De leurs prisons, les ex-djihadistes romands montrent peu de remords

TerrorismeDeux Vaudois et un Genevois, anciens militants de l’État islamique, ont été interviewés dans des geôles kurdes en Syrie. Un seul semble vraiment regretter ses actes.

Le genevois Daniel D., amaigri par sa captivité.

Le genevois Daniel D., amaigri par sa captivité. Image: Gabriel Chaim/SRF

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Ce seraient donc eux, les plus dangereux djihadistes suisses, les anciens suppôts de l’État islamique (EI)? Ces jeunes hommes désemparés, au visage émacié, au regard vide? Trois Romands, Daniel D. de Genève, Damien G. d’Orbe, dans le Nord vaudois, et Ajdin B. de Lausanne sont partis en Syrie entre 2013 et 2015 pour faire le djihad, avant de rejoindre l’État islamique. Ils sont aujourd’hui en captivité, aux mains des Forces démocratiques syriennes (FDS) dominées par les Kurdes.

L’invasion turque dans les zones kurdes du nord de la Syrie, début octobre, a considérablement dégradé la situation du trio. Les djihadistes vaudois et genevois ont été emmenés à l’intérieur des terres, dans des prisons improvisées, avec d’autres anciens soldats du califat. Leurs cellules sont désespérément surpeuplées, la nourriture est rare, l’hygiène déplorable. L’un des trois hommes se plaint ouvertement de coups, de torture et du manque de sommeil.

Les cellules où sont enfermés les ex-djihadistes.

Ces trois Romands ont tous pu être interviewés dans leurs prisons du nord de la Syrie par un journaliste kurde résidant à Genève (lire l’encadré). C’est la première fois que le Vaudois Damien G. s’exprime. Nous avons pu analyser plusieurs de ces entretiens, en partie en collaboration avec le magazine télévisé «Rundschau» de la télévision alémanique SRF. Ils donnent un aperçu unique de la façon dont ces hommes pensent et vivent. Mais il est évident que le trio cache et embellit beaucoup de choses.

Les prisonniers ne veulent pas s’incriminer eux-mêmes, car ils n’ont pas perdu espoir de revenir en Suisse, même si le Conseil fédéral a jusqu’à présent rejeté cette idée. En Syrie, les trois hommes ont eu quatre enfants, qui sont aujourd’hui internés par les Kurdes avec leurs mères. Les autorités suisses n’ont pas catégoriquement exclu le retour des enfants qui ont la nationalité helvétique.

«Ils voulaient attaquer une église»

Daniel D., aujourd’hui âgé de 25 ans, est un double national suisse et espagnol qui a grandi dans le quartier du Lignon, à Genève. Il a commencé un apprentissage de maçon, mais l’a abandonné après s’être converti à l’islam, il y a environ cinq ans. Les foyers de sa radicalisation étaient la grande mosquée du Petit-Saconnex et un petit restaurant tunisien dans le quartier des Pâquis. Daniel D. évoluait au sein d’un groupe d’extrémistes dirigé par Ramzy B. et le chauffeur de taxi Sami C. «Quand je suis venu à la mosquée du Petit-Saconnex, Ramzy B. a été l’un des premiers à me parler, explique-t-il dans son interview. Il m’a tout appris, l’islam, l’arabe, et il m’a dit qu’on devrait quitter la Suisse et aller en Syrie.»

Daniel D. ne s'est rendu qu'à la chute du dernier bastion de l'EI.

Au printemps 2015, Daniel D. est parti de Turquie avec Ramzy B. et son frère Aymen pour la Syrie. Après une formation militaire et idéologique, il a été affecté au bataillon «Anwar al-Awlaki», du nom d’un penseur yéménite d’Al-Qaida tué par les Américains. Son mentor Ramzy B. a pris du galon au sein des services de renseignements étrangers de l’EI, l’Amniyat al-Kharji, et a préparé des attentats terroristes en Europe. Ramzy B. a également planifié des attaques en France et en Italie. «Ils voulaient attaquer une église, si je me souviens bien, dit Daniel D. C’était un endroit en France appelé La Défense.» De fait, il y a plusieurs églises près de la station de métro parisienne du quartier de La Défense, dont Notre-Dame-de-Pentecôte.

Ils regrettent à peine

Selon le converti genevois, Ramzy B. aurait été tué par un drone en avril 2018. Anas B., un Tunisien que fréquentait le converti genevois dans le restaurant des Pâquis, a aussi été tué lors d’un raid aérien de la coalition, alors qu’il était enfermé dans une prison de l’État islamique. «Anas était en Irak et moi en Syrie, précise Daniel D. C’était quelqu’un de bien. Quand il y avait des injustices, il écrivait des messages et des lettres à l’émir responsable. C’est pour ça qu’il était en prison.»

Bien qu’il y ait des photos de lui le montrant en combattant armé de l’État islamique, Daniel D. prétend n’avoir rien fait de mal. Il a bien vu des têtes coupées et autres atrocités, mais n’aurait jamais assisté à une décapitation. Il n’a vu qu’une seule fois quelqu’un se faire couper la main. Il se repent à peine, se montre plus en colère contre le fait que le «califat» ait tué et torturé des innocents. Lui-même aurait également été jeté dans une prison de l’EI pendant trente-trois jours et torturé. Il ne voit pas pourquoi il devrait payer pour des crimes commis par d’autres, si un jour il revient en Suisse.

Parmi les membres du trio suisse, celui qui ment le plus est sans conteste le converti d’Orbe Damien G. Cet ancien apprenti de 29 ans avait rallié la branche syrienne d’Al-Qaida en 2013 avant de rejoindre l’État islamique en 2014. Il affirme qu’il ne portait pas d’armes et travaillait comme physiothérapeute dans des hôpitaux. À peu près à la même époque, il écrivait sur Facebook, y compris à l’adresse de ses compatriotes suisses: «Nous ne reconnaissons pas vos fausses lois [...], vos Constitutions et vos valeurs [...]. L’hostilité et la haine sont déclarées entre vous et nous pour toujours, jusqu’à ce que vous croyiez en Allah seul.» Il avait aussi posté la photo d’une ceinture explosive dans laquelle était collé un passeport suisse.

Le Vaudois Damien G. regrette seulement de s'être fait «manipuler».

Aujourd’hui, Damien G. demande à être ramené en Suisse. Il invoque la Convention de Genève et les droits de l’homme. Il se montre déçu que le Service de renseignement de la Confédération ne soit jamais venu en Syrie pour l’interroger. Hors caméra, il fait savoir qu’il a des informations importantes qu’il ne veut communiquer qu’aux enquêteurs. Il dit n’avoir pas été au courant à l’avance des attentats de Paris en 2015 – une réponse à nos révélations selon lesquelles il avait demandé à ses proches en Suisse, quelques heures avant les attentats, si quelqu’un se trouvait à Paris.

Tout cela n’était, selon lui, que de la propagande. «Je suis contre les attaques en Europe, surtout quand elles frappent des femmes et des enfants», affirme-t-il. Dans le même souffle, il explique sans émotion que les attentats comme celui du Bataclan à Paris sont une réponse à la politique étrangère française. Parce que les Français ont tué des musulmans en Syrie, en Irak ou au Mali, la guerre s’est étendue à leur pays, raisonne Damien G.

En dehors de sa situation actuelle, le Vaudois ne ressent presque aucun remord. «Je ne regrette pas d’être venu en Syrie, dit-il, mais je regrette d’avoir laissé l’État islamique me manipuler.» Lui-même n’aurait rien fait de mal, puisqu’il dit avoir seulement travaillé dans un hôpital.

Ajdin B., le repenti

Au sein de l’État islamique, Damien G. et Daniel D. étaient des jusqu’au-boutistes. Ils ont été capturés seulement lorsque Baghouz, le dernier bastion syrien de l’EI, est tombé début 2019. Le troisième Romand, le Lausannois Ajdin B., est dans une situation différente. Il s’est rendu aux Forces démocratiques syriennes il y a deux ans et voulait échapper à l’organisation terroriste beaucoup plus tôt. Il a même discuté au téléphone avec la police cantonale vaudoise de ses plans d’évasion, il y a des années.

On comprend mieux pourquoi Ajdin B. est le seul du trio à vraiment sembler regretter ses actes. L’ancien bénéficiaire de l’aide sociale de 26 ans fait savoir à sa famille qu’il est sincèrement désolé d’avoir rejoint l’État islamique. «C’était une grosse erreur, je le regrette beaucoup, dit-il. Peu importe si je passe dix ans en prison en Suisse. Je suis prêt à payer pour mes erreurs.»

Créé: 18.12.2019, 06h55

Il reste encore d'autres Suisses

En Syrie, selon nos recherches, il resterait encore une quinzaine de Suisses détenus pour leurs liens avec l'Etat islamique, dont deux femmes des trois djihadistes romands faits prisonniers par les Kurdes. Leurs sept enfant, pour partie issus d'autres pères, ont tous la nationalité suisse. S'y ajoutent encore huit autre personnes dont une mère biennoise avec son enfant. Quelque 16 Suisses engagés dans l'Etat islamique sont depuis revenus au pays: l'un a été condamné, un autre attend son procès.

Interviews avec 20 djihadistes

Ce texte s'appuie notamment sur des interviews réalisées par le journaliste turco-kurde Serkan Demirel dans le cadre de sa thèse de maîtrise en études du Moyen-Orient à l'Université de Genève.

Depuis 2012, Serkan Demirel vit en exil en Suisse, où il travaille souvent comme journaliste indépendant pour des médias kurdes. Entre la mi-août et la mi-septembre, il a interviewé 20 combattants européens de l’Etat islamique capturés par les Kurdes dans le nord de la Syrie, dont les deux Suisses romands Daniel D. et Damien G. Les entretiens ont eu lieu en français, sous la surveillance de gardiens.

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