermann Müller: 1948, Walter Rudolf Hess: 1949, Tadeus Recihstein: 1950, Max Theiler: 1951, Daniel Bovet: 1957, Werner Arber: 1978, Edmund Henri Fischer: 1992 et Rolf Zinkernagel: 1996), sept de chimie (Alfred Werner: 1913, Paul Karrer: 1937, Leopold Ruzicka: 1939, Vladimir Prelog: 1975, Richard Robert Ernst: 1991, Kurt Wüthrich: 2002, Jacques Dubochet: 2017), cinq de physique (Charles-Edouard Guillaume: 1920, Albert Einstein: 1921, Felix Bloch: 1952, Heinrich Rohrer: 1986, Karl Alexander Manuel: 1987) et deux de littérature (Carl Friedrich Georg Spitteler: 1919 et Hermann Hesse: 1946). A noter qu’Albert Einstein et Hermmann Hesse, entre autres, figurent dans ce classement car ils détenaient la nationalité suisse l’année de leur consécration.

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