«Avant j'étais complotiste, maintenant je suis franc-maçon»

Société secrèteDes francs-maçons répondent aux questions de nos internautes, tandis qu'un égyptologue et un théologien décryptent leurs mythes.

En haut, de gauche à droite: Jean-Michel Mascherpa (Loge Alpina), François Dermange (professeur de théologie). En bas, de g. à dr: Alexandre Rauzy (Grand Orient de Suisse), Youri Volokhine (égyptologue).

En haut, de gauche à droite: Jean-Michel Mascherpa (Loge Alpina), François Dermange (professeur de théologie). En bas, de g. à dr: Alexandre Rauzy (Grand Orient de Suisse), Youri Volokhine (égyptologue). Image: Steeve Iuncker/Marianne Grosjean

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Qu’avez-vous toujours voulu savoir sur les francs-maçons? Cette question, nous l’avons posée à nos lecteurs par le biais de Facebook. Une avalanche de questions a déferlé. Nous les avons posées aux principaux intéressés. Certains nous ont répondu de manière anonyme. Deux grands maîtres d’obédiences suisses différentes nous ont rencontré, et se sont livrés à visage découvert, en vidéo (voir sur www.fm.tdg.ch). L’un d’eux pourtant, après avoir demandé le visionnage de son intervention, s’est rétracté à la dernière minute. Un extrait de ses réponses demeurent cependant dans cet article.

De quoi parle-t-on en loge? Côté libéral (lire encadré ci-contre), on est traditionnellement de gauche et l’on aborde volontiers des thèmes de société. Récemment, le Grand Orient de Suisse a organisé une conférence publique sur le transhumanisme (soit la fusion homme-machine) à Genève. «Les francs-maçons ont toujours essayé d’être en avance sur la société, de mesurer les enjeux de demain, assure Alexandre Rauzy, enseignant de philosophie dans un gymnase privé de Lausanne et grand maître du Grand Orient de Suisse. La loi sur l’avortement a été discutée en loge bien avant qu’elle ne passe en France. Idem en Suisse pour l’AVS ou les cantines scolaires. Chez nous, le thème de cette année, c’est comment réunir des valeurs morales dans un monde si épars.» Côté régulier, on débat de l’«amélioration personnelle, qui rejaillira sur les proches, ainsi que de l’étude des symboles, des rites, de l’histoire de la franc-maçonnerie», souligne Jean-Michel Mascherpa, passé grand maître de la Grande Loge Alpina, qui a dû faire son «coming out» maçonnique lorsqu’il a accepté sa position de cadre pour quatre ans.

Interview vidéo de Jean-Michel Mascherpa, passé grand maître de la Grande Loge Alpina:

Un cercle d’influence opaque réunissant chefs d’entreprise, membres de gouvernement, hauts fonctionnaires, politiciens, représentants de la justice, de la police, membres d’ONG ou fondations influentes et journalistes provoque une méfiance légitime, non? Alexandre Rauzy table sur la bonne foi des francs-maçons: «Oui, bien sûr. Aujourd’hui nous sommes bien plus transparents qu’il y a dix ou quinze ans, notamment sur la pédophilie ou des affaires impliquant des hommes politiques. Quand je dis «nous», je parle de la société en général.» Mais une minorité de personnes décidant en secret de ce qui est bien pour la société, est-ce bien démocratique? Le grand maître du Grand Orient assure: «Votre question serait pertinente si on avait un réel pouvoir souterrain sur la politique. Or aucune loge ne soutient de politicien. On se réunit pour échanger des idées très différentes. Si nous avons une position claire par rapport aux valeurs, nous n’en avons pas par rapport aux personnages politiques.»

Que perdraient les francs-maçons, particulièrement ceux qui font partie du gouvernement, en se déclarant comme tels, comme le proposait une initiative UDC, soutenue par le PDC, en Valais? «C’est absurde, s’agace Jean-Michel Mascherpa. Personne ne demande aux gens d’aller dans la rue et de crier de quelle confession religieuse ils se revendiquent. La liberté de se déclarer ou non doit être garantie.» Pourtant, il reconnaît le problème que pose un gouvernement majoritairement franc-maçon: «En France, sous la IIIe République, jusqu’à 90% des membres du gouvernement étaient francs-maçons. Ce déséquilibre a amené notamment l’affaire du petit père Combe (soit des fiches recensant illégalement les opinions politiques et religieuses des officiers de l’armée) et a jeté l’opprobre sur toute la franc-maçonnerie.»

Interview de Youri Volokhine, égyptologue et maître d'enseignement et de recherches en Histoire des religions à l'Université de Genève:

Comment s’assurer que les francs-maçons ne favorisent pas leurs pairs dans le travail ou des relations d’affaires? «C’est contre le principe maçonnique! En revanche, deux frères qui se rencontrent en loge et décident de travailler ensemble, je ne vois pas le problème», soutient Jean-Michel Mascherpa. «Quand on choisit les hommes à qui l’on propose de rejoindre la franc-maçonnerie, on ne les choisit pas en fonction de leur influence ou leur pouvoir dans le monde profane, mais parce que l’on sent en eux une intention pure. Que l’on me prouve qu’un maçon a utilisé le réseau maçonnique pour parvenir à des fins illégales ou injustes», assène Alexandre Rauzy.

Un journaliste romand, qui préfère taire son appartenance au Grand Orient de France, nous assure que «les puissants ont autre chose à faire que de participer à des travaux toutes les deux semaines (ndlr: des exposés sur des thèmes de réflexion). S’ils cherchent à faire des affaires juteuses, ils rejoignent plutôt des clubs de leaders ou se retrouvent au Forum de Davos. Avant, j’étais plutôt du côté des complotistes. Les théories prêtant aux francs-maçons une volonté de dominer le monde me fascinaient. A force d’investigation, le sujet s’est démystifié, je rencontrais des personnes à l’opposé de l’idée que je m’en faisais. Je ne dis pas que tous les maçons sont fantastiques. Mais je dirais qu’il y a les deux extrêmes: des personnes extrêmement bienveillantes, appliquant les principes de la franc-maçonnerie dans leur vie au quotidien, ou alors particulièrement fausses, car elles ont appris à tromper leur monde avec brio.»

Interview de François Dermange, professeur d'éthique en faculté de Théologie à l'Université de Genève:

Pour définir ce qu’est le bien de la société et y œuvrer, peut-on se passer de l’avis des femmes, exclues des obédiences régulières et de la plupart des grandes loges libérales? «Comme les tenues passent par le détachement, les hommes qui décident de travailler entre eux ne veulent pas être troublés par un jeu de séduction», explique, gêné, Alexandre Rauzy, qui admire les loges mixtes, où «le défi est plus grand». Jean-Michel Mascherpa, qui appartient à une loge régulière ne reconnaissant pas l’initiation des femmes, avance un autre argument: «J’ai vu des directeurs pères de famille craquer complètement en loge et pleurer à chaudes larmes. Pensez-vous qu’une telle authenticité puisse avoir lieu si l’on mêle hommes et femmes?»

Sollicitées par l’entremise du passé grand maître, des sœurs de la Grande Loge féminine de Suisse n’ont pas souhaité nous rencontrer. (TDG)

Créé: 13.04.2017, 15h17

«La franc-maçonnerie tire ses mythes d’origine d’une fiction littéraire»

Maître d’enseignement et de recherche en histoire des religions à l’Université de Genève, l’égyptologue Youri Volokhine décrypte les mythes et les symboles que la franc-maçonnerie a empruntés à l’Egypte antique.

«Les francs-maçons se sont inventé des mythes d’origine, dont les plus anciens étaient de nature biblique. Ils s’imaginent les descendants des bâtisseurs de cathédrales, ce qui est évidemment une vue de l’esprit. Il y a une rupture de continuité entre ces bâtisseurs et l’émergence de la franc-maçonnerie dans les milieux cultivés occidentaux du XVIIIe siècle.» En 1731 paraît un ouvrage qui instille la passion de l’Egypte aux initiés: «L’abbé Terrasson écrit un roman intitulé Séthos, qui raconte l’initiation d’un jeune homme dans les temples égyptiens.

Bien que l’auteur ait traduit l’historien Diodore de Sicile, qui a beaucoup écrit sur la mythologie égyptienne – vue par les Grecs – Séthos est une fiction totale, puisque l’on est à cette époque dans une période qui précède la connaissance des hiéroglyphes.» Ce roman a grandement influencé les loges maçonniques du XVIIIe siècle. «On peut donc dire que la littérature ésotérique a influencé la franc-maçonnerie.» L’égyptologue rappelle le besoin humain universel de «s’inventer un passé glorieux. C’est toujours plus agréable de se sentir l’héritier des bâtisseurs de cathédrales et pourquoi pas des pyramides, si ce n’est de ceux de l’arche de Noé, plutôt que le descendant de personne.»

Professeur d’éthique à la Faculté de théologie de Genève, François Dermange analyse les racines chrétiennes de la franc-maçonnerie. «Il y a des réalités très différentes selon les pays et les obédiences. En Scandinavie, la franc-maçonnerie est très proche des Eglises, être chrétien est une condition d’entrée. Tandis qu’en France, par exemple, les grandes loges sont laïques et plutôt opposées à la religion. En Angleterre, la reine est cheffe de l’Eglise presbytérienne ainsi que de la maçonnerie. En Suisse, on prône en général un esprit de tolérance, vous pouvez être juif, catholique, protestant, musulman ou agnostique. Il est vrai que l’Eglise catholique s’est historiquement opposée à la maçonnerie, qui y voyait quelque chose qui lui échappait. Son côté occulte posait également problème, puisque le christianisme veut donner à tout le monde de manière transparente.»

Le théologien rappelle que la maçonnerie est née du protestantisme: «Le rite écossais ancien que suivent les loges traditionnelles se base sur les constitutions du pasteur Anderson. Dans les degrés élevés de la franc-maçonnerie, il y a une présence christique. Le rôle donné à l’agneau est particulièrement important.» Notons encore qu’à Genève, l’église catholique romaine de la plaine de Plainpalais est un ancien temple maçonnique, attestant du nombre important de francs-maçons au XVIIIe siècle.

MAR.G.

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