«Ça ne sent pas très bon pour la directrice de La Poste»

Scandale CarPostalRédactrice en chef de «Bon à Savoir», Zeynep Ersan Berdoz explique pourquoi Susanne Ruoff joue sa place dans cette affaire.

Zeynep Ersan Berdoz, rédactrice en chef de «Bon à Savoir», dit que si la directrice de La Poste «a une responsabilité directe ou indirecte, elle doit en tirer les conséquences et partir».

Zeynep Ersan Berdoz, rédactrice en chef de «Bon à Savoir», dit que si la directrice de La Poste «a une responsabilité directe ou indirecte, elle doit en tirer les conséquences et partir». Image: LAURENT GILLIERON/Keystone

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CarPostal, l’entreprise de transport en commun de La Poste, a maquillé ses comptes pendant des années et encaissé indûment près de 80 millions de francs d’argent public. Le scandale, mis à jour par l’Office fédéral des transports, jette le discrédit sur La Poste, qui s’intéresse davantage à l’argent qui rentre dans la tirelire qu’aux clients. Pour Zeynep Ersan Berdoz, rédactrice en chef du magazine des consommateurs Bon à Savoir, «le citoyen doit être au cœur du service public. Ce n’est pas le cas ici.»

Avez-vous été surprise par les magouilles opérées par CarPostal?
Sur le coup, j’ai été surprise par les dérapages dévoilés. Mais, avec du recul, je l’étais moins. Quand on voit comment fonctionnent les entreprises de service public, ce qui s’est passé n’est pas étonnant.

C’est-à-dire?
Il faut garder deux éléments à l’esprit. Le premier est que dans les objectifs stratégiques qu’il assigne aux entreprises de service public, dont La Poste, le Conseil fédéral met la rentabilité au cœur de son message. Il ne peut pas demander autant de bénéfices dans un secteur à ce point-là subventionné. Cette exigence peut pousser à la faute. Le deuxième est l’absence totale de transparence. On ne sait rien de l’utilisation des bénéfices.

Dans cette entreprise, l’opacité est une culture?
Absolument. On travaille entre soi. Quand La Poste a fermé des offices postaux, elle a agi de manière totalement cachée, elle n’a pas communiqué ou elle a mal informé. Les cantons, les communes, la population méritaient une communication claire. Ce manque de transparence se retrouve de manière générale dans les entreprises de service public qui appartiennent, si on fait simple, au peuple suisse.

Vous pointez du doigt le Conseil fédéral, qui peut pousser à la faute, dites-vous. Mais les bidouillages sont l’œuvre de CarPostal, non?
CarPostal appartient à La Poste qui appartient à la Confédération. Il y a une responsabilité en cascade. Les directives sont dictées par le Conseil fédéral, elles sont interprétées de manière plus opérationnelle par La Poste et ensuite de manière plus ciblée par CarPostal.

Que disent ces directives?
Les objectifs stratégiques assignés à La Poste indiquent qu’elle «est créatrice de valeur, tout en garantissant et en augmentant durablement la valeur de l’entreprise» et qu’elle «réalise un rendement conforme à la branche dans tous ses secteurs d’activité». C’est la mission. En dessous, on est prié de l’appliquer.

Comment l’entreprise CarPostal, qui touche 340 millions de francs d’argent public chaque année, a-t-elle pu oublier qu’elle avait des comptes à rendre et faire comme bon lui semblait?
Il faudrait lui poser la question. Mais les faits sont là. Elle avait un objectif de bénéfice et elle s’est dit qu’elle pouvait l’atteindre de cette manière-là. C’est inacceptable quand il s’agit d’argent public.

Il y a eu des dizaines de milliers d’opérations litigieuses pour bidouiller les comptes. On peut donc parler d’un système mis en place pour tricher?
Bien sûr. Un verrou a sauté – le directeur des finances –, mais je ne pense pas qu’il a changé les chiffres tout seul dans sa cave. D’autres personnes sont sûrement impliquées. Dans ces affaires, généralement, on fait sauter un fusible. Mais là, ce qu’on veut savoir, c’est qui donnait les ordres. La patronne de La Poste, Susanne Ruoff, est-elle impliquée? Les responsables sont-ils tous chez CarPostal? Les enquêtes annoncées le diront.

Susanne Ruoff doit-elle être mise à la porte?
Pas maintenant, non. Elle doit faire toute la lumière sur cette affaire. Si elle a une responsabilité directe ou indirecte, elle doit en tirer les conséquences et partir.

Il est trop tôt pour savoir ce qu’elle savait et ne savait pas?
Pour l’instant, sa ligne est de dire qu’elle ne savait pas. En admettant qu’elle n’ait pas menti, elle est quand même responsable par excès de confiance. Cela n’est pas acceptable à son niveau de fonction. Si elle était au courant depuis 2013, là aussi elle est responsable. Il faut que les enquêtes aillent jusqu’au bout, mais, pour l’instant, ça ne sent pas bon pour elle.

Il y a eu plusieurs audits. Personne n’a rien vu ou personne n’a rien voulu voir?
Il semble que les dizaines de milliers de factures litigieuses présentaient des montants tout à fait plausibles et qu’il était difficile de les démasquer.

Il n’y a donc pas eu une volonté de ne pas voir?
L’enquête montrera si les différents réviseurs ont une part de responsabilité. Pour moi, maintenant, le parlement doit prendre les choses en main. Il doit décider, au niveau politique, ce qui reste comme étant un service public pur, ce qui doit être subventionné, comment et avec quels moyens. S’il le faut, le reste peut engranger des bénéfices, jouer sur un marché ouvert et concurrentiel.

Cette affaire montre que le profit passe avant tout et qu’on se moque du client, non?
Oui. Et c’est inadmissible. Le citoyen, le consommateur doit être au cœur du service public. Ce n’est pas le cas quand on lit les objectifs assignés à La Poste.

En 2016, le peuple rejetait votre initiative populaire «En faveur du service public» à plus de 67%. Elle demandait que les entreprises qui accomplissent des tâches légales pour la Confédération dans le domaine des prestations de base ne visent pas de but lucratif. Vous allez revenir à la charge?
On a fait ce qu’on estimait nécessaire à l’époque. Maintenant, à la lumière de cette affaire, j’espère que les politiques vont se réveiller, même s’ils auraient dû se réveiller avant.

Repartir au combat, ça ne vous démange pas?
Pendant la campagne, on a montré qu’il y avait un gros problème. Je me répète, mais c’est aux politiques de prendre le relais. Cette pression sur le bénéfice dans un secteur qui est encore en mains de la Confédération est difficilement compréhensible. On a placé aux commandes des gens avec des salaires extrêmement élevés. Madame Ruoff gagne environ 1 million par an. C’est très bien si elle joue dans un marché complètement ouvert. Mais quand on est dans un service public, un marché partiellement bien protégé, on n’a pas besoin de ces salaires-là. (TDG)

Créé: 12.02.2018, 22h23

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