Abramovich est «un danger pour la sécurité publique», selon la police

RévélationsLa police fédérale soupçonne l'oligarque d’avoir des liens avec des organisations criminelles. L’intéressé dément.

Roman Abramovich se défend vigoureusement contre les soupçons de la police fédérale qui porte sur du blanchiment d’argent et des liens avec des organisations criminelles.

Roman Abramovich se défend vigoureusement contre les soupçons de la police fédérale qui porte sur du blanchiment d’argent et des liens avec des organisations criminelles. Image: SPUTNIK - GUNEEV

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L’un des hommes les plus riches du monde a tenté d’emménager à Verbier. Mais il a échoué. Le multimilliardaire russe, Roman Abramovich, a demandé un permis de séjour en Suisse en été 2016. Après un examen détaillé, la Police Fédérale (FedPol) s’est prononcée en défaveur de l’oligarque. Dans une appréciation jusqu’alors inconnue du public, elle décrit la présence à long terme de Roman Abramovich dans le pays «comme une menace pour la sécurité publique et comme un risque de réputation pour la Suisse.»


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Contacté en premier lieu, le canton du Valais avait réagi chaleureusement à cette demande de domiciliation. «Au vu de sa surface financière, il serait un contribuable très intéressant pour la commune et le canton et nous avons donné un préavis positif», explique Jacques Delavallaz, chef du Service cantonal de la population et des migrations. Un accord pour un forfait fiscal est trouvé puis le dossier est envoyé au Secrétariat d’Etat aux Migrations (SEM) en octobre 2016. Ce dernier contacte FedPol, comme le prévoit la procédure. C’est au début 2017 que cette dernière remet son appréciation.

Procédure genevoise

La lettre de FedPol au SEM indique que Roman Abramovich est connu «pour des soupçons de blanchiment d’argent et des contacts présumés avec des organisations criminelles».

L’oligarque se défend de ces accusations. «Tout soupçon selon lequel M. Abramovich aurait été impliqué dans des opérations de blanchiment d’argent ou aurait eu des contacts avec des organisations criminelles est totalement faux», déclare son avocat, Daniel Glasl. «Il n’a jamais été accusé de blanchiment d’argent et n’a aucun casier judiciaire. Il n’a jamais eu de lien avec des organisations criminelles et n’a jamais été soupçonné d’en avoir. Nous nous concentrons maintenant sur l’identification des sources de ces allégations et sur la correction des informations. En outre, M. Abramovich déposera des accusations pénales contre ceux qui ont transmis ces informations».

La déclaration complète au nom de M. Abramovich (en anglais). Cliquer pour agrandir.

La police fédérale révèle en partie ce sur quoi elle s’appuie pour rédiger son rapport. Les soupçons de blanchiment d’argent sont liés à une enquête ouverte à Genève à la fin des années 90 au sujet de la société suisse Runicom, propriété de Roman Abramovich. Les enquêteurs soupçonnaient que de grosses sommes d’argent d’un prêt du Fonds monétaire international (FMI) avaient été détournées et avaient notamment transité par Runicom. Un rapport de la police fédérale de septembre 2000 souligne les liens de Runicom avec plusieurs enquêtes en cours: une en Russie en lien avec des fraudes fiscales lors d’exportations de pétrole, l’affaire de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) qui vient de se terminer à Fribourg et celle dite de la Bank of New York qui a mis au jour un réseau de blanchiment d’argent issu en partie du crime organisé. L’enquête genevoise a duré plusieurs années mais elle n’était pas dirigée contre Roman Abramovich personnellement.

La procédure genevoise a finalement été close en 2001, faute de charges suffisantes, par le procureur général de l’époque, Bernard Bertossa. Aujourd’hui, selon l’évaluation de FedPol, cette enquête «donne des raisons de croire que les actifs du requérant sont au moins partiellement d’origine illégale». Nous ne savons pas comment FedPol arrive à cette conclusion malgré l’interruption de la procédure concernant Runicom. La police souligne simplement qu’aux États-Unis, la banque impliquée dans cette affaire et plusieurs personnes ont été condamnées pour blanchiment d’argent en 2004. Dans un livre paru en 2009, Bernard Bertossa évoque brièvement l’achat du FC Chelsea par Roman Abramovich et les affaires de son partenaire de l’époque, Boris Berezovski. «Comme souvent, la curiosité des autorités occidentales s’est effacée devant le pouvoir de l’argent», écrit-il. «Moi, je me souviens surtout des rapports de police décrivant l’origine trouble de la fortune de ces individus».

Durant les années précédant la clôture de la procédure, le procureur genevois en charge du dossier s’était à plusieurs reprises exprimé dans les médias. Comme dans d’autres affaires impliquant des oligarques, il estimait qu’il était très difficile d’obtenir la nécessaire coopération des autorités étrangères, surtout russes.

A ces soupçons de blanchiment d’argent, FedPol ajoute l’ombre de la mafia. Elle écrit: «Nous avons plusieurs informations policières montrant que Roman Abramovich entretient des contacts avec des organisations criminelles russes.» Ces liens ne sont pas détaillés. Mais la conclusion est claire: «Nous considérons sa présence en Suisse comme une menace pour la sécurité publique et comme un risque de réputation pour la Suisse.»

Ces allégations graves ne sont pas fondées sur des condamnations judiciaires à l’encontre de Roman Abramovich, qui n’a jamais été accusé. Elles reposent sur des informations de police difficiles à vérifier. La présomption d’innocence s’applique donc à l’oligarque. Parmi les informations publiques, il existe au moins un lien possible entre Roman Abramovich et la mafia russe. Il est avéré dans un jugement civil britannique de 2012 dans une affaire opposant Roman Abramovich à l’un de ses partenaires-clé, l’oligarque Boris Berezovski. Pour obtenir la protection nécessaire à la conduite de ses affaires dans les matières premières, Roman Abramovich a payé des sommes faramineuses à Boris Berezovski et à Badri Patarkatsishvili. Tous deux sont aujourd’hui décédés. Le premier lui assurait une protection politique, le second une protection physique. D’origine géorgienne, il est décrit par Roman Abramovich lui-même, au cours d’une interview accordée à la presse britannique, comme ayant des liens avec des organisations criminelles. Au cours du procès civil précité, le partenaire et ami de Roman Abramovich, Evgeny Shvidler, décrit Badri Patarkatsishvili comme «un dur» ayant des connections avec «des gars encore plus durs». Ces paiements assuraient aussi la protection de la société suisse Runicom, comme l’a précisé Roman Abramovich au cours d’un procès civil qui s’est tenu il y a quelques semaines à Fribourg.

Quoi qu’il en soit, le rêve d’Abramovich de vivre en Suisse reste un rêve. Quand il constate que sa demande risque d’être rejetée, l’oligarque la retire. Puis, il intervient personnellement auprès de la directrice de FedPol et se défend contre ce qu’il estime être une appréciation «fausse» et «calomnieuse». «Je suis surpris par la mauvaise qualité de vos informations», écrit-il. Les activités de Runicom «étaient totalement légales». Il ajoute que les procédures ont d’ailleurs été classées. Quant aux allégations de liens avec la mafia, elles le «choquent parce qu’elles sont totalement dépourvues de substance et fausses». Il demande des précisions sur les faits qui permettent de tels jugements susceptibles de «compromettre sa réputation». Il demande encore la voie à suivre pour obtenir la correction de ces données avant de réactiver sa demande de résidence. Cette intervention directe n’est pas très bien perçue à Berne où l’on semble plutôt considérer que cela n’est pas adéquat dans le système juridique et la culture démocratique suisse. A notre connaissance, cette démarche n’a pas conduit FedPol à revoir son jugement. Et l’oligarque n’a jamais déposé de nouvelle demande de domiciliation. N’obtenant pas de renouvellement de son permis de séjour en Grande-Bretagne durant ces derniers mois, il a finalement déménagé en Israël où il a immédiatement obtenu la citoyenneté. (TDG)

Créé: 24.09.2018, 22h17

Le cas du patron de Chelsea est le signe d’un changement politique

L’homme d’affaires conteste vigoureusement les allégations de la police suisse. Il affirme que ses affaires ont toujours été légales et qu’il est faux et calomnieux de lui attribuer des liens avec la mafia russe. Cette affaire soulève quelques questions sur la manière dont les autorités suisses conduisent ces enquêtes ou encore sur l’influence de la politique internationale dans ces décisions.

Roman Abramovich est non seulement une immense fortune, célèbre grâce au FC Chelsea, proche du Kremlin mais il a aussi assumé des fonctions politiques en Russie, faisant de lui une personne politiquement exposée et donc un dossier particulièrement délicat. Une grande partie du cas Abramovich suggère que les autorités suisses chargées des migrations et de la sécurité ont récemment traité les demandes des Européens de l’Est politiquement exposés avec plus d’attention qu’auparavant. Ce dossier pourrait donc être le signe d’un revirement, après qu’un grand nombre d’oligarques ont pu s’installer pendant des décennies en Suisse sans que cela ne provoque de remous.

Beaucoup de Russes vivant en Suisse ont acquis leurs richesses dans le sillage de Vladimir Poutine. Au cours des dix dernières années, la Suisse a octroyé des permis de séjour à 186 citoyens russes invoquant la «sauvegarde d’intérêts publics majeurs», une clause légale qui permet d’accorder des permis de séjour à de très grandes fortunes en raison de la manne fiscale qu’elles représentent. Il n’y a pratiquement jamais eu d’objection à ces établissements parce que, selon le Secrétariat d’État aux migrations (SEM), les candidatures soumises sont généralement sans problème. Les Russes hyperriches constituent de loin le plus grand groupe de personnes bénéficiant de cette imposition forfaitaire politiquement controversée.

Mais, à partir de 2014, le vent tourne. D’une part, la Russie annexe la Crimée et soutient la guerre dans l’est de l’Ukraine. L’Occident impose des sanctions auxquelles la Suisse participe partiellement. Cela touche aussi les oligarques installés dans les Alpes. D’autre part, les juges suisses ruminent une décision qui ne fera pas les gros titres mais qui aura des conséquences importantes. Elle touche justement les contrôles de sécurité menés au moment où des grandes fortunes demandent un permis d’établissement. La Loi sur les étrangers prévoit que de telles clarifications soient conduites avant d’accorder un permis de séjour. Ainsi, le SEM consulte Fedpol, le Service de renseignement (SRC) et le Ministère des affaires étrangères. Pendant longtemps, ces évaluations de danger étaient surtout formelles. Parfois, elles étaient même exécutées plutôt superficiellement.

Cela ne sera plus toléré, depuis que le Tribunal administratif fédéral a tranché le cas d’un négociant russe en matières premières, en octobre 2015. La personne concernée est alors beaucoup moins connue que Roman Abramovich et veut s’établir au forfait à Genève. La présence de cet oligarque est considérée par Fedpol comme une menace pour la sécurité publique en Suisse. Le SEM refuse le permis de séjour mais l’oligarque et sa femme se défendent par les voies légales, avec succès. Le Tribunal administratif fédéral a en effet estimé qu’il était insuffisant que la police base son évaluation en grande partie sur des articles de presse russes.

Au sein de l’administration suisse, ce verdict a déclenché un petit tremblement de terre: les enquêtes sécuritaires doivent dorénavant être faites plus soigneusement. C’est juste quelques mois après ce verdict que Roman Abramovich a déposé sa demande d’établissement. La réponse de Fedpol prend soin de citer des sources policières et des enquêtes conduites en Suisse.

Justice: L’oligarque a voulu interdire cet article

Pendant environ sept mois, l’oligarque le plus connu du monde a essayé d’empêcher ce journal de publier des informations le concernant. Il a d’abord déposé une demande de mesures superprovisionnelles auprès du Tribunal de commerce de Zurich, lequel a décidé d’interdire la parution de cet article dans l’urgence. Après examen des arguments des uns et des autres, le juge a rejeté la demande de Roman Abramovich qui a fait recours auprès de la Cour fédérale. Cette dernière a décidé hier lundi que nous pouvions publier ces informations. Elle n’est pas entrée en matière sur les demandes de Roman Abramovich. Thomas Knellwolf

Propriétaire du FC Chelsea, le milliardaire russe possède de nombreux biens immobiliers, notamment cette résidence à Londres ou encore son gigantesque yacht. (Image: REUTERS - SKIPPER)

(Image: DR)

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